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VOYAGE
AUX RÉGIONS ÊQUINOXIALES
NOUVEAU CONTINENT.
DE L IMPRIMERIE DE J. SMITH.
VOYAGE
AUX RÉGIONS ÊQUINOXIALES
DU
NOUVEAU CONTINENT,
FAIT EK 17^9» 1800^ 1801^ 1802, l8o3 ET l8o4.
Par AITDE HUMBOLDT et^'bONPLAND,
Par AliEXAIîDRE DE HUMBOLDT;
AVEC Uir ATLAS GÉOGRAPHIQUE ET PHYSIQUE.
TOME SECOND.
A PARIS,
AU Librairie grecqne-Iatine-allemaude| rue des Fossés^
Montmartre, n.® i4«
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1
VOYAGE
AUX RÉGIONS ÉQUINOXIALES
DU
NOUVEAU CONTINENT.
SUITE DU PREMIER LIVRE.
CHAPITRE m.
Traversée de Ténériffè aux côtes de fAmé'
riijue méridionale. — Reconnoissan.ee de
Vile de Tabago. — Arrivée à Cumana,
JNous quittâmes la rade de Sainte-Croix le
5)5 juin au soir, et nous dirigeâmes notre
route vers TAmérique méridionale. Il ventoit
grand frais du nord-est, et la mer ofFroit de
petites lames courtes et serrées , à cause de
l'opposition des courans. Nous perdîmes
bientôt de vue les îles Canaries dont les mon-
tagnes élevées étoient couvertes d'une vapeur
roussâtre. Le Pic seul paroissoit de temps en
temps dans des édaircies, sans doute parce
H. 1
que le veut qui régnoil dans les hautes régions
de l'air, dispersoil par intervalles les nuages
quienveloppoieulle Piton. Nous éprouvâmes,
pour l;i première fois, combien sont vives
les impressions queliiisse l'aspect de ces terres
qui se trouvent placées aux limites de la zone
lorride , et dans lesquelles la nature se montre
à la fois si riche , si i mposan te et si merveilleuse.
Noire séjour à TénérifTe avoit été de courte
durée, et cependant nous nous séparâmes de
cette île comme si nous l'avions habitée pen-
dant long-temps.
Notre traversée de Sainte-Croix à Cumana,
port le plus oriental de la Terre-Ferme, fut
des plus belles. Nous coupâmes le tropique
du Cancer le 27; el, quoique le F/aar/'o ne
fut pas un vaisseau trcs-bon voilier, nous
parcourûmes, en vingt jours, l'espace de
neuf cents lieues, qui sépare les cotes
d'Afrique de celles du nouveau continent.
Nous passâmes à cinquante lieues à l'ouest du
cap Bojadop, du cap Blanc et des îles du cap
Vert. Quelques oiseaux de terre, que l'impé-
tuosité du veut avoit poussés au large, nous
suivirent pendant plusieurs jours. Si nous n'a-
vions pas connu exactement, par lés montres
GHAPITKE mi S
marines, notre point en longitude , nous
aurions été tentés de croire que nous étions
très-près des côtes d'Afrique.
Notre route étoit celle que suivent tous
les bâtimens destinés aux Antilles , depuis le
premier voyage de Colomb. On diminue
rapidement en latitude , presque sans gagner
en longitude, depuis le parallèle de Madère
jusqu'au tropique : parvenu à la zone où les
vents alises son tconstans, on parcourt FOcéan
de Test à l'ouest , sur une mer calme et paisible
que les navigateurs espagnpls appellent le
Grolfe des Dames, el Golfo de las Damas. '
Nous éprouvâmes, comme tous ceux qui
ont fréquenté ces parages, qu'à mesure
que l'on' avance vers l'occident, les vents
alises, qui étoient d'abord est-nord-est, se
fixent ài'est.
Ces vents, dont la théorie la plus géné-
ralement adoptée se trouve exposée dans un
mémoire célèbre de Hadley ', sont un phéno-
* L'existence d'un courant d'air supérieur qui porte
constamment de Péquateur aux pôles ^ et d'un cou-
rant inférieur qui porte des pôles à Péquateur, aroit
déjLAté reconnue, comme Ta fait voir M. Arago, par
HocAe^ Les idées du célèbre physicien anglois sont
^ tIVRE I.
mène beaucoup plus compliqué * que ne le
pensentun cfrand nombre de physiciens. Dans
l'Océan Allanlique , la position en longitude
influe, comme la déclinaison du soleil, sur la
direction el sur les limites des vents alises. Du
côté du nouveau continent, dans l'un et l'antre
hémisphère, ces limites dépassent le tropique
de 8 ù 9 degrés ; tandis que, dans le voisinage
de l'Afrique , les vents variables régnent bien
au delà du parallèle des a8 ou 27 degrés. Il esta
regretter, pour lesprogrèsdela météorologie
et de la navigation, que les changemens
qu'éprouvent les courans de l'atmosphère
équinoxiale dans la mer Pacifique, soient
(léTcIoppécs dans un discours sur les tremldeineiis de
terre, rédigé en ifiSG. " 3e crois, ajoute-t-il, que
plusieurs phi^nomènes que présenlenl l'atmosphère et
l'Océan , surtout les vents , peuvent s'espliquer par
des courans polaires. « [Hoote's Poslhumt'Us tf^orks,
p. .164.) Ce passage curieuï. n'est pas cité par Hadlej
[phil. Trans., Vol. XXXIX, p. 58); d'un autre
côté, HooKe . en parlant directeinerl des Tents alises
(Pi>=C. JFork-,, p. 88el363), adopte la lliéorie erronée
de Galilée qui admet une différence de vitesse entre le
mouvement de la terre et celui de l'air.
' Mfm.de i'Jcad., 1-60, p. 16. D'AUmbeH, sur
Ut causes gentraits fUs vents j p. 5.
CHAPITRE III. 5
beaucoup moins connus que les variations
qu'ofl^rent ces mêmes courans dans un bassin
de mer plus étroit et influencé par la proximité
des côtes de la Guinée et du Brésil. Les navi-
gateurs savent, depuis des siècles , que, dans
rOcéan Atlantique, Téquateur ne coïncide
pas avec la ligne qui sépare les vents alises du
nord-est des vents généraux du sud-est. Cette
ligne, comme Halley ' Fa très-bien observé,
se trou ve*par les 3 ou 4 degrés de latitude nord j
et si sa position est Teifet d'un plus long séjour
du soleil dans l'hémisphère boréal, elle tend
à prouver que les températures des deux
hémisphères * sont dans le rapport de 1 1 à 9.
Nou$ verrons dans la suite de cet ouvrage,
en trftitant de la partie de l'atmosphère qui
s'étend sur la mer du Sud, qu'à l'ouest de
rAmérique, les vents alises du sud-est dé-
' Phil. lYuns., Vol. XVI, p. i54, UU^a, Conver-^
sacionesy p. 118.
* Prévost, sur les limites des vents alises. Joum. de
Phy:, T<»n. XXXVIII, p. 369. En supposant, avec
iSptiias, qae l'hémisphère austral n'est que de -^ phis
firoid que l'hémisphère boréal, le calcul donne , pour
la limite horéak des vents alises E. S. E. , le parallèle
de l'ay.
6 LIVRE I.
passent moins l'éqiia leur qu'ils ne le font dans
l'Océan Atlantique. En effet, la différence
avec laquelle les couches d'air refluent des
deux pôles vers l'équaleur ne peut pas être la
même par tous les degrés de longitude , c'est-
à-dire sur des pointsdu globe où les eontinens
ont des largeurs très-différentes et oLi ils se
prolongent plus ou moins vers les pôles.
Il est connu que, dans la traversée de
Sainte-Croix à Cumana, comme dans celle
d'Acapulco aux îles Philippines, les matelots
n'ont presque pas besoin de toucher aux
voiles. On navigue dans ces parages comme
si l'on descendoit une rivière, et l'on peut
croire que ce ne seroil pas une entreprise
hasardeuse de faiie le voyage dans une
chaloupe non pontée. Plus à l'ouest, sur les
côtes de Sainte-Marthe et dans le golfe du
Mexique, la brise souffle avec impétuosité et
rend la mer très-houleuse'.
' Les marins espagnols (lùfignent les TCnts alises,
très-frais, à CartLagène des luiies, par le nom de
las hrisoles de Santa Marlha , et , dans le golfe du
Me^i({uc, par la dénonil nation de las brizas pardon.
Ces derniers vents sont accompagnés d'un ciel gris el
nuageui.
CHAPITRE HI. 7
A mesure que nous nous éloignâmes des
eôtes d'Afrique , le vent mollit de plus en plus :
il calmoit souvent pendant plusieurs heures,
et ces petits calmes étoient régulièrement in-
terrompus par des phénomènes électriques.
Dès nuages noirs » épais et à contours pro«
nonces^ se formoient du côté de l'est; on
auroit dit qu'un grain de vent alloit forcer de
serrer et d'amener les huniers , mais bientôt
la brise fraîchissoit de nouveau : il tomboit
quelques grosses gouttes de pluie , et l'orage
se dissipoit sans qu'on eût entendu le tonnerre.
Il étoit curieux d'observer, pendant ce temps ^
l'effet de quelques nuages noirs , isolés et trçs-
bas qui traversoient le zénith. On sentoit aug-
menter ou diminuer progressivement la force
du vent, selon que de petits amas de vapeurs
yésiculaires approchoient ou s'éloign oient,
sans que les électromètres, munis d'une
longue tige de métal et d'une mèche enflam-
mée , indiquassent un changement de tension
électrique dans les couches inférieures de
l'air. C'est à la faveur de ces petits grains , qui
alternent avec des calmes plats, que l'on passe,
aux mois de juin et de juillet, des îles Canaries
aux Antilies ou aux côtes de l'Amérique
8 LITRE I.
méridionale. Dans la zone lorride, les phéno-
mènes météorologiques se suivent d'une
mimicre extrêmement uniforme, et l'année
i8o3 sera long-temps mémorable dans les
annales de la navigation , parce que plusieurs
vaisseaux venant de Cadix à Caracas ont été
forcés de se tenir en panne par les 14" de
latitude et les 48" de longitude, à cause d'un
vent très-fort qui souffla pendant plusieurs
jours du nord-nord-ouest. Quelle inter-
ruption extraordinaire ne faut-il pas supposer
dans le jeu des courans aériens, pour expli-
quer un vent de remous, qui sans doute aura
troublé en même temps ia régularité des
oscdiations horaires du baromètre !
Quelques navigateurs espagnols ont pro-
posé récemment, pour aller aux Antilles et
aux côtes de la Terre-Ferme, une route
différente de celle qui avoit été frayée par
Christophe Colomb. Us conseillent de ne pas
gouverner directement au sud pour chercher
les venis alises , mais de changer de longitude
et de latitude à la fois, sur une ligne diagonale,
depuis le cap Saint-Vincent jusqu'en Amé-
rique. Cette méthode, d'après laquelle on
raccourcit son chemin, en coupant le tro-
CHAPITRE III. 9
pique, à peu près 20 degrés à l'ouest du point
où le coupent ordinairement lespilotes> a été
suivie plusieurs fois avec succès par l'amiral
Gravina. Ge marin expérimenté , qui a trouvé
une mort glorieuse à la bateille de Trafalgar,
arriva en 1807 ^ Ssiyit-Domingue , par la
route oblique 9 plusieurs jours avant la flotte
Françoise ; quoique des^ordres de la cour de
Madrid l'eussent forcé d'enjtrer avec son
escadre dans le port du Férol , et de s'y ar-
rêter quelque temps.
Le nouveau système de navigation abrège
à peu près d'un vingtième la route de Cadix à
Gumana: mais comme on ne parvient au tro-
pique que par les 4o^ delongitude^ on a la
chanee de lutter plus long-temps contre les
vents variables qui soufflent tantôt du sud y
tantôt du sud-ouest. Dans l'ancien système ,
le désavantage de faire jm chemin plus long
est compensé par la certitude de trouver
plus tôt les vents aUsés^ et d'en jouir pen^
dant une plus grande partie de la traversée.
Lors de mon séjour dans les colonies espa-
gnoles , j'ai vu arriver plusieurs bâtimens
marchands que la crainte des corsaires avait
déterminés à choisir la route oblique , et
10 LIVRE I.
dont la traversée avoit été extrêmement
comte; cène sera qu'après des expériences
rélléréos que l'on pourra prononcer avec
cerlilnde sur nn objet pour le moins aussi
imporlant qne le choix du méridien , par
lequel on doit couppr l'équateur dans la
navifi^ution d'Europe à Bncnos-Ayres ou au
cap de Horn,
Rien n'égale la beauté et la doncenr du
climat dans la réj^ion équinoxiale de l'Océan.
Tandis que le venl alise soullloit avec force,
le iLermoniètre se soutenoit le jour à 25 et ^4
degrés, et la nuit entre 22 et 22,5 dey^rés.
Pour bien sentir tout le charme de ces heureux
climats voisins de l'équateur, il faut avoir
fait, dans une saison très-rude, la narigalion
d'AcapuIco ou des côtes du Chili en Europe-
Quel contraste entre les mers orageuses des
latitudes boréales et ces régions où le cahne
de la nature n'est jamais troublé ! Si le retour
du Mexique ou de l'Amérique méridionale
aux côtes de l'Espagne étoit aussi prompt et
aussi agréable que la Iraversée de l'ancien au
nouveau continent , le nombre des Européens
établis dans tes rolonics seroil bien moins con-
sidérable que nous ne le voyons aujourd'hui.
CHAPITRE ni. il
La mer, qui entoure les îles Açores et les
BermudeS; et qu'on traverse , en revenant en
Europe par de hautes latitudes , est désirée,
par lesEspagnols, sous la dénomination bizarre
de Golfo de las Yeguas \ Des colons qui n'ont
pas l'habitude de lamer, et qui ont vécu long-
temps isolés dans les forêts de la Guiane , dans
lès savanes de Caracas ou sur les Cordillères
du Pérou> redoutent le voisinage des Bermudes
plus que les habitans de Lima ne craignent
aujourd'hui le passage du c^ip de Horn. Ils
s'exagèrent le danger d'une navigation qui
n'est périlleuse que pendant l'hiver. Ils re-
mettent d'une année à l'autre l'exécution d'un
projet qui leur semble hasardeux , et la mort
les surprend le plus souvent au milieu des pré-
paratifs qu'ils font pour leur retour.
Au nord des îles du cap Vert, nous Ren-
contrâmes de gros paquets de goémons ou
varechs flottans. C'étoit le raisin, du tropique ,
Fucus natans^ qui ne végète sur des rochers
soumarins que depuis l'équateur jusqu'au 40^
de latitude australe et boréale. Ces algues
semblent indiquer ici , comme au sud-ouest
' Golfe des Jumens,
fin banc de Terre-Neuve, la présence des
courans. Il ne faut pas confondre les parages
abond;ins en goémons épars, avec ces bancs
de pianles marines que Colomb compare à
de vasles prairies et doni la présence efîrajoit
l'équipage de la Santa-Maria par les /t3" de
longitude. Je me suis assuré, en comparant
un grand nombre de journaux, que dans le
bassin de l'Océan Atlanlique septentrional
il existe deux bancs d'algnes très-différens
l'un de l'autre. Le plus étendu' se trouve un
peu à l'ouest du méridien de Fayal, une des
Ues Açores, entre les 25 et 5 j degrés de lati-
' ]1 paroit que des hAtimens phéniciens sont venus
« en trente jours de Davigatio» et poussés par le vent
d'est » jusqu'à la mir herbeuse que les Portugais et les
Espagnols appellent Mar de Zargtsso. J'ai fait voir
clans un autre endroit (pie le passage d'Aristote, de
lUiruliil. , éd. Duiitl, p. iiâ? , ne peut guère s'appli-
quer aux côtes d'Afrique , comme un passage analogue
du Périple de Sejlax. Tableaux de Li Nal. , Tora. I ,
ji. ()8. En supposant que cette mer, remplie d'Iierhes,
qui ralentissoit la marche lies vaisseaux phéniciens.,
étottle MarJeZargasso, on n'a pas he soi a d'admettre
que les anciens aient IraTersé l'Atlantique au delà des
3o degré» de longitude occidentale du méridien da
Paris.
CHAPITRE m. l3
tude. La température de l'Océan ^ dans ces
parages, est de 16 à 20 degrés , el les vents
du nord -ouest qui y soufflent quelquefois
impétueusement poussent des îles flottantes
de varech y dans de basses latitudes jusqu'aux
pai^allèles de 24 et même de 20 degrés. Les
jt^timens qui retournent en Europe, soit de
Montevideo, soit du cap de Bonue-Espé-
rance, traversent ce banc de fucus que les
pilotes espagnol^ regardent comme égale-
ment, éloigné des Petites- Antilles et des îles
Canaries : il sert aux moins instruits à rectifier
leur longitude. Le second banc de fucus est
peu connu ; il occupe un espace beaucoup
moins grand par les 22 et 26 degrés de
latitude, 80 lieues marines à l'ouest du méri-
dien des îles Bahames. On le rencontre en
allant des Gaïques aux Ber mu des.
Quoique Ton ait observé des espèces de
varech * dont les tiges ont près de 800 pieds
de long, et que ces cryptogames pélagiques
prennent un accroissement très-rapide, il
n'en est pas moins certain que, dans les
^ Le baudreux des îles Malouines ; Fucus gîgan-
teos , Forster ou Laminaria pyrifera , Lamour.
l4 ' LIVRE I.
parages que nous venons de décrire, les fucus,
loin d'être allacïiés au fond, floltent en pa-
quets détachés à la surface des eaux. Dans
cet état, la végétation ne peut guère conli-
iiuer plus long-temps qu'elle ne le feroit dans
une branche d'urbre séparée de son tronc;
et, pour expliquer comment des masses mo-
biles peuvent se trouver depuis des siècles
dans les mêmes lienx, il faut admettre qu'elles
doivent leur origine à des rochers soumarins
qui , placés à quarante ou soixante brasses de
profondeur, suppléent sans cesse à ce qui
est emporté par le courant équinoxial. Ce
courant entraîne le raisin du tropique dans
les hantes latitudes, vers les côtes de la Nor-
wège et de la France , et ce n'est pas , comme
le pensent quelques marins, le Gulf-Strcam
qui accumule les fucus au sud des Acores*.
Il seroit à désirer que les navigateurs son-
dassent plus fréquemment dans ces parages
couverts d'herbes; car on assure que des
pilotes hoUandois ont trouvé une série de
bas-fonds depuis le banc de Terre-Neuve
' Barrow, Voynge à la Cochinchine , Toni, I,
p. a3.
CHAPITEB ni. l5
jusqu'aux côtes d'Ecosse , en employant des
lignes composées de fils de soie '.
Quant aux causes qui peuvent arracher les
algues à des profondeurs où l'on croit géné-
ralement la mer peu agitée , elles ne sont pas
suffisamment connues. Nous savons seule-
ment , par les belles observations de M. La-
mouroux, que si les fucus adhèrent aux
rochevs avec- la plus grande force avant le
développement de leur fructification j on les
enlève au contraire avec beaucoup de facilité
après cette époque , ou pendant la saison qui
sus|>eDd leur végétation comme celle des
plantes terrestres. Les poissons et les mol-
lusques qui rongent les tiges des goémons
contribuent sans doute aussi à les séparer
de leurs racines.
Depuis les vingt-deux degrés de latitude,
nous trouvâmes la surface de la mer cou-
verte de poissons volans*; ils s'élançoient dans
Fair à douze , quinze et même dix-huit pieds
de hauteur, et retomboient sur le tillac. Je ne
crains point de revenir sur un objet dont les
* Fleurimi, Voyage de V Isîs p Tom. I, p. 5a4. [La
BiUardiire, Fcyctge, Tom. I, p. 35i.)
* ^ £xocœtas volitans.
l b LIVRE I.
voyageurs font aussi souvent mention que
des dauphins, des requins, du mal de mer
el de la phosphorescence de l'Océan. II n'y
a aucun de ces objets qui ne puisse ofFrir
encore pendant long-temps aux physiciens
des observations intéressantes, pourvu qu'ils
en fassent une étude particulière. La nature
est une source inépuisable de recherches;
et, à mesure que le domaine des sciences
s'étend, elle présente j à ceux qui savent
l'interroger , des faces sous lesquelles on
ne l'avoit point encore examinée.
J'ai nommé les poissons volans pour fixer
Taltention des naturalistes sur l'énorme gran-
deur de leur vessie natatoire qui, dans un
individu de 6,4 pouces, a déjà 5,6 pouces de
long et 0,9 de large, et renferme 5 7 pouces
cubes d'air. Comme cette vessie occupe plus
de ia moitié du volume de l'animal , il est
probable qu'elle contribue à lui donner de
la légèreté. On pourroit dire que ce réser-
voir d'air lui sert plus pour voler que pour
nager; car les expériences' que nous avons
' Bcclierclies sur la respiration des poissons et sur
la Tcssie aérienne , dans les Slém. de ta Société d'Ar-
eueil, Tom. Il, p. SSg.
CHAPITRE m. 17
faites, M. Provenzal et moi, ont prouvé que,
même pour les espèces qui sont pourvues
de cet organe, il n'est pas indispensable-
ment nécessaire aux mouvemens d'ascension
vers la surface de Teau. Dans un jeune
Exocet de 5^8 pouces de long, chacune des
nageoires pectorales qui servent d'ailes ofFroit
déjà à l'air une surface de 5 ^ pouces
carrés. Nous avons reconnu que les neuf
cordons de ner& qui vont aux douze rajons
de ces nageoires , sont presque trois fois plus
gros que les nerfs qui appartiennent aux
nageoires ventrales. Lorsqu'on excite , par
râectricité galvanique, les premiers de ces
nerfs, les rayons qui soutiennent la mem«
brane de la nageoire pectorale s'écartent
avec une force quintuple de celle avec
laquelle les autres nageoires se meuvent
lorsqu'on les galvanise par les mêmes métaux.
Aussi le poisson est-il capable de s'élancer
horizontdément , à vingt pieds de distance ,
avant de toucher dé nouveau la surface de
la mer avec l'extrémité de ses nageoires. On
a très-bien comparé ce mouvement à celui
d'une pierre plate qui bondit par ricochet
à un ou deux pieds de hauteur au**dessus des
Il 2
l8 LIVRE I.
vagues. Malgré l'extrême rapidité de ce mou-
vement, on peut se convaincre que l'animal
bat l'air pendant le saut, c'est-à-dire qu'il
étend et qu'il ferme alternativement les na-
geoires pectorales. Le même mouvement'
a été observé dans la Scorpéne volante des
rivières du Japon, qui renferme aussi une
grande vessie aérienne, tandis que la plupart
des Scorpènes qui ne volent pus en sont dé-
pourvues'. Les Exocets, comme presque tous
les animaux munis de branchies, jouissent
du privilège ' de pouvoir respirer indifférem-
ment, pendant assez long-lemps et par les
mêmes organes, dans l'eau et dans l'air,
c'est-à-dire de soustraire l'oxygène à l'atmos-
plière, comme à l'eau dans laquelle il est
dissons. lis passent une grande partie de leur
vie dans l'air, mais celte vie n'en est pas
moins malheureuse. S'ils quittent la mer
pour échapper à la voracité des Dorades, ils
' Lacépl'de , IIisC. nai. des poissons, Tom, III,
p. ago
'' S. porcus, S. scrofa , S. dacLjliiptcra, Deîarovhc/
.4nn. (lu Muséum ,1om.Jil\ , p. iSg.
^ Mém. tTjircueU, Tom. Il, p- Sijj,
CHAPITRE in. ig
troluTent dans Fair des Frégattes^ des Alba-
irosses et d autres oiseaux qui les saisissent
au vol. C'est ainsi que> sur les bords de
rOrénoque , des troupeaux de Cabiai % sortis
de Teau pour fuir ]es Crocodiles , deviennent^
sur le rivage 9 la proie des Jaguars.
Je doute cependant que les poissons volans
s'élancent h^*s de Teau uniquement pour se
soustraire à la poursuite de leurs ennemis.
Semblables à des hirondelks ^ ils se meuvent
par milliers en ligne droite et dans une direc-
tion constamment opposée à celle des lames.
Dan^ nos climats^ au bord d'une rivière dont
les eaux limpides sont frappées par les rayons
du soleil y on voit souvent des poissons isolés ,
et n*ajant par conséquent aucun motif de
crainte > bondir au-dessus de la surface^
comme s'ils trouvoient plaisir à respirer de
Tair. Pourquoi ces jeux ne seroient-ils pas
plus firéquens et pliA prolongés che2 les
Exocets qui, par la forme de leurs nageoires
pectorales et par leur petite pesanteur spéci-
fique ^f ont une extrême facilité à se soutenir
»
^ Gàvia capybara > Jj^
* Cuvier,. dans les ^nn, dû Mus, y Tom. XFVj
1^ i65y et Delaroche> ibid., p. 262 (note).
2*
20 LIVRE I.
dans l'air? J'invite les naturalistes à examiner
si (l'aulres poissons volans, par exemple
l'Exocœliis esiliens, le Trigla volitans et le
T. liîrundo, ont la vessie aérienne aussi grande
que l'Exocet des tropiques. Ce dernier suit
les eaux chaudes du GulJSOeaiu lorsqu'elles
remontent vers le Nord. Les mousses
s'amusent à lui couper une partie des na-
geoires pectorales, et assurent que ces ailes
se reproduisent, ce qui me paroît peu con-
Ibrme à des faits observés dans d'autres
familles de poissons.
A l'époque où j'avois quitté Paris, des
expériences Icnlées à la Jamaïque, par le
docteur Biodbclt', sur l'air renfermé dans la
■vessie natatoire de l'espadon^, avoient fait
croire à quelques physiciens que, sous les
tropiques, dans les poissons' de mer, cet
organe éloit rempli de gaz oxygène pur.
Préoccupé de celle idée , j'étois surpris de ne
trouver dans la vessie aérienne des Exocets
que o,oi d'oxygène sur o,ç^ d'azote et o,03
d'acide carbonique. La proportion de ce
' Duncan's An. of Médecine , i/gfi , p. 3i)3,
HichoUoii's Journ. ofNat. Phil., Vol. 1, p. 264.
sgUdiuSj Lia.
CHAPITRE HT. 21
idernier gaz, mesurée par Tabsorplion de
leau de chaux dans des tubes gradués S
paroissoit plus constante que celle de
l'oxygène^ dont quelques individus ofi&oient
dés quantités presque doubles. B^^Cpirès les
phénomènes curieux observés par'MM. Biôt^,
Gonfigliachi et Delaroche', où peut suppo-
ser que l'espadon , disséqué par M. Brodbelt ,
• *
' Antliracomëtres, tubes recourbée et munis d'une
large boule. Voyez mes Essais ^sur l^atmospkire ,
PL I {en allemand^*
* Mém. cPjtrcueU, Vol. I , p. afî/. jinm du Mus, ,
Tom. XIV, p. 184-217 ®* 245-289. Configllachi
siMcuialisi delParia contenuta neUa vesica natatoria.
Pavia, 1809. Occupés pendant huit mois d'expé-
riences sur la respiration' des poissons , nous ayons
obserré y M. Provenzal et moi , que^ les poissons
abs6i4>eût , non seulement l'bxjgëne , mais aussi de
l'azote, et que la quantité de cet azote absorbé diffère
dans les individus de la même espèce. 11 s'en faut de
beaucoup que l'oxygène inspiré soit représenté par
l'acide carbonique qu'exbalent les poissons de toute la
surface de leur corps ; et ces faits tendent à prouver
que les proportions d'oxygène et d'azote Tarient dans
la Tcssîe , selon que l'action Tiiale des brancbies et de
la peau est !modifiée par la pression plus ou moins
grande qu'éprouve le poisson» différentes profondeurs.
2î iivnfi r.
avoit habité les couches inférieures de
l'Océan où quelques poissons' présentenl
jusqn a o,gî d'oxygène dans leur vessie aé-
rienne.
Le i.'"" juillet, par les 17" 4a' de latitude
et les 34" 21' de longitude, nous rencon-
trâmes les débris d'un vaisseau naufragé.
Nous distinguâmes un mât, recouvert de
varech flottant. Ce naufrage ne pouvoit avoir
eu lieu dans une zone où la mer est constam-
ment belle. Peut-être ces débris veooient-ils
des mers orageuses du Nord, et étoient-ils
reportés au même point où le navire avoit
péri, entraînés par ce tournoiement extraor-
dinaire qu'éprouvent les eaux de l'Allantique
dans rhémisphère boréal.
Le 5 et le 4- nous traversâmes la partie de
l'Océan où les cartes indiquent le banc du
Maal-Strooni ' : vers la nuit on changea de
route pour éviter ce danger, dont l'existence
est aussi douteuse que celle des îles Fonseco
et Sainte-Anne ^. Il auroit été pUis prudent
' Trlgla cucullus.
' Borda, Voyagede la Flore ,Ta\a. 11, p. 3i'i.
^ Les cartes de Jeiïerj-s et de Van-Keuleii indiqucat
CHAPITAB III. 20
peut-être de continuer • la même route. Les
cartes anciennes sont remplies de vigies dont
quelques - unes .existent réellement , mais
dont la majeure partie est due à ces illusions
d'optique qui sont plus fréquentes sur mer
quje dans Viptérieur des terres. La position
de3 dangers réels se trouve généralement
indiquée comme au hasard; ils ont été vus
qaati*e iles qaî ne sont que des dangers imaginaires :
les îles Garca et Sainte- Anne ^ à Touest des Açores;
rae Verte <lat. Wôn-, long. 28*» ^o^); et File de
Fonseco (lat. i5° iff, long, ôj^ 10'). Ck>mment croire
à l'existence de quatre iles dans, des pai^ages traversés
psur des milliers de bàtimens , lorsque sur tant de petits
écueils et de bas*fonds ^ annoncés par des pilotes cré-
dules depuis un siècle , il ne s'en est trouvé à peine
que deux ou trois de yéritables? Quant à la question
générale , quel est le degré de probabilité ayec lequel
on peut admettre qne Pon découvrira un îlot Viable à
une lieue de. distance^ entre l'Elurope et l'Amérique-,
on pourroit la soumettre à un calcul rigoureux , si l'on
connoissoit le nombre des bàtimens qui. parcourent
annuellement l'Atlantique depuis trois siècles , et si
l'on avoit égard à la repartition inégale de ces bàti-
mens dans différens parages. Si le Maal-Stroom se
Irouvoit, comme l'admet Van-Keulen, par les 16® o'
de latitude et l|s8 59*^ 5o^ de longitude , nous l'aurions
traversé le 4 )ui9«
a4 nvBE I.
par des pilotes qui ne connoissoïent leur lon-
gitude qu'à plusieurs degrés près; et le plus
souvent l'on est assez sûr de ne pas rencon-
trer d'écueds ou de brisans, si l'on se dirige
vers les points où ils sont marqués sur les
cartes. Ed nous approchant du prétendu
Maal-Strooui, nous n'observâmes d'autre
mouvement dans les eaux que l'effet d'un cou-
rant qui portoit au nord-ouest, et qui nous
empèchoit de diminuer en latitude autant
que nous le désirions. La force de ce courant
augmente à mesure qu'on approche du nou-
veau continent; il est modifié par la configu-
ration des eûtes du Brésil et de la Guiane,
et non par les eaux de l'Orénoque et de l'A-
mazone , comme le prétendent quelques
physiciens .
Depuis que nous étions entrés dans la
zone torride, nous ne pouvions nous lasser
d'admirer, toutes les nuits, la beauté du ciel
austral qui, à mesure que nous avancions vers
le Sud, déployoit à nos yeux de nouvelles
constellations. On éprouve je ne sais quel
sentiment inconnu lorsqu'en s'approchant
de l'équateur, et surtout en passant d'uo
hémisphère à l'auire, on voit s'abaisser pro-
GflAPrrRE III. 25
gtessîyement et enfin <iisparoilre les étoiles
que Ton connoit dès sa première enfance.
Rien ne rappelle pins vivement au voyageur
la distance immense de sa patrie , que l'as-
pect d'un ciel nouveau. L'agroupement des
grandes étoiles y quelques nébuleuses éparses
rivalisant d'éclat arec la voie lactée; des
^paces remarquables par une noirceur ex-
trême, donnent au ciel austral une physio-
nomie particulière. Ce spectacle frappe
même l'imagination de ceux qui, sans instruc-
tion dans les sciences exactes, se plaisent à
contempler la voûte céleste comme on ad-
mire un beau paysage^ un site majestueux.
On n'a pas besoin d'être botaniste pour re-
connaître la zone torride au simple aspect de'
la végétation; sans avoir acquis des notions
d'astronomie, sans être familiarisé avec les
cartes célestes de Flamstead et de La Caille,
on sent qu'on n'est point en Europe lors-
qu'on voit s'élever sur l'horizon l'immense
constellation du Navire ou les nuées phos-
phorescentes de Magellan. La terre et le ciel,
tout, dans la région équinoxiale , prend un
caractère exotique.
Ijcs basses régions de Fair étoient chargées
2D LIVnE I.
de vapeurs depuis quelques jours. Nous ne
vîmes pour la première fois distinctement la
Croix du Sud que dans t;i nuit du 4 au 5
juillet, par les 16 degrés de latitude : elle
ùloit fortement inclinée, *t paroissoit de
temps en temps entre des nuages, dont le
centre, sillonné par des éclairs de chaleur,
réflétoit une lumière argentée. S'il est per-
mis à im voyageur de parler de ses émotions
personnelles, j'ajouterai que dans celte nuit
je vis s'accomplir un des rêves de ma pre-
mière leuoesse.
Lorsqu'on commence à fixer les yenx sur
des cartes géographiques et à lire Il's relations
des navigateurs, on sent, pour quelques
pays et pour certains climats, une sorte de
prédilection dont on ne sauroit se rendre
compte dans un âge plus avancé. Ces impres-
sions exercent une influence sensible sur nos
déterminations; et, comme par instinct,
nous clierclions h nous mettre en rapport
avec des objets qui ont eu , depuis long-temps,
un charme secret pour nous. A une 'jpoque
où j'éludiois le ciel, non pour me livrer à
l'astronomie, mais pour apprendre à con^
noître les étoiles, j'étois agile d'une crainte
GHAPITAB III. 27
inconnue à ceux qui aiment la vie sédentaire.
Il me parpissoit pénible de renoncer à l'es-
pérance de Yoir ces belles constellations
i^oisines du pôle austral. Impatient de par-
courir les régions équatoriales , je ne pouvois
lever les yeux vers la voûte étoilée sans son-
ger à la Croix du Sud et sans me rappeler le
passage, sublime du Dante que les commen*
tateurs les plus célèbres ont appliqué à cette
constellation ;
lo mi Yolsi a man destra e posi mente
AlFaltro polo e yidi quattro stelle
Non Tiste mai fuor ch' alla prima gente.
Goder parea lo ciel di lor fianmielle j
O settentrional yedoyo sito
Foi che priyato se' di mirar quelle !
La satisfaction que nous éprouvions en
découvrant la Croix du Sud^ étoit vivement
partagée par les personnes de l'équipage qui
avoient habile les colonies. Dans la solitude
des mers y on salue une étoile comme un ami
dont on auroit été séparé depuis long-temps.
Chez les Portugais et les Espagnols, dés
motifs particuliers semblent ajouter à cet
intérêt; un sentiment religieux les attacshe
V
38 LivnE I.
à une conslelialioa dont la forme leur rap-
pelle ce signe de l;i foi planté par leurs
ancêtres dans les déserts du nouveau monde.
Les deux grandes étoiles qui marquent le
sommet et le pied de la Croix ayant à peu
près la même ascension droite, il en résulte
que la constellation est presque perpendicu-
laire au moment où elle passe par le méridien.
Cette circonstance est connue de tous les peu-
ples qui vivent au-delà du tropique ou dans
l'hémisphère austral. On a observé dans
quelle partie de la nuit , en différentes saisons,
la Croix du Sud est droite ou inclinée. C'est
une horloge qui avance très-régulièrement
de près de quatre minutes par jour, et aucun
autre groupe d'étoiles n'offre, à la vue simple,
une observation du temps aussi aisée à faire.
Que de fois nous avons entendu dire à nos
guides, dans les savanes de Venezuela on
dans le désert qui s'étend de Lima à Truxillo :
•' Minuit est passé, la Croix commence à
s'incliner I » Que de fois ces mots nous ont
rappelé la scène touchante , où Paul et Vir-
ginie, assis près de la source de la rivière des
Lataniers, s'entretiennent pour la dernière
fois, et où le vieillard, à la vue de la Croix
CHAPITRE III. ;g
du Sud^ les avertit qu'il est temps de se sé-
parer !
Les derniers jours de notre traversée ne
furent pas aussi heureux que nous le fâisoient
espérer la douceur du climat et la tranquillité
de rOcéan. Ce n'étoient pas les dangers de la
mer qui troubloient nos jouissances, c'étoit
le germe d'une fièvre maligne qui se déve-
loppoit à mesure que nous approchions des îles
AntillesXes entre-ponts étoient excessivement
chauds et très-encombrés. Depuis que nous
avions passé le tropique j le thermomètre s'y
soutenoit à 34. et 36 degrés. Deux matelots ^
plusieurs passagers, et, ce qui est assez remar-
quable, deux nègres de la côte de Guinée,
et un enfant mulâtre, furent attaqués d'une
maladie qui paroissoit devenir épidémique.
Les symptômes n'étpient pas également alar-
mans chez tous les individus; cependant
plusieurs, et surtout les plus robustes, tom-
boient en délire dès le second jour, et
ressentoient une prostration totale des forces.
L'indifférence qui règne à bord des paquet-
bots, pour tout ce qui ne regarde pas la
manœuvre et la célérité de la traversée,
empêcha le capitaine d'employer les moyens
5o LIVRE I.
les plus connus pour diminuer le danger qui
nous nienacoit. On ne faisoit aucune funû-
f^ation. Un chirurgien galicien, ignorant et
flej^malique, ordonnoit des saignées, parce
qu'il altrifauoit la fièvre à ce qu'il appeloit
l'ardeur et la corrnptlon du sang. Iln'exisloit
pas une once de quinquina à bord; nous
avions oublié d'en embarquer nous-mêmes,
parce que, plus occupés de nos instrumens
que du soin de notre santé, nous avions cru
trop légèrement que l'écorce fébrifuge du
Pérou ne ponvoit manquer à bord d'un
bâtiment espagnol-
Le 8 juillet, nn matelot qni étoit à toute
extrcmilé, recouvra la santé par une circons-
tance assez digne d'être rapportée. Son
hamac étoit suspendu de manière qu'il ne
restoit pas dix pouces de distance entre son
visage et le pont. Il étoit impossible de lui
donner les sacrcmens dans celte position)
car, d'après l'usage des vaisseaux espagnols,
le viatique devoit être porté à la lueur des
cierges , et suivi de tout l'équipage. On trans-
porta le malade dans un endroit aéré, près
de l'écoulille, oii l'on avoit formé un petit
appartement carré au moven de voiles et de
CHAPITRE III. 3l
pavillons. Il devoit j rester jus€[u'à sa morti
que Ton supposoit três*prochaine ; mais,
passant d'un air excessivement chaud , stag-»
nant et rempli de miasmes, dans un air plus
frais I plus pur et renouvelé à chaque instant,
il sortit peu à peu de son état léthargique.
Sa convalescence data du jour où il avoit
quitté les entre-ponts ; et, comme souvent en
médecine les mêmes faits servent à étayer
des systèmes diamétralement opposés, cette
convalescence fortifia notre médecin dans
ses idées^ sur l'inflammation du sang et sur la
nécessité des saignées , des minoratifs et de
tous les remèdes asthéniques* Nous éprou-
vâmes bientôt les suites funestes de ce traite-
ment; et nous désirions plus que jamais
d'atteindre les côtes de l'Amérique.
Depuis plusieurs jours le point de Testime
des pilotes 3'étoit éloigné de 1® 12 'de la longi-
tude que j'obtenois par le garde-temps. Celte
di£férence étoit due moins au courant géné^
rai, que j'ai appelé le courant de rotation^
qu'à ce mouvement particulier qui, entraî-
nant les eaux vers le nord-ouest , depuis les
côtes du Brésil jusqu'aux petites Antilles,
taccourcit les traversées de Cayenne à l'île
02 LIVRE I.
de la Guadeloupe '. Le 12 juillet, je crus pou-
voir annoncer l'attéragc pour le lendemain
iivanl l^ lever du soleil. Nous nous trouvions
ators, d'après mes observations, par les 10"
46' de latitude, et par les 60" 54' de longi-
tude occidentale. Quelques séries de distances
lunaires confirmoient le résultat ehronomé-
trique; mais nous étions plus sûrs de la posi-
tion de la corvette que du gisement des terres
vers lesquelles se dirigeoit notre roule , et qui
se trouvent si différemment placées sur les
cartes francoises, espagnoles et angloises. Les
longitudes déduites des observations précises
de 3IM. CKurruca, Fidalgo et Noguera n'é-
toient point encore publiées à cette époque.
Les pilotes se lîoient plus au locli qu'à la
marche d'un garde-temps ; ils sourioienl à
la prédiction d'un prompt attérage, et se
croyoient éloignés des côtes de deux à trois
' IL existe dans l'Océan Atlantique un parage oa
l'eau est constamment laiteuse, quoique la mer y soit
trcs-prijfondc. Ce phénomène curieux se présente sur
le parallèle de l'île de la Dominique , k peu près par
les 57 degrés de longitude. T[auroit-il eu dans cet
endroit quelque ilol volcanique submergé , plus
«rien lai encore que la Ëurixide ? •
GfiAPITEB m. 35
jours de nayigation. Aussi j'appris avec une
extrême satisfacdon.que^ le i3, vers les six
heures du matin , on Yojoit du haut des mâts
une terre très-élevée , mais qui se dessiuoit
mal à cause de la brume dont elle étoit enve-
loppée. Il ventoit grai^d frais; la mer étoit
fortement agitée. Il pleuvQÎt par intervalles
è grosses gouttes, et tout annonçoit un temps
peu maniable. Le capitaine du Pizarro avcit
eu riotention de passer par le canal qui
sépare THe de Tabago de celle de la Trinité;
et 9 ^sachant que notre corvette étoit très-lente
à virer de bord, il craignpit de tomber sous
le vent vers le sud, et de s'approcher des
Bouches dq Dragon. Nous étions en effet plus
sûrs dtp notre longitude que du point de lati«
tnde , n'a jant pas eu d'observation à midi
depuis le ii. De doubles hauteurs que je
pris dans la matinée , d'après la méthode de
Douwes, nous plaçoient par les ii^6^ 5o^^,
par conséquent i5^ au nord du point de
l'estime. L'impétuosité avec laquelle la grande
rivière de l'Orénoque verse ses eaux dans
rOcéâU), peut augmenter sans doute, dans
ces parages, la force des courans; mais ce
qu'on avance sur le changement de la couleur
If. 3
S4 LITRB !•
et de la salure de Feau , à 60 lieues de distance
île ' Tembouchure de rOrénoque , est une
fable inventée par les pilotes côiiers. L'in-^
fluence des fleuves les plus célèbres de
TAmérique^ tels que l'Amazene, la Plata^
rOrénoque, le Mississipi et la Madeleine «
4est restreinte I à cet égard, dans des liaiites
beaucoup plus étroites qu'on ne le pense
communément.
Quoique le résultat des doubles hauteurs
du soleil prouvât assez que la terre élevée
qt!i se dessinoit à Thorizon , n'étoit pas la Tri^
hité > mais Tabago , le ^capitaine continuoit
de gouverner au nord-nord-oucst , pour cher-
cher celte dernière île qui, même sur là
belle carte de l'Océan Atlantique de Borda p
est placée de 6 minutes trop au sud. On a de
•la peine à croire que , sur des cotes fréqaen--'
iées par toutes les nations commerçantes,
de si énormes erreurs de latitude puissent
se perpétuer pendant des siècles. Ajant dis^
cuté cette matière dans un autre endroit'/
Observ. astrort,, Tom« I, p. 35-39 j ^ Inifodac*
tton, p. xxxTÎij. {Carte de V Océan ^iianiiyue, eisième
étUtion.) - .
CHAPITRE III. 35
if me Suffît d'observer ici que, même sur la
dernière carte des Indes occidentales ^ue
M. Arrowsmith a publiée eu i8o3, par
conséquent long-temps après les travaux de
Ghiirruca» les latitudes des différensr caps
de Tabago et de la Trinité sont encore en
erreur de 6 à 1 1 minutes.
L'observation de la hauteur méridienne
du soleil confirma pleinement la latitude
obtenue par la méthode de Douwes. U ne
resta plus aucun doute sur la position du vais-
seau , par rapport aux îles, et l'on résolut de
doubler le cap Nord de Tabago pour passer
entre cette ile et la Grenade et faire route
vers un port de la Marguerite. Dans ces pa*
rages» nous risquâmes à chaque instant d'être
pris par les corsaires; mais heureusement
pomr nous la mer étoit très-mauvaise , et un
petit cutter anglois nous dépassa sans même
nous héler. Quant à M. Bonpland et à moi»
nous redoutions moins celte contrariété de^
pois <]ue> si près du continent de TAmérique»
nous étions sûrs de nejpas être ramenés en
Europe.
L'île deTabago se présente sous un aspect
très - pittoresque^ C'est un amas de rochers
3*
i
56 LIVRE I.
cultivés avec soin. La blancheur éblouissante
de la pierre contraste agréablement avec la
verdure de quelques bouquets d'arbres épars.
Des cierges cylindriques et Irès-élevés cou-
ronneut la crête des montagnes et donnent
UD caractère particulier à ce paysage des tro-
piques. Leur vue seule suffit pour rappeler
au navigateur qu'il aborde une côte amé-
ricaine; car les Cactus sont exclusivement
propres au nouveau monde , comme les
bruyères le sont â l'ancien '. La partie nord-
est de l'île de Tabago est là plus niontueuse
de toutes ; d'après les angles de hauteur pris
avec le sextant, les cimes les plus élevées de la
côte ne paroissoient cependant pas excéder
1^0 à i5o toises de hauteur. Au cap du Sud-
Ouest, le terrain s'abaisse vers la Pointe des
Sables , dont je trouvai la latitude de lo" 20'
iS", et la longitude de 62" ^7' 3o". Nous
aperçûmes jJusieurs rochers à fleur d'eau
sur lesquels la mer brisoit avec force, el
nous distinguàmesjune grande régularité dans
rinclinaisou et la direction des couches qui
' Essai sur la pliysionomie des Tégétau\ , dans
s TabUainc de la Nature, Tom. I, p. 47.
CHAPITHB ni- OJ
rombent an sud-est sous un angle de 66^ li
seroit à désirer qu'un minéralogiste instruit
fit le tour des grandes et des petites Antilles,
depuis la côte de Paria jusqu'au cap de la Flo*
ride, pour examiner cette ancienne . chaîne
de montagnes brisée par Faction des courans»
des trémblemens de terre et des volcans.
Après avoir doublé le eap Nord de Tabago
et la petite tle de Saint-Gdes , on signala du
haut des mâts une escadre ennemie. A cette
nouvelle, nous virâmes de bord , et Talarme
se répandit parmi les passagers» dont plu*
mears avoient placé leur petite fortune en
HMivchandises qu'ils comptoîent vendre aux
colonies espagnoles. L'escadre paroissoit im-^
mobile, et l'on découvrit bientôt que eeque
Ton avoit pris pour des voiles étoit une mul-^
titude de rochers isolés '•
Nous traversâmes le bas^iond* qui réunit
Tabago à L'île de la Grenade. La couleur de
la mer n'o£Proit aucun* changement visible.;
maïs le thermomètre centigrade, plongé
dans l'eau à quelques pouces de pcofondeur ,
* Peut*ébre les rocbem appelés les Hermanas, le$
Saurs*
58 Liviiu I.
ne s'élevoït qu'à aô"; tandis que, plus àl'est
au large , sur le même parallèle , et également
à la surface de la mer, il se sontenoil à 25o,6.
Malgré les courans, le refroidissemeot des
eanx annoncoit l'existence du bas-fond qui
ne se trouve indiqué que sur un petit nombre
de cartes. Le vent mollit après le coucher du
soleil, et les nuages se <!issipèrent à mesure
que la lune s'approcha du zénith. Le nombre
des étoiles filantes fut très-considérable cette
nuit et les nuits suivantes : elles paroissoieot
moins fréquemment du côlé du nord que vers
le sud, au-dessirs de la Terre-Ferme, dont
nous commencions à longer les eûtes. Celte
position semble prouvcrl'influence des causes
locales sur des météores dont la nature ne
nou^ est point encore suffisamment connue.
Le i/i, au lever du soleil, nous pûmes
relever les Bouches du Dragon, Nous distin-
guâmes l'île Chacachaearreo, la plus occi-
dent'ilc de celles qui sont placées entre le cap
Paria cl le cap nord -ouest de la Trinité.
Lorsque nous fûmes éloignés de cinq lieues
de lit Cote, nous éprouvâmes, près de la
Piinla de la lîiica, l'efTet d'un courant par-
ticulier qui eiitrainoil la corveLte \ ers le sud
CHAPITAB ni. 3g
he mouvement des eaax qui sortent par les;^
Bouches du. Dragon et Faction des marées
occasionnent un courant de remous. On jeta
kt sonde, et Toa trouva trente-six à quarante^
tnns brasses d'eau sur un fond d'argile verte ^^
très ««^ fine. D'après les règles établies par
Dampier % nous ne devions pas nous attendre
à une. si. petite. profondeur de la mer près
d'une côte formée par des montagnes très-»
élevées et coupées à pic. Nous continuâmes
Il sonder jusqu'au Cabo de ires Punùjs, et
BOUS reconnûmes partout un fond élevé dont
les contours semblent indiquer le prolonge*-
ment de Tancieune côte. Dans ces parages »
la température de la mer étoit de 23 à 24
degrés, par conséquent de i,5 à 2 degrés
moindre- qu'au large, c'est^^dire aurdelà des^.
tecores du banc.
Le cap des Trois-Pointes , auquel' Colomb*
même a imposé ce nom% se trouve, d'après
mes observations, par les 65^ 4^ ^^^ de longi*-
tude. U nouls parut d'autant plus élevé que
des nuages nous déroboient la vue de ses
* ^ojra^ aufoutdu mandé , Tom*. II:, p. 47&
* Au moi» d*ao&t i5g8.
^J
4o LITKE I.
cimes tienlelées. La physionomie des mon-
tagoes de Paria, leur couleur, et surtout
leurs formes généralement arrondies, nous
firent soupconQcr qnelacûle étoit granilique;
mais nous reconnûmes par la suite conihieti
sont hasardés, même pour les personnes qui
ont passé leur vie à parcourir des muntai^nes,
des jugemens portés sur la nature de roclies
qui se présentent de loin.
Un calme plat, q'ii dura quelques heures,
nous permit de déterminer avec précision
l'intensité des forces map'nétiques vis-à-vis le
Cabo de trcs Puntns. Celle intensité étoit
plus grande qu'en pleine mer , à l'est de l'île
de T.itufjo , en raison de 257 à 2?g. Pendant
le calme, le courant nous entraîna rapide-
ment vers l'ouest. Sa force étoit de trois milles
par heure ; elle angmentoit à mesure que nous
approchions du méridien des Testigos , amas
d'écueils qui s'élèvent au milieu des eaux. Au
coucher de la lune , le ciel se couvrit de
nuages, le vent l'raîcKit de nouveau, et il
tomba une de ces grandes ondées qui sont
propres à la zone torride, et auxquelles nous
avons été si souvent exposés peudant nos
courses dans l'intérieur des terres.
OHAi^iTRE. nn 4 1
La mala«lie qui s'étoit développée à bord
da Pizarro ^ Êdsoit des progrès rapides de-
puis que nous nous trouvions près des côtes
de la Terre-Ferme ; le thermomètre se soute-.
4KMt régulièrement la nuit entre 22. et a3 de-
grés: pendant le jour^ il montoit de 24 à 27
degrés. Les congestions vers la tête , Textréme
sécheresse de la' peau , la prostration des
forces I tous les symptômes devinrent plus
alarmans; mais arrivés, pour ainsi dire, au,
terme de la navigation , nous nous flattions
que tous les malades recouvreroient la santé
dès qu'on pourroit les débarquer à l'île de la'
Marguerite ou au port de Gumana, connus
par leur grande salubrité.
Cet espoir ne fut pas entièrement réalisé.
Le plus jeune des passagers, attaqué de la
fièvre maligne, en fut la première, mais
heureusement la seule victime. G'étoit un
Asturien, âgé de dix-neuf ans, fils unique
d'une veuve sans fortune. Plusieurs circons-
tances rendbient touchante la mort de ce
jeune homo(ie, dont les traits annonçoient
de la sensibilité et une extrême douceur de
eal*àctëre. On Tavoit embarqué contre son
gré; sa mère, qu'il espéroit secourir par le
43 HVRC I.
produit de son travail, avoit sacrifié sa ten-
dresse et ses propres intérêts à l'idée d'assurer
la fortuue de son fils en le faisant passer aux
colonies , auprès d'un riche parent qui résidoil
à l'iie de Cuba. Le malheureux jeune homme
expira le troisième jour de sa maladie, étant
tombé dès le commencement dans un état
lélhargique interrompu par des accès de dé-
lire. La fièvre jaune on le vomissement noir,
à la Vera-Cruz, n'enlèvent guère les malades
avec une rapidité plus effrayante. Un autre
Asturien , plus jeune encore , ne quitta pas irn
instant le lit du mourant, et, ee qui est assez
remarquable, i! ne prit point la maladie. Il
devoit suivre son compatriote à Saint-Jacques
de Cuba, pour être introduit par lui dans la
maison de ce parent, sur lequel reposoient
toutes leurs espérances. C'étoit un spectacle
déchirant que de voir celui qui survivoit à
son ami, s'abandonner à une douleur pro-
fonde, et maudire les conseils funestes qui
laroient jeté dans un climat lointain, oii il
se trouvoil isolé et sans appui.
JVous étions réunis sur le lillac^ et livrés
à de tristes méditations. Il n'étoit plus douteux
que la fièvre qui réjjuoit à notre bord avoit
CHAPZTRB nr. 4*^
pris dans ces derniers jours un caractère
pernicieux. Nos regards étoient fixés sur
une côte montueuse et déserte que la lune
édairoit de temps en temps à travers les
nuages. La mer, doucement agitée, brilloit
d'une foible lueur phosphorique. On n'enten-r
doit que le cri monotone de quelques grands
oiseaux de mer qui sembloient chercher le
rivage. Un calme profond régnoit dans ces
lieux solitaires, mais ce calme de la nature
contrastoit avec les sentimens douloureux
dont nous étions a^tés. Vers les huit heures
on sonna lentement la cloche des morls ; à ce
signal lugubre; les matelots interrompirent
leur travail, et se mirent à genoux pour faire
une courte prière ; cérémonie touchante, qui,
tout en rappelant ces temps où les premiers
chrétiens se regardoient comme membres
d'une même famille, semble rapprocher les
hommes par 1^ sentiment d'un malheur com-
mua. Dans la nuit on porta le corps de
rAstorieh sur le pont, et le prêtre obtint
qu'on ne le jetât à la mer qu'après le k^er
du soleil, pour qu'on pût lui rendre les der-
niers devoirs , selon le rite de l'église romaine.
11 n'y avoit pas un individu de l'équipage qui
i^t LITRE I.
ne compatit au sort de ce jeune homme que
nous avions vu, peu de jours avant, plein de
fraîcheur et de santé.
L'événement (jue je viens de rapporter
pronvoit le danger de ceUe fièvre maligne ou
ataxiqiie, dont on pouvoït craindre que les
victimes ne fussent très- nombreuses, si des
calmes prolongés ralentissoient le trajet de
Cumana à la Havane'. A bord d'un vaisseau
de guerre ou d'un bâtiment de transport, !a
mort de quelques individus ne fait générale-
ment pas plus d'impression que l'aspect d'un
convoi funèbre dans une ville populeuse. Tl
n'en est pas de même à bord d'un paqnet-bot
dont l'équipage est peu nombreux, et où il
s'établit des rapports plus intimes entre les
personnes qui tendent vers un même but. Les
passagers du Pizarro, qui ne ressentoient
point encore les symptômes de la maladie,
résolurent de quitter le navire à la première
relâche, et d'attendre l'arrivée d'un autre
courrier pour suivre leur route à l'île de
Cuba et au Mexique. Ils regardoicnt les
entre-ponts de la corvette comme empestés ;
' Typhus, Sauvages; Fehrls nervosa , Fraacl.
CHAPITRE m.
et, quoiqu'il ue me parut aucunement prouvé
que la fièvre fût contagieuse * par contact , je
crus plus prudent de débarquer à Gumaua.
Je formai le désir de né visiter I^ Nouvelle**
Espagne qu'après avoir fait quelque séjour
sur les cotes de Yéné2uéla et de Paria /dont
l'infortuné LÔfling avoit examiné un très-petit
nombre de productions. Nous brûlions de
voir dans leur site natal les belles plantes que
BfAL Bose et Bredemeyer avoient recueillies
pendant leur vo jage à la Terre-Ferme , et qui
embellissent les serres de Schônbrunn et de
Vienne. Il nous aurolt paru pénible de re-
lâcher à Gumana ou à la Guayra sans pénétrer
dans l'intérieur d'un pays si peu visité par les
naturalistes.
La résolution que nous prîmes dans la nuit
du i4 du i5 juillet eut une influence heureuse
su^ la direction de nos Voyages. Au lieu de
•
' Ldplmatelot dont J'ai parlé, plus haut, et qui
échappa à la mort par un changement d'air , n'étoit
que trfai-légërement incommodé lorsqu'on l'embarqua
à la Corogne;'c'étoit sans doute à cause de la disposi-
tion |iarâculîèré de ses organes, qu^il fut le premier
aitàqué dfs la fièvre loiajigne lorsque nous enlràmes
daiisia sone torride.
4fi LniiE I,
quelques semaines, qous scjouriiàmcs une
année enlière à la Terre-Ferme; sans la ma-
hidie qni régnoit à bord da Pizarro, nous
n'aurions jamais pénétré à l'Orénoque, au
Cassiquiare, el jusqu'aux limites des posses-
sions portugaises sur le Rio Negro. Peut-être
aussi devons-nOus à celle direction de noire
vojagela santé dont nous avons joui pendant
un si long séjour dans les régions équi-
noxiales.
On sait que les Européens courent les plus
grands dangers pendant les premiers mois où
ils sont transplantés sous le ciel brûlant des
tropiques. Us se regardent comme accli-
matés lorsqu'ils ont passé la saison des pluies
aux Antilles, à la Vera-Gniz ou à Gartbagène
des Indes. Celte opinion esl assez fondée^
quoiqu'il existe Bes exemples de personnes
qui, écliappées à une première épidômie
de la fièvre jaune, ont péri victimes de la
même maladie dans une des années Subsé-
quentes. La facilité de s'acclimater paroît
être en raison inverse de la différence qui
existe entre la température moyenne de la
zone torride et celle du paj's dans lequel est
né le voyageur ou le colon qui change de
CHAFtTEB m. 47
elittiat , parce que rirritabilité dés bimanes et
leur action vitale sont puissamment modifiées
par rinfluence de la chaleur atmosphérique.
Un Prussien y un Polonois, un Suédois sont
plus exposés en armant aux îles ou à laTerre-
Ferme» qu'un Espagnol , un Italien, et même
un habitant de la France méridionale '^Pour
les peuples du Nord, la différence de tempé-
rature moyenne est de ig à 21 degrés, tandis
que pour les peuples du midi elle n'est que
de 9 à 1 o. Nous avons eu le bonheur de passer
le temps où l'JSuropéen récemment dé-
barqué court le plus de danger, dans le
climat exessivement chaud, mais très --sec,
de Gumana, ville célèbre pour sa grande sa«
lubrité. Si nous eussions continué notre voyage
à laVera-Cruz, nous aurions partagé peut^
être le sort malheureux de plusieurs passagers
du paquet -bot, Vjilcudia^ qui arriva à la
Havane avec le Pizarro , à lihe époque où le
vomissement noir faisoit de cruels ravages
dans Tîle àft Cuba et sur les côtes orientales
du Mexique.'
Le i5 ao matin, i peu près par le travers
• Abitii.>£ip., T..ir, IV, p. 48 i de l'édiUou ia-8*.
48 LIÏKI! I.
du monticule de Saint-Joseph, nous fûmes
entourés d'une grande quantité de varec
flottant. Ses tiges éloient munies de ces ap-
pendi'ces extraordinaires en forme de godets
et de panaches, que Don Hippolylo Ruiz a
observés lors de son retour de l'expédilion
du Chili) et qu'il a décrits dans un mémoiro
particulier comme les organes sexuels du
Fucus natans. Un heureux hasard nous mit
à même de vérifier un fait qui ne s'éloit pré-
senté qu'une seule fois aux naturalistes. Les
paquets de varec recueillis par M. Bonpland»
étoieot absolument identiques avec les échan-
tillons que nous devions à l'obligeance des
savans auteurs de la Flore du Pérou. En exa-
minant les uns et les autres au microscope,
nous avons reconnu que ces prétendues par-
ties de la fructification, ces étamines et ces
pistils, appartiennent à un nouveau genre de
la famille des Gcralophytes. Les godets que
M. Ruiz a pris pour les pistils naissent de tiges
cornées, aplaties, et si étroitement Unies à
la substance du Fucus, qu'on seroit tenté de
les prendre pour de simples nervures : au
moyen d'une lame très-mince, on parvient à
les détacher sans léser le parenchyme. Les
CHAPITRE ni. 49
ligct non articulées sont d'abord d'un brun*
noirâtre 9 mais elles deviennent, avec le temps,
par dessiccation , blanches et friables : dans
cet état > elles font effervescence avec les
acides , comme la substance calcaire du Ser-
tularia> dont les extrémités ressemblent assez
aux godets des Fucus de M. Ruiz. Nous avons
retrouvé dans la mer du Sud y en passant de
6najai{Uil à Acapulco, ces mêmes appen-
dices du raisin des tropiques y et Texamen le
plus attentif ne nous a laissé aucun doute sur
im Zoopbytetjui s'attache aux Fucus comme
le lierre embrasse le tronc des arbres» Les
otganei décrits sous le nom de fleurs femelles
ont plus de deux lignes de long y et cette
grandeur seule auroit dû éloigner le soupçon
que ces parties fussent de véritables pistils.
La côte de Paria se prolonge à Touest, en
formant un mûr de rochers peu élevés , à
ciines arrondies et à contours ondojansi
Nous Mmes long-temps sans voir paroître les
eoteé élevées de Tile de la Marguerite , où
nous devions relâcher pour prendre des in-
formations sur la croisière des vaisseaux
anglois , et sur le danger de toucher à I4
Guajra. Des hauteurs du soleil , prises sous
lU 4
1É
5o LIVRE I.
des circonstances très - favorables , nous
avoient appris combien étoient fausses à
celle époque les cartes les plus recbercbées
des marins. Le 1 5 au matin , lorsque le garde-
temps nous pfHça par les 66° i ' iS" de longi-
tude, nous n'étions point encore dans le
méridien de l'île de la Marguerite, quoique,
d'après la carte réduite de l'Océan Atlan-
tique ', nous dussions déjà avoir dépassé le
cap occidental très-élevé de celle île, qui
est indiqué par les 66" o' de longitude.
L'inexactitude avec laquelle les côtes de la
Terre-Ferme ont été figurées avant les tra-
vaux de MM. Fidalgo , Noguera et Tiscar',
' Dressée au dépôt de la marine, en 1786, revue
et corrigée en 1793.
" Cai-ta gênerai del Oceano Atlant'wa construida
«n elVeposito kydrof^rafico de Madrid en eldho 1800,
et corregida en i8o4. Carta esferica de las Islas
Antillas con parte de la Costa del continente de
America, trabajada por Don Cosme C/iurruca y
Don Joacquin Francisco Fidalgo, 180a. Ces deux
cartes ont servi de base à toutes telles qui ont paru
dans CCS derniers temps en dlvei'scs parties de l'Eu-
rope , et qui , calquées les unes sur les antres , ne
difEêrcnt entre elles que par de nombreuses fàutci
CHAPITKB IIL 5l
M j'ose ajouter atant hes observations astro-
nomiqnes que j^ai faites à Gumana , auroît pu
deveuir dangereuse pour les navigateurs , si
la mer n'étoit pas constamment belle dans
ces parages. Les erreur^ en latitude surpas*
soient même celles en longitude , puisque les
côtes de la Nouvelle-Andalousie se prolongent
ji Fouest du cap des Trois-Pointes de i5 à
30 milles plus au nord que ne l'indiquent les
cartes publiées avant Tannée 1800.
chaleognphiqads. Les obtervatlôns originales des
IrottOBies espagnols se trotayent consignées en- grande
.partie Akns le bel ouyra^ de M. Espinosa, qui a pour
titre : Sfemorias sobre las obs^rvaciones eiatronomicas
hec/uu par ios Nauegantea Eapaholea en distinios
^tugarea del ghbd (a vol. in-4.**^ Madrid, 1809). J'at
comparé, point pôor point, les résultats de ces obser-*
TàftonS avec ceuit auxquels nous ayons cru deroir noift
Aiirèter y M. Oltmanns et moi {Obsen^. astron-. Ton. T^
Jntrod, , p. xixiij^llix). Cette comparaison sera utile
à cenx qoi publieront un jour des cartes de PAmé»
riqûOi les nouvelles déterminations méritant d'autant
^ns de confiance que les positions ont été vérifiées
ifsprh$ <àté méthodes astronomiques très- différente^,
et par des* observateurs qui ne se sont communiqué
leurs résmltats que long'-^emps après avéir terminé
'jmrs dpénitioiiat
4'
5a LITRE I.
Vers les onze heures du matîo , nous eûmes
connolssance d'un îlot très-bas, sur lequel
s' élevoient quelques dunes de sable. En l'exa-
tuinnnt avec des lunettes, on n'y découvrît
aucune trace d'iiabitalion ni de culture. Des
Cactus cylindriques s'élevoient çà et là en
forme de candélabres. Le sol, presque dénué
de végétation , paroissoit ondoyant à cause
de la réfraclion extraordinaire que subissent
les rayons du soleil en traversant des coucbes
d'air en contact avec des plaines fortement
échauffées. C'est par l'effet du mirogf: que,
sous toutes les zones, les déserts et les plages
sablonneuses offrent l'apparence d'une mer
agitée.
L'aspect d'un pays sî plat ne répondoît
guère aux idées que nous nous étions formées
de l'ile de la Marguerite. T;mdis qu'on étoit
oceupé à rapporter les relèvemens sur les
cartes, sans pouvoir les faire cadfer, on
signala du haut des mâts quelques petits bâlî-
niens pêcheurs. Le capitaine du Pizarro les
appela par un coup de canon ; mais ce signal
devient inutile dans des parages où le fuible
ne croit rencontrer le fort que pour en rece-
voir des outrages. Les bateaux prirent la fuite
CHAPiTRE III. 55
Ven l'ouest, et nous nous trouvâmes dans
l'incertitude oii nous avions été à l'égard de
la petite île de la Graciosa, lors de notre
arrivée aux Canaries. Personne ne connoissoit
ces lieux pour y avoir abordé. Quoique la
mer fût très-belle y la proximité d'un îlot qui
s'élève à peine de quelques pieds au-dessus de
la surface de l'océan , sembloit prescrire des
mesures de prudçnce. On cessa de courir à
terre; et, comme la sonde n'indiquoit que
. trois ou quatre brasses d'eau ,^ on ^eta l'ancre
en toute bâte^
Les cotes , vues de loin , sont comme les
nuages dans lesquels chaque observateur ren*
contre la forme des objets qui occupent son
imagination.. Nos relèvemeus et le témoin
gnage du chronomètre étant en contradio*
tion avec les cartes que nous pouvions con-
sulter ^ on se perdit en vaines conjectures. Les
uns prenoient des buttes de sable pour des
cabanes indiennes» et indiqaoient l'endroit
cil» selon eux, étoit situé le fort de Pam-
patar; d'autres vojoient les troupeaux de
chèvres qui sont si comimuns dans la vallée
aride de Saint-Jean : ils désignoient les hautes
montagnes du MacaAio> qui leur paroissoient
54 LITRE I.
en partie cachées par des nuages. Le capitaine
résolut d'envoyer un pilote à terre; on se
préparoit à mellre la chaloupe à l'eau , le
canot ayant souffert beaucoup par le ressac
dans la rade de Sainle-Croijr,. Gomme ta côle
étoit assez éloignée, le retour vers la corvette
pouvoît devenir dilBcile , si la brise eût fraîchi
dans la soirée.
Au moment où oous nous disposions pour
aller à terre, on aperçut deux pirogues qui Ion-"
geojent la cote. On les appela par un second
coup (le canon; et, quoiqu'on eût arboré le
pavillon tic Casiilie , elles ne s'approchèrent
qu'avec défiance. Ces pirogues, comme toutes
celles dont se servent les indigènes , étaient
faites d'un seul tronc d'arbre , et il y avoit sur
ebacune d'elles dix-huit Indiens Guayqueries,
nus jusqu'à la ceinture, et d'une taille très-
élancée. Leur constitution annonçoit une
grande force musculaire , et la couleur de
leur peau tenoit le milieu «ntre le brun et ie
rouge cuivré. A les voir de loin , immobiles
dans leur pose et projetés sur l'horizon, on
les auroit pris pour des statues de bronze. Cet
aspect nous frappa d'autant plus, qu'il ne
répondoit pas aux idées que nous nous étions
CHAPITRB III. 55
tonnées , d après le récit de quelques ro ja-
georSy des traits caractéristiques et de Tex-
trême foiblesse des naturels. Nous apprîmes
daBS la suite , et sans franchir les limites de la
province de Oimana^ combien la physio-
nomie des Guayqueries contraste avec celles
des Ghaymas et des Caribes. Malgré les liens
étroits qui semblent unir tous les peuples de
l'Amérique, conune appartenant à une même
race^ pluâeurs tribus n'en diffèrent pas moins
entre elles par la hauteur de leur taille, par
leur teint plus ou moins basané , par un re-
gard qui exprime chez les uns le calme et la
douceur, chez les autres un mélange sinistre
de tristesse et de férocité*
• Lorsque nous fûmes assez près des pirogues
pour pouvoir les héler en espagnol, les In--
diens perdirent leur méfiance et vinrent droit
à notre bord. Ils nous apprirent que File
basse , près de laquelle nous étions mouillés ,
étoit l'île de Coche , qui n'avoit jamais été
habitée, et que les bâtimens espagnols venant
d'Europe avoient coutume de passer plus âu
ncnrd, entre cette île et celle de la Margue-
rite , pour prendre un lamaneur on pilote
côtier ao port de Pampatar. Notre inexpé-
56 LIVRE I.
rience dous avoit conduits dans le chenal au
sud de Coche; et, comme, à celte époque»
les croiseurs anglois fréquentoient ce passage ,
les Indiens nous avoient pris pour une embar-
Qation ennemie. La passe du Sud est en effet
très-avantageuse pour les navires qui vont à
Cumana et à Barcelone : elle a moins d'eau
que la passe du Nord, qui est beaucoup
plus élroile; mais l'on ne risque pas de tou-
cher , si l'on range de bien prcs l'île de
Lobos et les Moros del Tunal. Le chenal
entre Coche et la Marguerite se trouve rétréci
par les bas-fonds du cap nord ouest de Coche
et parle banc qui entoure la Punta de Mangles.
Nous examinerons, dans un autre endroit,
sous un point de vue purement géologique,
ce banc de sable qui entoure les ccucilsdes
Testigos et in Marguerite , et nous ferons voir
que cetle dernière île a été réunie jadis, par
Cuche et Lobos, à la péninsule de Cbacopapa.
LcsGuayqueries apparliennentà cette tribu
d'Indiens civilisés qui babilcnt les côtes de la
Marguerite et les faubourgs de la ville de
Cumana. Après lesGaribes de la Guyane es-
pagnole, c'est la race d'hommes la plus belle
dç la Terre-Ferme. Xls jouissent de plusieurs.
CHAPITRE Iir. &7
fvivîléges, parce que » dès les premiers temps
fie la conquête, ils sont restés les amis fidèles
des Castillans. Aussi le roi ' d'Espagne les
Qomme-iril, dans des cédules, <c ses chers ,
nobles et loyaux Guayqueries )). Les Indiens
' des deux pirogues que nous rencontrâmes
avoient quitté le port de Gumana pendant la
nuit. Ils alloient chercher du bois de char-
pente dans les forêts de Gedro S qui s'étendent
depuis le cap San José jusqu'au delà de l'em-
bouchure de Rio Gàrupano. Us nous don-
nèrent des cocos très-frais et quelques pois-
sons du gepre Ghastodon ' , dont nous ne
pouvions nous lasser d'admirer les couleurs.
Que de richesses renfermoient à nos yeux les
pirùgne3 de ces pauvres Indiens ! D'énormes
feuilles de Vijao ^ couvroient des régimes de
bananes. La cuirasse écailleuse d'un Tatou ^^
le fruit di| Grescentia eu jeté servant de coupe
tux, naturels, les productions qui sont les
plus comniunes dans les cabinets de l'Europe ^
' Cedrela odorats j lân^
^ Bandoulières,
' Heliconia biliai«
^ Ànoadile ^ Dasjpus^ Caohicamp^
58 LIVRE I.
avoienl nn charme particulier pour nous,
parce qu'elles nous rappeloienl vivement
qu'arrivés sous la zone torriJe, nous avions
atteint le but vers lequel nos vœux tendoient
depuis long-temps.
Le fiifron d'une des pirogues s'offrit de
rester à bord du Pizarrn ])our nous servir
de pilote côlier '. C'étoit un Guayquerie
recoinniandable par son caractère, plein de
sagacité dans l'observalion, et dont la curio-
sité active s'éluit portée sur les productions
de la mer comme sur les plantes indigènes.
Un hasurd heureux a voulu que le premier
Indien que nous rencontrâmes au moment de
iioïre allérage , fût l'homme dont la connois-
sance nous devint la plus utile pour le but
de nos recherches. Je me plais à consigner
dans cet itinéraire le nom de Carlos del Pioo ,
qui, peu daut l'espace de seize mois, nous a
suivis dans nos courses le lonfj des côtes et
dans l'intérieur des terres.
Le capitaine de la corvette leva l'ancre vers
le soir. Avant de quitter le liant- fond ou
^/flctT de Coche, je déterminai lu longitude
CHàPITRB *ni. 69
da cap Est de Tilç que je trouvai par les
66^ Il ^ 53^. Eq LisaDt route vers l'ouest ,
nous eâiD^' bientôt par le travers la petite
fle de Çabagua , eDUërement déserte aujour-
d'hui, mais jadis célèbre par la pêche des
perles. C'est là que les Espagnols, immé-
diatement après les voyages de Colomb et
d'Ojeda, àvoient foûdé, sous le nom de la
1^00 velle-Cadix , une ville dont on ne trouve
plus de traces. Au commencement du seizième
ttlèole, les perles de la Cubagua étoient con-*
nues à Sévill^ , à Tolède , et aux grandes
foires d'Âugsbourg et de Bruges, La Nueva
Cadis n'a jaot pas d'eao , on j transportoit
de la côte voisine l'eau du Rio Mansanares,
quoiqu'on l'accusât, j'ignore par quelle raison,
de causer des ophthalmies' '• Les auteurs de ce
temps parlent tous de la richesse des premiers
oolôns et du luxe qu'ils déployoient; aujoui^
d'faui, des dunes de sable mouvant s'élèvent
sur cette terre inhabitée, et le nom de Cubagua
se trouve à peine sur nos cartes.
Parvenus d^ns ces parages, nous vîmes les
^ Hêmra , Deacrlp» de las Indiaa occidentales
(Madrid, 1730), Vol. I, p. la.
6o LIVRE 17
haules montagnes du cap Macanao, partie
occidentale de l'île de la Marguerite, qui
s'élcvoient majestneusement sur l'horizon. A
en juger par des an<^les de hauteur pris à une
distance de 18 milles, la hauteur absolue de
ces ciines paroît de cinq à six cenls toises.
D'après le garde-temps de Louis Berthoud,
la longitude du capMacanao est de 66" 47' 5".
J'ai relevé les rochers de l'extrémité de ce cap,
et non celte langue de terre exLrèmemeol
basse qui se prolonge à l'onest , et qui se
perd dans im haut - fond. La position du
Macanao et celle que j'ai assignée plus haut
à I;t pointe Est de lile de Coche, ne diffèrent
que de quatre secondes en temps des résultats
ohtLiius par 5L Fididgo.
Le vent êtoil Irès-foible; le capitaine pré-
i'êra courir des bordées jusqu'à la pointe do
jour. 11 craignoit d'enti-er dans le port de
Cuinana pendant la Huit . et celle prudence
sçuibloit necessitire ii cause d uo malheureox
accident arrive depuis peu dans ces mèaxs
par.tge$. l n paquet-bot avait mouille de oait
s,ui$ allumer les faaaus de jKiupe . ou le pcit
|H">ur im biitimeul ennemi , et les batteries de
Cumana Brcnt l'eu sur lui Le capiulae àa
GHAPITBB m. 6i
Courier eut une jambe emportée « et mourat
peu de jours après à Gamana»
Nous passâmes une partie de la nuit sur le
pont. Le pilote Guajquerie nous entretint
des animaux et des plantes de son pays. Nous
apprîmes V Avec une grande satisfaction ^ qu'à
peo de lieues de la côte on trouvoitune régipn
montagneuse et. habitée. par les Espagnols >
dans laquelle le froid étoit très-sensible , et
qu'on connoissoit ; dans les plaines ^ deux cro-
codiles très - différens lun de l'autre \ des
Boas> des anguilles électriques "" et plusieurs
espèces de tigres. Quoique les mots Bava,
Caehicamo et Temblador nous fussent en-
tîèrement inconnus> nous devinâmes facile-
ment, parla description naïve des habitudes
et des formes , les espèces que les Créoles
désignent par ces dénominations^ Oubliant
que ces animaux sont, dispersés sur une vaste
étendîiede terrain , nous espérâmes pouvoir
le»? observer, dans les forêts voisines de Gu^
mana» Rien n'excite autant la curiosité d'un
naturaliste quip le récit des merveilles d'un
pajB avquel il est sur le point d'aborder.
^ Ciooo^niis acutos «t C. Bava.
* Gf^mnot^s dectiicus^ Temblador.
63 LrVRK t.
Le i6 iiiillet 1799, à la pointe du jotir,
nous vîmes une côte verdoyante et d'un asptcl
pittoresque. Les montagnes de la Nouvelle-
AndiiIoHsie , à demi-voilées par les vapeurs,
bordoient l'horizon au sud. La ville de Cu-
masa et son château paroissoient entre des
groupes de cocotiers. Nous mouillâmes dans
le port vers les neuf heures du matin ,
quarante-un jours après notre départ de la
Corogne. Les malades se traînèrent sur le
lillac pour jouir de la vue d'une lerre qui
devoit mettre fin à leurs souffrances.
Je n'ai point voulu interrompre le récit de
notre navigation parle détail des observations
physiques auxquelles je me suis livré pendant
la traversée des côtes d'Espagne à Ténériffe,
et de Ténériffe à Gumana. Des observations
de ce genre n'offrent un véritable intérêt que
lorsqu'on peut en di^^poser les résultais d'après
une méthode propre à conduire à des idées
générales. La l'orme d'une relation historique
et la marche qu'elle doit suivre, ne sont pas
avantageuses pour faire connoître dans leur
ensemble des phénomènes qui varient avec
les saisons et la position des lieux. Pour étu-
dier les lois de ces phénomènes, il faut les
CHAPITRB III» 63
présenter réunis par groupes > et non isolés
comme ils ont été observés successivement.
Il faut '^savoir gré aux navigateurs d'avoir
accumulé un nombre immensie de faits , mais
on doit rj&gretter.que jusqu'à ce jour les phj*
siciens aient tiré si peu de parti de ces jour*-
naux de route» qui, soumis à un nouvel
examen , pourroient fournir des ïésultals
inattendus. Je vais consigner à la fin de ce
chapitre les expériences que j'ai faites sur
la température de l'atmosphère et de l'océan ,
sur l'état hygrométrique de l'air» l'intensité
de la couleur bleue du ciel» et les phéno-
mènes magnétiques.
Tbmpératuae db l'air.
Dans le vaste bassin de l'Océan Atlantique
boréal » entre les cotes de l'Europe , de
l'Afrique et du nouveau continent » la tem-
pérature de l'atmosphère nous a offert un
accroissement assez lent à mesure que nous
avons passé des 4*^ aux lo degrés de latitude.
De la Corogne aux iles Canaries » le thermo-
mètre centigrade^ observé à midi et à l'ombre^
64. LtVRE I.
monta progressivement ' de io*> à 18"; de
Saiote- Croix de Téitérîfïe à Cumiinai le
même instrument s'éleva de 18" à aS" '. Dans
]a première partie du trajet, une différence
d'un degré de température correspondoit à
1" 48' de ialilude ; dans ia seconde partie, il
a fallu parcourir 2" 00' de latitude pour voir
monter le thermomètre d'un degré. Le
maximum de la clialeur , que l'air atteint
généralement deux heures après le passage
du soleil au méridien, u'excéda pas, pendant
cette navigation , 26",6 (2 i^.S R.) , et cepen-
dant nous étions au mois de juillet, et dix
degrés au sud du tropique du cancer. L'éva-
poralion de l'eau , augmentée par le mouve-
ment de l'air et par celui des vagues, et la
propriété qu'ont les liquides transparens ',
d'absorber très-peu de lumière à leur sur-
' Depuis le 6 ail ig juin. Voyes les oliserTationk
partielles dans le journal de route à la fJn de cA
cliapitrC'
" Du 33 jula au i5 juillet.
^ Les rayons de lumière pénétrent dans l'eau à de»
profondeurs assez considcrables , et les premières
ronclies , en transmettant librement la lumière, ne
■'tThauflent pas comme la terre et tes rochers. j
CHAPITRE III. 6!S
ùtce, bontribuent également à modérer la
chfljéâr daos la partie de l'atmosphère qui
eoyiroDne les mers éqninoxiales. On sait
i{ii aussi long-temps que la brise souffle sous
la eooe torrîde, les navigateurs n'y sont jamais
exposés à de fortes chaleurs.
Si l'on réunit ' les nombreuses observations
faîtes dans la mer du Sud et dans l'Océan
Atlantique , pendant les voyages de Gook , de
Dixony de d'Entrecasteaux et de Krusenstera>
on ironye qu'entre les tropiques , la tempéra-
tare moyenne de Fair au large est de 26 à
iMf d^jrés* U faut e^s^clure de ce relevé les
cdi^s^vations faites pendant un calme plat>
parce qu'alors le corps du vaisseau s'échauffe
extraordinairemenl y et qu'il est -presque im«^
possible de bien évaluer la température de
l'atmosphère» Lorsqu'on parcourt les jour-
naux de route de tant de célèbres navigateurs^
on est surpris de voir que jamais dans les deuit
hémisphères ils n'ont observé le thermomètre
sous la zone torride , en pleine mer , au-dessui^
•
. .'. Voyeft un ex^Ilent Mémoire de MM. Homer et
LtngMlQrf dans les Mémoires de f Académie de Saint^
FUersbiiwrgp Xoqi. I^ p. 467.
«. $
i
1
66 iivnE r.
de ?*i\9 (27'',2 R.)- Sur des milliers d'observa-
tions Qiltes à l'heure du passage du soleil par
le méridien , on trouve à peine quelques jours
où la ch;ileur se soit élevée à 3i ou 32 degrés
(24",S ou 25",6 R. ) ; tandis que, sur les con~
titiens de l'Afrique et de l'Asie, sous les
mêmes parallèles , la température excède
souvent 35 et 36 degrés. En général, entre
les 10° de latitude boréale et australe, la cha-
leur moyenne de l'atmosphère qui repose sur
l'Océan me paroît, dans les basses régions,
de UQ à deux degrés plus petite que la tem-
pérature moyenne de l'air qui environne les
terres situées entre les deux tropiques. Il est
inutile de rappeler ici combien cette circons-
tance modilie le climat du globe entier, à
cause de l'ioégale répartition des continens au
nord et au siid de l'équateur, comme à l'est
et à l'ouest du méridien de Ténériffe.
L'extrême lenteur avec laquelle augmente
la température lorsqu'on fait le trajet d'Es-
pagne à la Terre-Ferme et aux cotes du
Mexique , est tiès-avautageuse pour la santé
des Européens qui viennent s'établir dans
les colonies. A la Vera-Cruz et à Carthagène
des Indes, les Créoles qui destendent des
CHAPITRE III. 67
hautes savanes de Bogota et du plateau cen«-
tral de la Nouvelle-Espagne , courent plus de
danger sur fes cotes d'être attaqués de la fièvre
jaune ou du vomitOy que les habitans du Nord
qui arrivent par mer \ En voyageant de Perote
à la Vera-Gruz, les Mexicains parviennent ,
en seize heures y de la région des pins et des
chênes 9 d'un pays montueux où le thermo-
mètre baisse souvent à midi jusqu'à 4 ou 5 de-
'grés, dans une plaine brûlante couverte de
cocotiers , de Mimosa cornigera , et d'autres
plantes qui ne végètent que sous Tinfluence
d'une forte chaleur. Ces montagnards éprou-
•vent une diflPérence de température de 18®,
let Cette différence produit les effets les plus
tfunestes sur les organes , dont elle exalte\rirri-
-tabilité. L'Européen au contraire traverse
4'Océan Adantique dans l'espace de trente-
.cinq à quarante jours'; il se prépare pour
ainsi dire graduellement aux chaleurs bru-
iantes de la Vera-Cruz, qui, sans être la cause
directe de la fièvre jaune, n'en contribuent
pas moins à la rapidité de son développement*
Un décroissement de chaleur très-sensible
. * JViiUtf.>J?4p. ', Tom. IV, p. 358 de l'éditiaa,ia-8*i
5*
68 LIVRE I.
s'observe sur le globe , soit qu'on se porte de
l'équateur vers les pôles, soit qu'on s'élève de
la surface de la terre dans les hautes régions
de l'air , soit enfin qu'on s'approche du fond
de l'Océan, Il est d'autant plus intéressant de
comparer la rapidité de ce triple décrois-
sement, que ce phénomène a une grande
influence sur la distribution climatique des
productions végétales et animales. Les tempé-
ratures moyennes des couches inférieures de
l'air qui correspondent aux 65."', 4^.°" et
20. "'° degrés de latitude boréale, sont, d'après
les observations les plus récentes, o'*,5; 10^,7
et 25", d'où il résulte qu'un degré centigrade
correspond à peu près à un changement de
parallèle de i''^^' '■ Oc, le décroisseraent du
calorique est d'un degré par 90 toises, lors-
qu'on s'élève perpendiculairement dans l'at-
mosphère ^ Il s'ensuit que, sous les tropiques
' Eu Angleterre et en Ecosse on compte qu'un
degré du tlieimomètre de Fabrenlieit correspond à i"
de latitude. P/iil. Trans.. 1775, Vol. LXXV,p. 459.
77iomion, Hi«t. of tlw RoyalSoc. 1812, p. 5o8.
* M. d'AubuissoQ ne trouve, pour l'Ewrope , en
été, à huit heures du matin, par conséquent i
l'époque qu'il croit la plus favorable , que 83 toises
CHAPITRB m. 69
OU l'abaissement de la température est très^
régulier sur des montagnes d'une hauteur
considérable y 5oo toises d'élévation yerticale
d9Respondent à un changement de latitude
àficf^i'. Ce résultat, assez conforme à ceux
auzquek d'autres physiciens se sont arrêtés
avant moi ' , est très-important pour la géo-
graphie des plantes ; car y quoique dans les
pa js septentrionaux la distribution des végé-
taux sur les montagnes et dans les plaines
dépende y comme la hauteur des neigea
9 plus de la température moyenne
par degré. Journal de Phyê.^ Tom. LXXI^ p. 38.
Pour la Èoufi tornde^ voyec Observ. astron,, Tom. I^
p. 139^
' Chaque centaine dé mètres de bauteur abaisse I»
température environ d'an demi-degré de la division
eovmnne de nos thermomètres; et si Von prend pour
terme du refiroidissement celui qui exclut la préaencoi
de la végétation, les glaces étemelles dont les som-
mets sont chargés représenteront les glaces éter-
nelles dont le pûle est couvert, et cha^e centaine de
mètres d'élévation verticale correspondra à un degré
de bt distance de la montagne au p61e^ » Ramond ,. de
tavégétatioii sur les montagnes. {Annaleê du Muséum,
Tom. XV, p. 396.)
'^6 IIVUE I.
des mois d'été ' que dé celle die toute Vannée i'
cette dernière n'en détermine pas moins, dans
* De Oawlolie , Flore française, Tom, I, P».Jj
p. ix. Léopoldde Buch, Reise nach Lapland, Tom. II j^
p. 276. PF'ahlenherg, Flora Lapomca, 1810^ p. xxviij.
Dans la zone tempérée , il arriye souTent que la cha-^
leur moyenne d'un lieu a est plus petite que celle
d'un lieu b , tandis que la chaleur mojenne des mois
d'été est beaucoup plus grande en a qu^en b. Cest pour
cela que l'on distingue ayec raison entre un climat
continental eX un climat insulaire : dans le premier^
des étés trës-cbauds succèdent à des liiyers extrême-
ment rigoureux ; dans le second y le contraste des sai*^
sons est moins grand \ les étés sont moins chauds et les
biters moins froids^ à cause de la température peo
variable de l'Océan voisin qui rafraicliit l'air en été^
et le réchauffe eu hiver* Les neiges perpétuelles des^
cendent plus en Islande qu^ç sur le même parallèle danft
l'intérieur de La î^orwege, et nous vo vons souvent^ dans^
les îles et sur lescôtes de l'Europe occidentale > végéter
le laurier et l'arbousier , là oii la vigne et le pécber
ne donnent pas de fruits mûrs. Dans la région équi-
noxiale , au contraire y 6k la diSërence des saisons est
pour ainsi dire nulle , la distribution géographique des
plantes se règle presque uniquement d'après la tem-
pérature moyenne de toute l'année^ qui , elle-même ^
dépend de l'élévation du sol au-dessus du niveau de
l'Océan. A mesure que l'on avance vers te nord , Ift
température des mois varie de plus en plus, et la forcer
CHAPITRE ïA. 71
les contrées méridionales ^ les limites que les
espèces n'ont pu franchir dans leurs migra-
tions lointaines. L'observation faite par Tour •
nefort sur le sommet de l'Ararat, a été répétée
et la ricbesse de la Tégétation ne donnent plus la
maBore de la teB(q>ératare moyenne de l^anuée entière.
En Laponie^ par exemple > il existe de belles forêts
sur le continent^ à Enontekies , tandis qu'à Pile de
Mageroe> on trouTe à peine quelques arbustes épars
sur les rochers^ et cependant la température moyenne
annuelle. d'Enontekies est de 5^ plus froide que celle
de Blag^poe. La première est de — 2®>8&, et la seconde
de +.0*^07. (Wahlenberg^ dans les Annales de Gil^
beri^ iftia, p. 2171.} La végétation plus yigoureuse
_ • ■
d'Enontekies est Peflet d\in été plus chaud , la tempe-
ratore moyenne du mois de juillet y étant de i5%5|,
tandis qu'à I^le de Magerœ elle n'est , d'après M. de^
Bnch^ que de S^^a. Les deux endroits offrent des
exemples firappans de la difêrence qui existe entre un
dùnat continental et mi cUmat insulaire; ou, comme
dit WaUenberg , entre un climat de Sibérie et un
climat d'Islande. En général^ le problème de la dis-
trilmtion climatique des plantes est beaucoup plus
compliqué dans les pays septentrionaux que sous les
tropîqaes. Dans lespremiers^ cette distribution dépend
à la fob de la température moyenne des mois d'étés et
de la température du sol qui diffère de la chaleur
moyenne de Tannée^.
^2 LIVRE I.
par un graod nombre de voyageurs. Lors-
qu'on descend d'une haute chaîne de nton-
tagnes, et qu'on avance vers les pôles» on
trouve d'^ibord sur des plateanx peu élevés,
et enfin dans les régions voisines des côtes,
ces mêmes plantes arborescentes * qui , par
dç basses latitudes, ne couvroient que les
cimes voisines des neiges élenielles.
En évaluant la rapidité avec laquelle la
température niojenne de l'atmosphère dimi-
nue à mesure que l'on se porte de l'équateup
' Dans l'étude ties rapports g<;(>srapliiq«e8 de*
plantes i il faut dislinguer , entre les véj^tilaux dont
l'orgaaisâtion ré&iste à de grands chnngomen s de tem-
pérature et de pression baromi'lriijue , elles végétaux
qui ne paroissent appartenir qu'à de cerliiines zones
et à de cerLaiacs hauleurs. Celte différence est encore
plus sensible dans la jonc teDi)iévée que sons les tro-
piques, où lesplanteslierbacéessontmoins fréquentes,
et où les arbres ne se dépouillent de leuFs feuilles que
par l'elTct de la séc^ieresse de l'air. Nous voyons quel-
ques végétaux pousser leur migration des cotes sep-
tentrionales de l'Afrique par les Pjrénécs jusqu'aux
landes de Hordeaux et au bassin de la Loire ; par
exemple, le iUcreiidera , la Jaciatlie tardive et le
Narcisse bulbocode. {Annales du Mas., Tom. IV,
p. 4oj.)
CHAPITRE III. 7$
«ux pôles y OU de la surface de la terre aux
hautes régions de FOcéan aérien y j'ai consi*
déré le décroissement de la chaleur comme
suivant «rne progression, arithmétique/ Cette
supposition ^ n'est pas tout^à-fait exacte pour
Itair * •> elle Test encore moins pour Feau ,
dont les couches superposées paroissent di-
minuer de température d'après des lois
différentes^ à différens degrés de latitude.
Bans les expériences intéressantes faites par
ÙM. Forster, Bladh, Wales, Ellis et Péron
sur la rapidité du décroissément de chaleur
dans FOcéan i ce décroisçement a été trouvé
si inégal ^ qu'un degré du thermomètre cen-
tigrade répond tantôt à douze, tantôt à quatre^»
vingts toises 9 et même plus. On peut admettre
en général que la température décroit six
fois plus vite dans la mer que dans FOcéaa
' I^.températures moyennes augmentent de l'eq;^a^
tenr éxxt pôles , à peu près comme le carré des sinus
4e latitude {Jounutlde Phys,, Tom. LXII, p. 447);
et le décroissément de la chaleur^ dans un plan Ter-
ticalp rapproche le plus souvent^ d'après MM. Oriani
et LSndenau^ delà loi d'une progression harmonicpe^
(Tables barom,, p. xly. Afan. Cor., juin i8o5« EpbénK
ifid., 1788^ p. i38.)
74 LIVRE I.
aérien, et c'est à cause de celte dislributioe
du calorique dans les deux élémens, cjue des
plantes et des animaux analogues à ceux des
régions polaires trouvent, sous la zone tor-
ride, sur la pente des montagnes et dans la
profondeur de l'Océan , le climat qui con-
vient à leur organisation.
Les mêmes causes auxquelles on doit attri-
buer les chaleurs modérées que l'on éprouve
en naviguant entre les tropiques, produisent
aussi une égalité singulière dîins la tempéra-
ture du jour et de la nuit. Celte égalité est
encore plus grande sur mer que dans l'in-
térieur des continens. Dans la province de
Cumana, au centre de vastes plaines peu
élevées au-dessus du niveau de l'Océan , le
thermomètre se soiilïent généralement, vers
le lever du soleil, de 4 a 5 degrés plus bas
qu'à deux heures après midi. Dans l'Océan
Atlantique, au contraire, entre les 1 1 et
17 degrés de latitude, les plus grandes va-
riations de chaleur excèdent rarement i^jS
à 2 degrés, et j'ai souvent observé que,
depuis dix heures du matin jusqu'à cinq heures
du soir, le thermomètre ne varioit pas de o",8.
En parcourant quatorze cents observations
CRAPiTinB: m. 7$'
thermdmétrîques faites d'heure en henre
pendant Texpédition de M. de Krusenstem »
dans la '.région équatorîale de la mer du Sud /
on voit que la température de Fair ne clian-
geoit, du jour à la nuit, que de i à i,3 degrés
centésimaux '•
J'ai tâché de mesurer souvent la force du
soleil par deux thermomètres à mercure par-
faitement pareils * , et dont Tun restoit exposé
an soleil , tandis que l'autre étoit placé à
IVmibre. La différence qui résulte de l'ab-
sorption des rayons dans la bdule de Tins-^
trument, n'excéda jamais 3^,7* Quelquefois
elle ne s'élevoi t même qu'à un ou deux degrés ^
mais la chaleur que conserve le corps du
' J'ai constamment observé le thermomètre sur le
liBic^ da côté 4^ vent et à Pombre. Peut-être le
baromètre et le thermomètre de M. de Krusemtem
étoient-ils .placés dans un endroit plus abrité y par.
exemple dans la grande' chambre.
* Cet instrument ayoit une boule de trois lignes, dei
diamètre , qui n'étoit pas noircie. Les échelles étoient
redfermées dans des tubes de verre et très-éloignées de
la boide^ Les voyageurs préféreroient aujourd'hui ^
âfec raison , les photomètres de M. Leslie. NichoUoh,
Jo^n^forNat. PAU, \ol. m, ^.^67.
yS LITRI
vaisseau, et le vent humide qui souffle par
bouiFées , rendent ce genre d'expériences
assez difficiles. Je les ai répétées avec plu»
de succès sur le dos des Cordillères et dans
les plaines, en comparant d'heure en heure,
par un temps parfaitement calme, la force |P
du soleil à sa hauteur, à la couleur bleue du
ciel et à l'état hygrométrique de l'air. Nous j 1
examinerons, dans un autre endroit, si les
diflerences variables que l'on observe entre
le thermonièire au soleil et le thermomètre
à l'ombre, dépendent uniquement de l'ex-
tinction plus ou moins grande de la lumière
à son passage par l'atmosphère.
Température de la mer.
Mes observations sur la température âes.
eaux de la mer, ont eu pour but quatre
objets très-différens les uns des autres : le
décroissement de la chaleur dans les couches
superposées les unes aux auties; l'indication
des hauts fonds parle thermomètre ; la tem-
pérature des mers à leur surface; enfin la
température des courans qui , dirigés de
l'équateur aux pôles, et des pôles à l'équa- ,
Chapitre in. 77
leur >./ forment des rivières chaudes ^ ou
froides \ au milieu des eaux immobiles de
rOcéan. Je ne traiterai ici que de la chaleur
de la : mer^ à sa surface , phénomène le plus
important pour l'histoire physique du globe,
parce que la couche supérieure de l'Océan
es% la seule qui influe immédiatement sur
l'état de notre atmosphère.
Le tableau suiyant est extrait des nom-
bMiuses expériences que renferme notre
journal de route depuis le 9 juin jusqu'au
i5 juillets
•^ Le GuXf'^tream.
* Le courant du Chili jipif comme je l'ai prouré
ailleurs , entraîne les eaux des hautes latitjides Ters
Téquateur.
v^-
7»
lATirtlDE
LONGITUDE
boréale.
occidculale.
l'Ocian-Allant.
39° lo'
iC 18'
i5°,o
3.'.° So*
iG" 55'
iG°,5
32° 16'
17° 4'
i7'>7
5o» 36'
ifi" 5i'
i8",G
29° .8'
.G" /.o'
'ij".3
36° 5i'
.9° .3'
20",
20» 8'
aa" 5i'
3I°,2
17" 57'
35° 14*
aa",4
i4" 57'
44° 4o'
=3%7
13" 5i'
4a° 43'
a4°,7
10° 46'
Go" 54'
25",8
Depuis la Corogne jusqu'à l'embouchure
(lu Tage, l'eau de la mer a peu varié de
lempéralure ; mais, depuis les Sg jusqu'aux
10 degrés de latitude, l'accroissement a été
très-sensible et très-constant, quoiqu'il n'ait
pas été toujours uniCornie. Du parallèle du
cap Monlego à celui du Salvage , la marche
du thermomètre a été presque aussi rapide
que des 20" 8' aux 10" /)6', mais elle s'est
trouvée extrêmement ralentie sur les limites
de la zone torride , de 29" iS' à 20" S'.
CHAPITRE III. 79
Cette mégalité est sans doute eaâsée par des
courans qui mêlent les eaux de difFérens pa-
rallèles^ et qui, selon qu'on se rapproche
on des îles Canaries ou des côtes de la
Gùiâhe^y portent au sud -est et à l'ouest-
nord - ouest. M. de Ghurruca , en coupant
Tajuateur, dans son expédition au détroit de
Magellan, par les 26^ de longitude occiden-
tale S ^ trouvé le maximum de la tempe-
ratore de TOcéan Atlapiique, à sa surface,
par les 6^ de latitude nord. Dans ces parages^
sur des parallèles également éloignés de
Féquateur , Feau de la mer étoit plus froide
au sud qu'au nord. Nous verrons bientôt
que ce phénomène varie avec les saisons,
et qu'il dépend en grande partie de l'im-^
pétuosité avec laquelle les eaux coulent vers
le nord et le nord- ouest, à travers le canal
formé entre le Brésil et les côtes d'Afrique.
Si le mouvement de ces eaux ne modifioit
pas la température de l'Océan , l'accroisse--
ment de chaleur sous la zone torride devroit
être énorme, parce que la surface de l'eau
renvoie infiniment moins de rayons qui se
* Au mois d'-octobre 1788.'
8o LIVRE I,
rapprochent de la perpendiculaire que de
ceux qui tombent dans une direction oblique.
J'ai observé , diins l'Océan Âtlantitine
comme dans la mer du Sud, que lorsqu'on
change de latitude et de longilnde à la fois >
les eaux ne changent souvent pas d'un degré
de température , sur des étendues de plusieurs
milliers de lieues carrées; et que, daos Tes-
pace compris entre le 27.°" degré nord et le
27.""' degré sud, cette température des mer»
est presque entièrement indépendante des
variations qu'éprouve l'atmosphère », Un
calme plat très-prolo ngé , un changement
iQOmentané dans la direction des courans»
une tempête qui mêle les couches inférieures
de l'eau aux couches supérieures, peuvent,
pendant quelque temps, produire une diffé-
rence de deux et nuime de trois degrés ; mais
' Pour faire voir combien peu l'air influe surU
température de l'immense Lassin des mers, j'at ajouté^
dans les ioumaux de route, l'indication de la cha-
leur de l'atmosphère à celle de la chaleur de l'OcéaD.
Cette dernière peut changer par des causes très-éloî-
gnces, telles que la foule plus ou moins rapide -des
glaces polaires, ou des ventsquî souflleot sous d'autre»
latitudei et (|ui produiseut des courans.
CHAJPITAÈ ÏII. 81
tttassitot que ces causes accidentelles cessent
d'agir, la température de l'Océan reprend
son ancienne stabilité» J'aurai occasion de
revenir dans la suite sur ce phénomène , l'un
des plus invariables que présente la nature.
JTai dressé Une carte delà température des
ftierSy tant sur mes propre^ observations
iaitês des 44-^ de latitude nord aux 1 9<^ de
latitude sud et des 43^dux io5<^ de longitude
occidentale, que sur un grand nombre de
matériaux que j'ai eu beaucoup de peine à
réunir. Une masse d'eau considérable ne se
letroidissant qu'avec une extrême lenteur, il
suffît de plonger le thermomètre dans un
seau que l'on vient de remplir à la surface de
rOcéan. Quoique cette expérience soit bien
simple, elle a été singulièrement négligée
jusqu'ici» Dans la plupart des relations de
voyages , on ne parle qu'accidentellement de
la température de l'Océan , par exemple y à
l'occasion des recherches faites sur le froid
qui règne à de grandes profondeurs ou sur la
rivière d'eau chaude qui traverse l'Atlantique.
Je n'ai pu me servir de Texcellent ouvrage
de M. Kirwan, sur les climats^ parce que
ce savant n'a pas suffisamment distingué, dans
II. 6
Sa LIVBE I.
ses tables de la tempéralure propre aux diffé-
reotes lalitiides, ce qui est dû à des expé-
riences dirccles de ce qui est le résultat de
la théorie. Mais la seconde expédition au
détroit de Magellan ' , commandée par Chuf-
luca etGaleano, la relalion du voyage de
l'abbé Chappe, en Caliliirnie, l'ouvrage pu-
blié à Philadelphie , sous le litre de Navigatian
thermométriqiie ' , et surtout les expériences
intéressantes faites, en 1800, par M, Perrins,
à bord du vaisseau le Skvllon , pendant le
cours d'un voyafi;;e de Londies à Bombay,
m'ont fourni de nonibreu* matériaux pour
mon travail. Occupé , â Lima , de recherches
sur la température de la mer, j'avois engagé
uD ollîcier de la marine royale , M, Quevedo,
à observer, jour par jour, pendant son trajet
du Pérou en Espngne, par le cap de Hurn,
l'indication de deux thermomètres dont l'un
seroit exposé à l'air et l'iiulre plongé dans les
couches supérieures de l Océan. Les obser-
vations - fsiites par M. Quevedo, en iSou, à
' Don Cusme d^ Clntrruva , Jpi:,ulivc dA }' ay
al Ma^ellanes, I7i)3, p. g8.
* Tlii"Tnoiiieinpe!l ]Va\>igiilii;n, lycif), p, .'I7,
■' Xk-ha>.ou' H Journal, 180'f, p. i3i.
GHAPITRB III. 83
bord de la frégate Santa Rufina , qui seront
consignées dans cet ouvrage ^ embrassent les
deux hémisphères, depuis les 60^ de latitude
sud jusqu'aux 36? de latitude nord : elles sont
d'autant plus précieuses que ce navigateur
très-instruit connoissoit parfaitement sa lon-
gitude au moyen d'un chronomètre de
Brockbanksy et de distances de la lune au
soleil. Ses instrumens météorologiques, cons-
truits par Nairne, avoient été comparés,
avant son départ, à ceux dont je me suis
servi sur les Cordillères»
Depuis Téquateur jusqu'aux 26 et 28 degrés
nord , la température est d'une constance bien
singulière, malgré la différence des méridiens :
elle est plus variable dans les latitudes élevées
6ù la fonte des glaces polaires , les courans
causés par cette fonte et Textréme obliquité
des rayons solaires en hiver, diminuent la
chaleur de l'Océan. Le tableau suivant , qui
renferme des expériences prises au hasard
dans plusieurs journaux de route , confirme
ces assertions. Les fractions de degrés, par
lesquelles les résultats s'y trouvent exprimés,
naissent de la réduction des échelles du
thermomètre de Réaumur ou de Fahrenheit ,
à la division centigrade. 6^
LIVKE I.
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CHAPITRE m. 85
Il est extrêmement remarquable que^ mal*
gré l'immensité de TOcéan et la rapidité des
courans^ il y ait partout une grande unifor-
mité dans le maximum de chaleur qu'offrent
les mers équinoxiales. M. Churruca à trouvé
ce maximum, en 1788, dans l'Océan At-
lantique ^ de 28^7î M^ Perrins, en i8o4,
de 28^,2; M. Rodnian ', dans son voyage de
Philadelphie à Batavia, de ?8<>,8; et M. Que-
Yedb, de 28^6. Dans la mer du Sud, je l'ai
observé la même année de 29*^,3. Les diifé--
rences excèdent par conséquent à peine 1*^ du
thermomètre cen^tigrade , ou 1^ de la chaleur
totale. Il Ihut se rappeler que , sous la zone
tempérée , au nord du parallèle tle 4*^®> î^*
températures moyennes des différentes années
varient de plus de 2^ ou d'un cinquième de la
quantité de calorique que reçoit une partie
déterminée du globe \.
' CaxB-, Philadrelphian Médical Muséum, Vol. 1,
p. 83.
" Genève, de 1796 à 1809 : ffif) 8%34; 8^0;
7^47J 8^38•, 8%49-, 8V9; 8«,27 -, 8»,5 ; 70,12;
^V^î 7*,78-^ 6»,68; et 7*^,54 du ihermomèlre d#
Béauiaur :: Paris, ^ l'observatoire , de i8o3 à 1810.';
ï)i"*95î io%75j io'*,35j io°,55 ; io%5o5 ic%65;
86 Livr.E I.
Le maximum <le l;i température ties mers,
qui est de 28 ;i 2g degrés, prouve plus que
toute ;iutre considéralioTi que l'Océan e-^t en
général un peu plus chaud que l'atmosphère
avec laquelle il est immédiatement en contact,
et dont la lenipéralure moyenne, près de
l'équaleur, est de 26 a 27 degrés. L'équilibre
ii",io; et g^j/gdu ihermomèlre ceDtigr.ide. A mesure
que l'on approclio du tropique, les ïaiiations de h
température annuelle diminuent, Rome (lai. 'ijOjSS'),
de i-8<) à 179a; iS^fi; i3°,5-, iS",*, et la'.g R.
( Bucli, dans Gilbert, Jnnalen der Phymk, T. XXIV,
p. a38.)Phila(!elpliie(IaL39''56'),de 1797 a i8o3,
ïa",?; ii'jS; ii",8; ii",7; la",? ei ia",8 du therm.
centigrade. II résulte de ces observations trrs précises
que les estrèmes ont élé, à Genève, de 3°, 5 ; à. Paris,
de 2°,2; à Rome, de i",.'î ; el à Philadelphie, de i",!
de la division centésimale. Les variations que l'on
observe dans la température de la mer à sa surface
paroîssent s'étendre , sous la zone tempérée , entre
les 3'> et 45 degrés de latitude à trois degrés autour
de la moyenne , et j'ai eu tort de dire , d'une manière
générale , dans l'introduction de la Chimie de T^iomaon
{traduction française , Tom. I, p. 100), que la cha-
leur de l'Océan indique partout direetement les tem-
pératures moyennes de l'air correspondantes aux
diOereates btitudes.
GHAPITnB m. 87
entre les deux élémens ne peut s'établir tant
à cduse des yentç qui portent l'air voisin des
pôles vers l'équateur, qu'à cause de l'absorp-
tion du calorique ; qui est l'eflPet de l'ëvapo-
ration. On est d'autant plus surpris de voir
la teoapérature moyenne s'élever^ dans une
partie de l'Océan équatorial , jusqu'au delà
de 29^ (25*^,2 R. ) , que même sur les conti-
nens , an milieu des sables les plus arides , on
connoit à peine un lieu dont la chaleur
moyenne de l'année atteigne 3i®.
U r^ste à examiner si , par de basses
latitudes , sur les mêmes parallèles y oa
trouve, en diflPérentes saisons , à peu près
les mêmes températures. Le tableau suivant
faciliter^ ce genre de recherches»
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COAPITRB III. 89
Une grande masse d'eau ne suit qu'avec
une lenteur extrême les changemens! de
température observés dans l'atmosphère , et
le maximum des températures moyennes de
chaque mois ne correspond pas à la même
époque dans l'Océan et dans l'air. L'accrois-
sement de la chaleur des mers éprouve
nécessairement un retard ; et comme la
température de l'air commence à diminuer
avant que celle de l'eau ait atteint son maxi--
mum y il en résulte que détendue des variations
themiométriques est plus petite à la surface de
la mer que dans l'atmosphère. Nous sommes
encore bien éloignés de connoître les lois de
.ces phénomènes , qui ont une grande in-
fluence dans l'économie de la nature-
Mi. Earwan admet qu'entre les j8^ de
latitude nord et les 18 de latitude sud^ les
températures moyennes des mois ne différent
que de 5 degrés centésimaux , et cette éva-
luation est un peu trop foible ; car nous
savons, par des observations calculées avec
soin, qu'à Pondicbéry, à Manille et dans
plusieurs autres lieux situés entre les tro-
piques, les chaleurs moyennes des mois de
janvier et d'août . différent entre elles de 8 à .
()0 ITVnE I.
10 de^és. Or, les ïariaûons de l'air sont au
moins d'un tiers plus petites dans le bassin
des mers que sur le conliuent, et l'Océan
n'éprouve qu'une partie drs chan^emens de
température de l'atmosphère qui l'entoure.
11 en résulte que si l'Océan éqiialorial ne
communiquoit pas avec les mers des zones
tempérées , l'influence locale des saisons y
seroit presque nulle.
M. Péron ', qui a répété avec beaucoup
de succès les expériences laites par Ellis,
Forsler et Irvine sur le froid qui rèn^ne au
fond de l'Océan , affirme « que partnul au
large la mer est plus froide à midi, et plus
chaude de nuit que l'air ambiant. » Celte
assertion a besoin de beaucoup de restriction ;
j'ignore si elle est exacte pour les 44 et
49 degrés de latitude australe, où ee zélé
naturaliste semble avoir fait le plus grand
nombre de ses observations thermométriqiies;
mais entre les tropiques, où l'air, en pleine
mer, est à peine de 2" ou 5° plus froid à
minuit que deux heures après la culmination
' Annales du 3îuséiiin., Tom. V , p. ia3- i48.
Joiirn. de P/iyx., Tom. LIX, p. 36: . Gilbert, Annalen
dir P/iysik , Tom, SIX, p. k-i-j.
CHAPITRE III. 91
du soleil, je n'ai janfiais trouvé le moindre
changement dans la température de FOcéart y
de jour et de nuit. Cette différence ne devient
sensible que dans un calme plat^ pendant
lequel la surface de Feau absorbe une plus,
grande masse de rayons ; mais nous avons déjà
dit que les expériences thermométriques faites
dans cet état de TOcéan n'ont rapport qu'à
un phénomène locale et qu'elles doivent être
exclues entièrement lorsqu'il s'agit d'un pro-
blème de la physique générale.
Les observations qui sont renfermées dan»
les tableaux précédens ont toutes été recueillies
sous les mêmes parallèles , mais par des lon-
gitudes et dans des saisons très -différentes.
Lors des expéditions aux terres magellaniques
et à Batavia 9 le maximum de la température
a été trouvé beaucoup plus au nord que dans
tous les autres* voyages, ce qui a influé sen-
siblement sur la chaleur de la mer au nord du
tropique du Cancer- Le maximum a été,
d'après les journaux de Churruca et de Rod-
rnan, en octobre, par les 6® nord; d'après
M. de Quevedo , en mars, par les 2^ 1 ^ sud; et
d'après Je docteur Perrins , en avril , par les
o<* i5^ nord' Je Tai observé en mars, à l'est des
9* iivue I.
îles Galapngos, par les 2" 37' de latilnde
boréale. Il est probable que des chartgemens
de couraiis causent ces anomalies extraordi-
iiyires, et que le grand cercle cjui passe par
les points où l'eau de mer est la plus chaude ,
coupe réi[uateiir sous un angle qui est va-
riable, selon que la déclinaison du soleil est
boréale ou australe. Ces phénomènes, liés
peut-être à ceux de la limite des vents alises
et dn maximum de la s;dure de la mer,
méritent d'être examinés avec soin ; mais on
ne sauruit ôlre surpris d'un manque d'obser-
vations précises sur la température des mers
équaloriales , si l'on se rappelle que nous
ignorons encore les variations ihermomé-
triques dans les mers voisines de l'Europe '.
' C'est eu vjiiu que, ilpjiuis mon retour en l3o4,
j'ai engage les pliysicipus (jui lialjitcDt les côles de
l'Oeéan , en Es[>ague , en Trance et en Angleterre,
à tltjt«rml(icr , pour eliaque mois de l'année, la tem-
pérature luoyciiiii! (le la mer à sa surface, comparée
à la température nirijcnne de l'air sur les côtes Toi-
sines. Ce qui a étù publié à ce sujet se fonde ou sur dea
considéi-atiotiB tUfOrlqiies ou sur un petit nomhrs
(l'cspéiiences qui n'ont pas été faites ou large, mai»
Oans des ports cl dans des rades abritCes. Quel est le
CAAPITKE III. ^3
Depuis les 3o degrés de latitude nord , les
résultats que j'ai obtenus s'accordent très-bieq
avec les observations de MM. Perrins et
Queyedo. Ce n'est probablement pas à Fin-
fluence locale des saisons^ comme nous venons
de le prouver plus haut y mais au mouvement
des ejiux et à des causes lointaines, qu'il faut
attribuer l'étendue des variations de tempé-
rature observée entre les tropiques dans le
voyage de Londres à Bombay. Ces varia-
tions se sont élevées à 5^, tandis que dans la
mer du Sud je ne les ai trouvées que de 2^,7.
M. Qnevedo , en traversant du sud au nord
un espace de 64o lieues^ ne vit changer la
chaleur de l'Océan Atlantique, depuis le
tropique du Capricorne jusqu^à 9® de latitude
boréale^ que de 1^,7 : jusqu'aux 23® de lati-
maximum du froid qu'atteint l'Océan sous les 45^ de
latitade^ en prenant la moyenne de plusieurs jours?
A quel mois ce maximum correspond il? On assure
qœ f près de Marseille , la mer n'est jamais plus froide
qae 6^,5 , et plus chaude que 25°, quoique les extrême»
de la température de l'air soient souvent — 4" et -p 35^.
(Mém. de la Soc. royale de Méd. y 1778 , p. 70.)
Peut-on admettre qu'au large , la chaleur de l'Atlan-
tique s'élère à 20® par les 45** de latitude?
g4 LIVRE r.
tude boréale, les plus grands écarts de la
tempéraLure de la mer ne s'élevuieut encore
qu'à 3°, 7.
Cette grande régularité dans la distribu-
tion de la chaleur de l'Océan se manifeste
aussi d'nne manière bien sensible, lorsqu'on
compare , dans les deux hémbphères , des
zones également éloig'uées de l'équateur;
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CHAPITRE m. gS
COUPABAISÛN DE LA TEMFÉbatUBB DFS MEKS IIANS LM BEHI HÈMISrntBE».
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10° 54' 0.
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Nov. 178
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69 LIVRE r.
En discutant ces observations faites en
différentes saisons, il faut comparer les mois
qui, dans les deux hémisphères, sont à peu
près également éloignés des solstices. 11 est
nécessaire aussi d'avoir égard à la lenteur
avec laquelle, dans la zone tempérée, la mer
reçoit et perd la chaleur qui lui est commu-
niquée par l'air. Les anomalies qui se ma-
nifestent proviennent peut-Otre en partie des
■variations que subissent dans un même lieu,
mais en différentes années, les température»
moyennes atmosphériques des mois.
Le tableau précédent fait voir que les
idées que l'on se forme généralement de la
basse température de l'hémisphère austral
ne sont pas tout-à-fait exactes. Près des pôles,
et dans des latitudes très -élevées, le froid
des mers est sans doute moins grand au nord
qu'au sud de l'équateur; mais cette différence
n'est pas sensible entre les tropiques; elle l'est
même très-peu jusqu'aux 35 et 4o degrés dff
latitude. M. Kirwan ' est parvenu à un résultat
analogue pour l'air qui repose sur l'Océan,
Vojez un Mtmoire très-înliiressant , inséri: dnn*
1rs Mém.del'Jcad. d'Irlande, Vol. VII, p. 422.
CftAPITRE in» 97
en prenant les moyennes d'un grand nombre
d'observations faites pendant ITiiver et Tété
de chaque hémisphère > et consignées dans
les journaux de route des navigateurs. Depuis
Téquateur jusqu'aux 5^^ de latitude australe ,
les hivers sont plus tempérés que sous les
mêmes parallèles dans l'hémisphère boréal;
et encore par les 5i" sud> aux îles Ma-
louineSy le mois de juillet est beaucoup
moins froid que le mois de janvier à Londres*
XL
98
CoMTAIU
i DK LA TEMpénATCIIB I
XS» DEUX nÉMISPHFBEI
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Hémisijhère
Hémiaphirc
boréal.
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Lil'li'ui oiH tvv.Us ilô fiiiiis #iir mer . à l'esception
ili- ivHrs »'."m iti a ili'iliiit U U'inj-trature mojeiine
tlu tvirsl'Mi' A' ^'t". Ci** demièrts sont dues an
■l'ii^ur ilo M S{>armaun Jti cap de Bonn^-Espêrance
GHAPITRB HT. 99
Ces recherches offrent un grand intérêt
pour l'histoire physique de notre plaqète.
La quantité de calorique libre reste-t-elle la
même pendant des milliers d'années? Les
températures moyennes correspondantes à
différens parallèles ont -elles augmenté ou
diminué depuis la dernière révolution qui a
l)oulBversé la surface du globe ? Nous ne
pouvons répondre à ces questions dans Tétat
actuel de nos connoLssances ; nous ignorons
tout ce qui a rapport à un changement gé-
néral des climats , comme nous ignorons si la
pression barométrique de l'atmosphère , si la
quaiitité d'oxygène , si Fintensité des forces
SQ^nétiques et un grand nombre d'autres
phénomènes^ ont éprouvé des changemens
depuis les temps de Noé^ de Xisutris ou de
Menou. Gomme une variation locale dans la
température de TOcéan à sa surface pourroit
être l'effet d'uQ changement progressif dans
la direction des courans qui amènent des
eaux plus chaudes ou plus froides, selon
qu'ils viennent de latitudes plus basses ou
plus élevées; de même, dans une étendue
de mer très-limitée, un refroidissement sen-
sible pourroit être produit par le conflit da
lOD tniiE ï.
courans obliques et sous-marins, qui mêlent
les eaux du fond avec les eaux supérieures;
mais on ne saurait tirer des conclusions géné-
rales des cliangeniens qui ontlieu sur quelques
points du g-lobe, soit à la surface de la met,
soit sur le cnntinent '. Ce n'est que par k
comparaison d'un grand nombre d'observa-
tions faites sous dilTérens parallèles et à dif-
férens degrés de longitude, qu'on parviendra
à résoudre le problème important de l'ac-
croissement ou de la diminution de la chaleur
de la terre.
Pour préparer ce travail , il faut déterminer
avec soin, à une époque donnée, le niûximum
de la température des eaux de la mer sous les
tropiques, ei \q parallèle dis eaux les plus
chaudes. Nous avons prouvé que ce maximum
' Les courans de l'Occan aérien agissent c
les coLirans de la mer. Eu Europe, p.-ir eiemple, la
lempêralure moyenne d'un lieupeulaiignienlep, parce
4]ue des cnuses 1res- éloignée a font cliaiiger \f. rapport
entre les vents du sud-ouest et ceux du nord-isl. Oii
peut de même cuiicevoir un changement pariiel dans
la Iiauleiir bnroniétrîtjiie moyenne d'un liuii, sans que
ce phûnoniène indique iiiin révolution générale dans la
constitution de l'atmosphi-rc.
CHAPITRE 111, 101
est, de nos temps, dans les parages les plus
éloignés les uns des autres, de 28*^ à 29® du
thermomètre centigrade. Une postérité très-
reculée décidera un jour si, comme M, Leslie/
a tâché de le prouver par des hypothèses
ingénieuses, deux mille quatre cents ans
suffisent pour que la température moyenne
de l'atmosphère augmente d'un degré.
Quelque lent que soit cet accroissement, il
faut avouer qu'une hypothèse d'après laquelle
la vie organique semble augmenter peu à peu
sur le globe , occupe plus agréablement notre
imagination que les anciens systèmes sur le
refroidissement de notre planète et l'accumu-
. lation des glaces polaires. La physique et la
géologie ont une partie purement conjectu-
rale , et l'on diroit que les sciences perdent
de leur attrait si l'on s'efforce à restreindre
cette partie conjecturale dans des limites trop
étroites.
* An expérimental inquiry into ihe nature an4
propagation of heat, i8o4| p. 181 et 536.
État hygrométrique de l'air.
Malgré les doutes élevés dans ces derniei"*
temps sur la précision avec laquelle les hygro-
inéLres à cheveu el à baleine indiquent les
quanliléii de vapeurs mêlées à l'air atmos-
phérique, on ne sauroil disconvenir que,
même dans Vélal actuel de nos connoissances,
ces instrumcns sont dun grand intérêt pour un
physicien qui peut les transporter de la zone
tempérée à la zone torride, de l'hémisphère
boréal à l'hémisphère austral, des basses ré-
gions de l'air qui reposent sur l'Océan aux
cimes neigeuses des Cordillères. J'aimerois
mieux, dit M. de Saussure ', que l'on se servit
de i'inslrumenl le plus imparfait, d'un fil de
chanvre tendu par le poids d'une pierre,
que de négliger enlièrenient des recherches
dont on s'est encore si peu occupé dans des
voyages lointains °. Sans discuter si des expc-
' 7i\.mi- sur l'Hygromkrce, J. 353.
■ M, K-ron pense que « c'est dans l'eipt'(litii>n rfu
«apilaini^ Baudîii qiir des liygromiitres, pour la pre-
wtière fulii, ont passé l'Ui'iéaa;» maî^av.int re vovai^e.
CHAPITRB III. lo3
riences inexactes sont plus nuisibles au pro-
grès des sciences que Tignorance totale d'un
certain nombre de faits ^ je puis affirmer
que plusieurs hygromètres, construits par
M. Paul à Genève , et réduits de temps en
temps au point de l'humidité extrême ' ,
et même long-temps arant le mien , des observations
hygrométriques avoient été faites dans Texpédition de
lidpérouse , et au Bengal ^ par M. Deluc^ fils.
* J'ai fait cette correction chaque fois qu'il me res-
toit quelque doute sur l'indication de Thygromëtre.
J'ai employé l'immersbn dans Feau de pluie^ telle que
M. Deluc l'exige pour les bandelettes de baleine. On
sait que 9 même pour le cheveu , cette méthode de.
Térification ne peut causer qu'une légère erreur de
i<» à i®,5 {Essai ^ $. 32 ^ p. 3/) , tandis que les meilleurs
hygromètres différent entre eux souvent de 2^. J5e n'ai
pu ramener le cheveu ou la bandelette de baleine au
degré de sécheresse extrême^ faute d'un appareil pOY-
tatif que jjai regretté de n'avoir pas fait construire
avant mon départ. Je conseille aux voyageurs de se
munir d'une cloche étroite contenant de la potasse
caustique 9 de la chaux vive ou du muriate de ohaux»
et fermée à vis par un plateau sur lequel l'hygromctre
soit fixé. Ce petit appareil seroit d'un tnuispoK facile^
di l'on avoit soin de le tenir toujours dans une position
^rpendicttlaire. Gomme sous les tropiques l'hygro-
mètre de Saussure se soutint généralement au-dessua
io4 . ltttit; I.
m'ont fourni des observaùons trcs-compa-
rables entre elles. J'ai constamment préféré
l'ancien instrument, muni d'un seul cheveu,
à celui de Richer, dans lequel plusieurs
cheveux agissent à la fois sur le cadran, et
avec des tensions inégales. Je puis affirmer
aussi que tout ce que M. de Saussure a dit»
dans l'Essai sur fkj-grométrie , de la grande
durée de ses hygromètres portatifs, est
extrêmement exact '. J'en ai conservé sans
alltiralioQ pendant trois années de voyages
dans les forets et les montagnes de l'Amérique
méridionale: leur marche avoit été vérifiée,
avant mon départ, par M. Piclet, sur celle
des hygromètres de l'observatoire de Genève,
et je les ai presque toujours trouvés à 99" ou
loo^jS lorsque j'ai pu les exposer à un brouil-
lard très-épais.
Comme le So."" degré de l'hygromètre à
Ae 85°, nne ■v^rifîciilion fréquente ilu seul point de
l'hnmulillé esircme sulTitle plus souvent jiour rassurer
l'obserrateur. D'ailleurs, pour reconnoitre de quel
côté est l'erreur, il faut se rappeler que de vieux hygro-
mètres, si on ne les corrige pas, leiideat à indiquer
de trop grandes séclieresses.
' Ibid., J. 67.
CHAPITRE m. lo5
baleine correspond déjà au 86."** degré de
Hijgromètrè à cheveu , je me suis servi du
premier sur mer et dans les plaines^ tandis
que le second a été généralement réservé
pour Fair sec des Cordillères. Le cheveu au-
dessous du 65."" degré de l'instrument de
Saussure accuse, par de grandes variations,
les plus petits changemens de sécheresse. Il
a en outre l'avantage de se mettre plus rapi-
dement en état d'équilibre avec Fair ambiant.
L'hygromètre de Deluc agit au contraire
avec une lenteur extrême; et, sur la cime
des montagnes, comme je l'ai éprouvé à
mon grand regret, on est souvent incertain
si Fon n'a pas cessé d'observer avant que
l'instrument ait cessé de marcher. D'un autre
coté, cet hygromètre, muni d*un ressort,
mérite des éloges par la solidité de sa
construction, par la précision avec laquelle
il marque, dans un air très-humide, le moindre
accroissement de la quantité des vapeurs
dissoutes, et surtout parce qu'il agit dans
toutes les positions, tandis que l'hygromètre
de Saussure doit être jsuspendu , et se trouve
quelquefois dérangé par le vent qui soulève
le contre-poids du cadran. J'ai pensé que
lo6 LIVRE I.
c'étoit rendre service aux voyageurs que
de consigner ici les résultats d'une expé-
rience de plusieurs années.
Pendant toute la traversée, V humidité ap-
parente de l'atmosphère , celle qu'indique
l'hygromclre non corrigé par la température,
a augmenté sensiblement, malgré l'a ccroisse-
metit progressiC de la chaleur. Au mois de
juillet, par les la et 1 4 degrés de latitude,
l'hj'gromèlre de Saussure a marqué, sur
mer, 88392 degiés' par un temps parfaite-
ment serein , et le ihernionièlre se soutenant
à 24 degrés. Sur les bords du lac de Genève'
l'humidité moyenne du mètne mois n'est que
' L'Iiygromètre à ctieTeuclant beaucoup plus connu
que celui h haleioe. , on a indiqué, puur canserrer
une marcbe unilornie, !es résultat'î hygruniétriquEB
d'après 1 iiistruiiiL'iil (le Saussure, lors même que
l'observation a élê faite avec celui de Deluc. Ce
n'est que dans le journal inétéoi'olof>ique que l'on a
désigné l'Iiygvonièti-e emplojé pour cliaque série d'ei-
pérîeiicea. Les iioinbies marquent toujours l'/iumidilé
apparenle , si le contraire n'est pas espresséoienl
' Sous I;( ïone tempérée, sur le continent, les
eitrémes sont communément en été 67" et «8°, la
température del'aîr élant de sG" à i8''centi;siujauï.
CHAPITRE in. 107
de 80^, la chaleur moyenne étant de 19**.
Or, en réduisant ces indications hygromé-
triques à une température uniforme, on
trouve que V humidité réelle , dans le bassin
de rOèéan Atlantique équinoxial, est à l'hu-
midité des mois d'été, à Genève, dans le
rapport de 12 à 7. Cette énorme humidité
de latmosphëre explique, en grande partie,
la force de la végétation que Ton adniire
sur les côtes de l'Amérique méridionale où
il ne tombe presque pas de pluie pendant
plusieurs années. ,
La quantité de vapeurs changeant, non
avec rélasticité, mais avec la température,
on peut comparer, ou les quantités absolues
de vapeurs que contient l'atmosphère en deux
endroits, ou les rapports dans lesquels se
trouvent ces quantités avec celles qui sont
nécessaires à la saturation complète de l'air
sous difierens climats. On connoit, par des
expérietices suffisamment exactes, les capa-*
cités de saturation de l'air à divers degrés du
thermomètre ; mais les rapports qui existent
entre l'alongement progressif d'un corps
hygroscopique et les quantités de vapeurs
renfermées dans un espace donné, n'ont
io8 i.nHE I.
point été appréciés avec le même degré de
cerliUide. Ce sont ces considérations qui
m'ont en;^agé à publier les indicalioiis des
hj^i'Oinèties à cheveu et à baleine , telles
qu'elles ont élé observées, en notant le degré
des tlieruiomèlres qui font corps avec ces
deux înstrumens. Pour facililer jusqu'à un
certain point la comparaison des observations
faites à diOerentes latitudes, je consignerai ici
un tableau qui a été calculé par M. d'Au-
Luisson, à l'occasion de ses recherches in-
téressantes sur les coèfïîciens des formules ba-
rométriques. L'ensemble des résultats prouve
qu'à mesure que l'on avance vers l'étiuateur,
l'air se rapproche de l'état de saturation. On
a choisi les époques où la température de la
mer étoit à peu près égale à celle de l'air. Des
huit colonnes qui composent ce tableau, la
première offre l'époque de l'observation; la
deuxième, la latitude du heu; la troisième,
l'état du thermomètre; la quatrième, l'état
de l'hygromèfre; la cinquième, le poids de
la vapeur contenue dans un mètre cube d'air,
ce volume étant saturé; la sixième, le poids
de la vapeur contenue dans un mètre cube
d'aifj en ayant égard au degré de Vhygio-
CHAPITRE m. 105
mètre observé; la septième^ l'épaisseur de
la lame d'eau qui seroit évaporée en une
heure de temps, si l'air ambiant étoit entiè-
rement sec; la huitième, la même épaisseur^
en admettant dans l'air la quantité de vapeur
indiquée par l'hygromètre '.
' Voici les fondemens du calcul de M. d'Aubuîsson:
^= Indication du tbermomëtre centigrade.
fc= indication de l'hjgromëtre de Saussure.
Seit :
][][ I Les quantités indiquées dans les colonnes
~ J du tableau suivant, et désignées par
^1 les mêmes lettres.
ç=: force élastique de la vapeur dans un espace
qui est saturé •
D'âpres les travaux de Saussure , on trouve que la
force élastique, dans un espace où l'hygromètre marque
fi degrés est 9(o,oi5ft — 0,47), tant que /a ^ôo^
Soit o,oi5 ft — 0,47 = m.
M. La Place donne , d'après les expériences de
met. a
DaltOn, <P=0,005123X(10) '°'°^797i»-+t->oooo6aS83
{■Méc. cél.f Tom. IV, p. 273.) De là on conclut :
1221,8 , ^^ ""^i"-
a=9 % g > b^aXm; c=cp42
et rf=c (i — wi).
-a F X
GHAPITKB ni. 111
Il résulte de ces recherches que si la quan-
tité de vapeur que l'air contient ordinaire-
ment dans nos latitudes moyennes forme
environ les trois quarts de la quantité néces-
saire à sa saturation, dans la zone torride
cette quantité s'élève aux neuf dixièmes. Le
rapport exact est de 0,78 à 0,88. C'est cette
grande humidité de Tair , sous les tropiques ,
qui &it que l'évaporation y est moins forte
qit'on ne devroit le supposer, d'après l'éléva-
tion de la température.
J'ai été souvent surpris, pendant cette
traversée, et plus tard dans le vaste bassin
de l'Océan Pacifique , de ne pas voir l'hygro-
mètre s'approcher davantage du point de
l'humidité extrême. Cet instrument a été
quelquefois, loin des côtes, à 83^; et,
généralement dans la zone équinoxiale, il
s'est soutenu entre 90 et 92 degrés. D'après
les tableaux météorologiques, publiés par
MM. Langsdorf et Horner, on voit que, dans
l'expédition de Krusenstern, de même que
dans celle de Lapérouse , l'humidité ' appa-
' Mém. de VAcad. de Péterehourg, Tom. T, p. 454.
X^ai corrigé les indications de l'hygromètre de Deluc^
Ua tlTRE 1.
rente a été trouvée de 88" à 92'. Les extrêmes
ont été 85" et 97" ; ce qui est confurine à mes
observations. Il est vrai que, d'après les re-
cherches curieuses de M. Gav-Lussac, l'hy-
groriiêtre ne peut jamais marquer au delà de
90° dans un air qui est en contact avec une
solution saturée de muriate de soude; mais
parloul l'eau de la mer sVloigne lellement de
l'état de saturation , que le sel qu'elle contient
chan^eroit à peine d'un degré le point de
l'humidité extrême que peuvent atteindre
les basses couches de l'air dans le bassin
des mers. Ce point seroit indiqué par i'hj-
gromètre, si la tranquiUilé de l'atmosphère
n'étoil pas troublée par des courans.
Le vent, en déplaçant les molécules de l'air,
ne fait pas aller le cheveu au sec, eomaieil
fait baisser un thermomètre exposé au soleil
en enlevant les couches d'air fortement échauf-
dont se scrroicnt Ica voyageurs russes. Le 76.* degré
correspoiiJoit , dans cet iiistrumcut, au point de
l'humidilc extrâme. Les li_vf;roiQèlres de Lamanon
étoicut Lien vi^rilics, piiisi^u'ils iiuliquoient 100 et
101 degrés dans uiie_brume épaisse. Voyage de La-
péroustf Tom. IV, p. 361.
CHAPITAB m. Il3
Jees. Des expériences nombreuses ' de M. de
Saussure prouvent que l'air agit de la même
manière sur les substances h jgroscopiques ,
qu'il soit en mouvement ou en repos; par
conséquent Tinfluence des vents horizontaux
et descendans ne devient sensible à Fhy-
gromètre, qu'autant que ces vents amènent
des couches d'air moins chargées de vapeurs.
Si des epurans obliques s'étabHssent ^ soit
par une accélération subite dans le décroisse-
ment du calorique , soit par le conflit de
plssieucs vents, soit par des phénomènes
iélectriques , les couches supérieures de l'at-
mosphère se mêlent aux couches inférieures.
Geisïnoiivemens, joints aux vents horizontaux
qui traversent de grands continens avant de
parvenir dans le bassin des mers^ tendent
perpetueUemenl à éloigner l'hygromètre
du point extrême de la saturation^ Peut-être
aussi les courans polaires qui , par l'effet de
la ' lotalioa du globe , semblent {Produire
fapparênce des vents siisés, ont-^ils trop de
'ntesse pour que Tair qu'ils amènent puisse ,
jR>us chaque parallèle, se charger de toute
* SêSM turVHygromémii, 5< i5o-i56.
n. 8
li4 liïVRE î.
la quantité de vapenrs correspondante à
température.
Leis physiciens qui ont suivi long-temps:
la marche de Thygromètre en plein aHi,.
saVèirt Combien il est rare, à moins qa'oÀ
ne isôit dans uti broùîflârd é^âîs , de voir cei
inslruïnens à loo*". Pendant lès pluies les plus
fortes, et itaême an milieu dësî&uages, ITiy-
Ifroraètre à cheVeu ^e mddntient sotttént entré
gù et ^5 degrés '. Dàiis ce cas , Tàir interposiE
aux gouttes d*ea*i ou à la vapeur vèsiculaire
«st loin d'être saturé , et je doute que Fat*
mosphère , en conserviant une parfaite 'trans-
' M. de Saussure Ta observé même une fois & M%^^
]>endant une ondée énofme. JSssai, §, 526^. p. 32^i>
D^un autre côté, M. Deluc a <3*ouYé que ses hj^r^r
mètres qui, plongés dans l'eau, marquoient 100^^ se
toutenoiîéni: à 83^,3 lorsqu^on les plaçoît sous îine
doche replie d'air atino^hériq^e , et dont lés parois
éioiéiFt eôns^taxbment huiÀectéès. En voyant ,' daiïS
xnoH '/ou^nal de route, que IHiygrônièlre èe Delud s'est
iiiaii|tenule|>lus souvent lentre Go-etSG degrés;.]! fiiiit
•e rappeler que, pour cet instrument, le poiof; ^
eaturatiôn dans l'air n'est pas à 100, mais environ ^
Î4"'dû 85 dégrés. Idées sur la Météorologie, 1786,
Tom. I, p. 725 Tom. Il, p. 473. TJrena, Analeadê
historia natural, i8o3,f.'a2fj.
♦A
GHAFITRE III. Il5
« ■
carence, atteigne jamais le maximum de
l'humidité que nous produisons sous nos
cloches. M. de Saussure^ après avoir exposé
la longue série de ses expériences manomé-
triques et hygrométriques faites à différens
degrés de température^ convient lui-même
que les deux derniers degrés de son instru*
ment ne sont peut-être que des degrés de
supersaturation ^ et que la quantité de va-
|>eurs que peut contenir un certain volume
d'air libre, est probablement plus petite
qu'on ne devroit l'admettre, d'après des essais
faits dans nos laboratoires '.
Les naturalistes ' qui ont accompagné le
chevalier Krusenstern dans son voyage autour
, du monde, assurent que l'hygromètre de
Deluc a servi aux marins à prévoir le mau-
vais tétnp3 pendant la traversée des iles
Washington à Nangasacki, et partout dans
' Bu détenmnant te ;poiQt de lliumidité extrême,
on oroit que l!âir de la cloche n^est point encore satura
^uand déjà les yapeurs. se précipitent d'une maniëre
presque imperceptible. {Saussure, Essaif§, 107 et i23.)
M. Gay-Lussac a fait -voir que la propriété hygrosco-
]pqae da terre deyient une source d'erreurs difficile à
Wter.
8*
Il6 LITRE I.
la zone torride où les changemens de l'atmos-
phère ne sont presque pas sensibles pour
le baromètre. D'un autre côté, M. Péron
dit qu'il a vu constamment baisser le baro-
mètre sur mer, lorsque l'hygromètre à cheveu
avançoit vers l'humidité extrême. Je n'ai eu
occasion de vérifier ni l'une ni l'autre de ces
assertions.
Couleur azurée du ciel et couleur de
LA UEll A SA SURFACE.
Les mesures cyaDométriqiies que renferme
cet ouvrage sont, je crois, les premières
que l'on ait tentées sur mer et dans les régions
équinoxiales. L'instrument dont je me suis
servi avoit été comparé à celui de M. de
Saussure. J'avois eu la satisfaction, en ijgS,
de consulter ce savant illustre sur mes projets
de voyage, et il m'avoit engagé à faire,
hors de l'Europe, des observations compa-
rables à celles qu'il avoit recueillies dans la
chaîne des hautes Alpes'.
' M. Leslie a énoncé ce même désir dans son ouvrage
(ur la Propagation de la chaleur, p. 442,
CHAPITRE 111. 117
Je ne rappellerai pas ici la théorie du cya-
nomètre et les précantions nécessaires poup
éviter les erreurs. Quoique cet instrument
assez imparfait soit encore peu répandu , les
physiciens n'en connoissent pas moins lé
principe ingénieux sur lequel se fonde là
détermination des points extrêmes de Té^
chelle *. Pour m'assurer, par une preuve
directe^ si les observations cyanométriques
sont comparables entre elles ^ j'ai souvent
essayé de placer l'instrument entre les mains
de personnes qui n'avoient aucune habitude
de ce genre de mesure, et je n'ai pas vu que
leur jugement , sur les nuances du bleu vers
l'horizon et au zénith , différât de plus de
deux degrés.
LeS: chasseurs de chamois et les pâtres
* Mémokes de Turin, Tom. IV, p. 409. Journal
àPAy»»yMtf,Tom. XXXVlIf, p. 499. Voyages dans
U%' Alpes, 5* ^^^^* Essai sur la Géographie des
plantes, 1807, p. 102. Bouguer paroît déjà avoir ea
Vidée d'an instrument semblable^ mais d'un usage
plus général. En parlant de la lumière renvoyée par
le» molécales d'air, il dit : « On devroit employer,
coomiie- terme de comparaison, des tableltes peintes
de différentes couleurs. » Traité d'Optique, f. BBS'.
Il8 LIVRE 1.
de la Suisse ont été frappés de tout temps
dfi l'intensité de couleur qu'offre la voûte
céleste sur le sommet des Alpes. Dès l'année
1765, M. Deluc fixa l'allention des savans
sur ce phénomène dont il a développé les
causes avec autant de justesse que de simpli-
cité. «Dans le bas de l'atmosphère, 'dit-il',
la couleur de l'air est toujours plus pâle et
aifoiblie par les vapeurs qui , en même temps ,
dispersent davantage la lumière. L'air des
plaines devient plus foncé quand il est plus
pur, mais il n'approche jamais de la teinte
vive et foncée que l'on remarque sur les
.nonlagnes. » Il m'a paru que , dans la chaîne
des Andes, ces apparences font moins d'im-
pression sur l'esprit des indigènes , sans doute
parce que ceux d'entre eux qui gravissent
les chues des Cordillères pour y prendre de
la neige, ne viennent pas de la région des
plaines, mais de plateaux qui, eux-mêmes,
sont élevés de douze ou quinze cents loises
au-dessus du niveau des mers.
En examinant les observations cyanomé-
' Recherches sur les modijica lions de Vaimosphèrs,
CHAPITRE III. II gi
triques consignées daos mon journal ^e route^
on voit que^ depuis les côtes d'Espagne et
d'Afrique jusqu'à celles de l'Amérique méri-
dionale • la couleur azurée de la voûte céleste
a augmenté progressivement de i3 à 25 degrés»
Du 8 au iQ juillet , par les 12 t et i4 degrés
de latitude, le ciel a été d'une pâleur extraor-
dinaire sans que des vapeurs concrètes où
vésiculaires aient été visibles. Le cyanomëtre
^'a indiqué , au zénith , entre midi et deux
heures % que 16® à 17^ quoique les jours
précédons il eût été à 22^. J'ai trouvé, en
général, la.tçinte du ciel plus foncée sous la
zonet torride que d^^ns les hautes latitudes;
mais j'ai constaté aussi que, sur le mémo
* ' Les observations ont toujours été faîtes au zénith
même ou près du zénith, mais h des époques où le
soleil étoit éloigné de la partie du ciel dont on mesa--
roit l'intensité de la couleur bleue. A ;q ou 12 degrj^s
de distance, autour de l'astre, les teintes ont unp
pâleur locale , comme au contraire elles ont une inten-
sité locale lorsqu^on aperçoit le bleu de cîel , soit en|re
deux nuages ou au-dessus d'une montagne couverte
de neige y soit entre les yoiles d'un navire ou entre les
èimes des arbres. Il est presque inutile d'avertir que
rette intensité n'est qu'apparente , et qu'elle est l'effet
i'uu contraste de deux couleurs de différens ton;.
120 LIVRE I.
parallèle, celle teinte est plus pâle au large
que dans l'intérieur des terres.
Comme la couleur de la voùle céleste dé-
pend de l'accumulation et de la nature des
Tapeurs opaques suspendues dans l'air, il ne
faut pas s'étonner si, pendant les grandes
sécheresses, dans les steppes de Venezuela et
dn Meta, on voit le ciel d'un bleu plus foncé
que dans le bassin de l'Océan. Un air très-
cbaud et presque saturé d'humidité s'élève
perpétuellement de la surface des mers vers
les hautes régions de l'atmosphère oii règne
une température plus froide. Ce courant as-
cendant y cause une précipitation, ou, pour
mieux dire, une condensation des Tapeurs,
Les unes se réunissent en nuages, sous la
forme de vapeurs vésiculaires , à des époques
oîi l'on ne voit jamais paroître de nuages
dans l'air plus sec qui repose sur les con-
tinens; d'autres restent éparscs et suspendues
dans l'atmosphère dont elles rendent la teiute
plus pâle. Lorsque de la cime des Andes on
tourne ses regards vers la mer du Sud, on
aperçoit souvent une brume, uniformément
répandue, à quinze ou dix -huit cents toises
de hauteur, et couvrant, comme un voile
CHAPITRE ni. 121
léger, la surface de FOcéan. Cette apparence
a lieu dans une saison où l'air ^ vu des côtes
et au large > paroît pur, et parfaitement
ti^nsparent ; slusA l'existence de ces vapeurs
opaques ne s'annonce aux navigateurs que
par le peu d'intensité qu'oflPre la couleur
azurée du ciel. Nous aurons occasion , dans
k snite , de revenir sur ces phénomènes qui
modifient l'extinction de la lumière , et qui ,
semblables aux brouillards que le peuple
appelle ^ec^^ restent tellement circonscrits
aux hautes régions de l'atmosphère que nos
hygromètres n'en éprouvent aucun change-
tnent sensible.
J'ai répété plusieurs fois, dans la partie
équinoxiale de l'Océan Atlantique , les expé-
riences que M. de Saussure a faites sur le
décroisseipent de l'intensité de couleur ob-
servée depuis le zénith jusqu'à l'horizon. Le
4 juillet^ par les i6** 19' de latitude, le ciel
étant du bleu le plus pur , le thermomètre se
soutenant à 22**, et l'hygromètre à 88*^, j'ai
t^ouvé, vers midi :
133 LIVRE I.
i' de haulcur 3" du cyanomètre.
10" 6°
iG°,5
entre JO et go" . i 23",5
Le 3o juin, par les i8° 55' de latitude,
le thermomètre étant à ai^jZ, et l'hygro-
mètre à Si^^S, le décroissementcyanomètri que
avoit été un peu moins régulier:
à 1° ('chanteur a'jSducyanomèlre,
10° 4"
/ 20" 8°,5
3o° 12°
45° i5=,5
5o° iS",?
60° 21"
entre 70" et 30" a2",4
Ce décroissement a beaucoup de rapport
avec celui qui a été observé à Genève le,
1 1 avril 1790, et auquel M. Pçevost ' a tenlé
d'appliquer le calcul. On reconnoît que l'un
' Journal de Physique ^'ïom.'i^iW ,ç,'ij^
• •
GHAPITIUS m. 1 23.
■
et l'autre suivent à peu près une progression
arithmétique 9 mais que sur mer il j a de
fortes irrégularités au-dessous de ao degrés
de hauteur. Cette zone ^ voisine de l'horizon ,.
ofFre des teintes extrêmement pâles y à cause
des vapeurs qui reposent sur la surface de
leau^ et à travers lesquelles les rayons bleus
nous sont transmis. C'est par la même raison
que, près des côtes, à égale distance du
zfinkh , la voûte du ciel paroit plus foncée da
côté du continent que du côté de la mer.
La quantité de vapeurs qui modifient les
nuances de Tatmosphëre , en réfléchissant de
la lumière blanche , change du matin au soir ;
et le cjanomètre , observé au zénith ou près
de ce point , indique , avec assez de précision ,
les variations qui correspondent aux diffé-
rentes heures du jour :
\l^\ X^ Midi m \^\
klitade x8« 53' 17^ ai» âa^4 aa' 18*"
i6« ig' 19* aa» a3%5 a3** ao*,5
i3° 5i' i5^ 16*» if if i5\8
*
Je n'ai pas voulu- retrancher la dernière
observation, celle du 8 juillet, quoique le
F
124 LiVfiE I.
ciel, par une anomalie bizarre , ait paru , ce
jour-là, aussi pâle qu'on le voit sur le con-
tinent, dans ta zone tempérée. Le soleil étant
à égales distances du méridien, les teintes
sont plus foncées le soir que le matin, sans
doute parce que le maximum de la tempé-
rature tombe entre une et deux lieures. Je
n'ai pas remarqué, comme M. de Saussure,
que le cjanoraèlre fût régulièrement moins
élevé à midi ' que quelque temps avant Je
passage du soleil au méridien; mais aussi je
n'ai pu me Hvrer, avec autant d'assiduité que
lui, à ce g'enre de recherches.
Il ne faut pas confondre les mesures cyano-
métriques avec les expériences que Bougiier
a tentées, au moyen de son lucimèlre , sur
l'intensité de la lumière dilTuse ou réfléchie
par l'air. Cette intensité contribue sans doute
à modifier la teinte plus ou moins azurée de
la voûte céleste; mais les deux phénomènes
ne dépendent pas directement des mêmes
causes , et il y a un grand nombre de cir-
' Obsnrv.ilions ryanomélriques de Ge
i4°,T 32", G aa",5 2o°,6 17*
I
1
CHAPITRE m* \7&
eo^islances dans lesquelles l'inteBsité de la
lumière aérienne est très- petite , tan&.que
le c janomètre indique des teintes plus ibneées^
M. Leslie ' a observé ^ par exemple, à son
photomètre 9 que la lumière diffuse est moins
forte> lorsque le ciel est d'un bleu très-puf
et très*foncéf que lorsqu'il est légèrement
voilé par des vapeurs transparentes. De même«
sur les montagnes où l'intensité xle la lumièrç
directe est la plus grande *, la lunûère aériennâ
jBSt très-foible, parce que les rajons sont
réfléchis par un air moins dense. Une teinte
très-foncée y correspond à la foiblesse de la
loçcuère diffîise , et Fi^^ect du ciel r^ssem-
bleroit, sur les montag&es , à celui qu'offre
la voiite .céleste dans les plaines, lorsqu'elle
est éclairée par la foible lumière de la lune , ai
l'état des vapeurs aqueuses ne produisoit pas
une différence sensible dans la quantité de
rayons blancs réfléchis vers les basses régions
de la terre. C'est dans ces régions qo^s les
vapeurs se condensent après le coucher du
On Prcpagationofheai, p. 44i.
* La Place, Mécan. céleste, Torn^ IV, p. sfSa.
t^Oêiiiém di^ S/etime du Monde, p. 96.
■12G in'RE I.
soleil, et que descourans descendans troublent
l'équilibre de température qui s'est établi pen-
dant le jour. Sur le dos des Cordillères,
l'azut du ciel est moins mêlé de blanc,
parce que l'air y est constamment d'une
sécheresse extrême. L'atmosphère moins dense
des montagnes, éclairée par la vive lumière
du soleil, réfléchit presque aussi peu de
rayons bleus que l'atmosphère plus dense
des plaines éclairée par la Ibibie lumière de
la luue. Il résulte de ces considérations que
l'on ne devroit pas dire, avec M, de Saussure
et d'autres physiciens qui ont récemment
traité celte matière, ^e l'intensité du bleu
est plus grande sur le sommet des Alpes que
dans les plaines ; la couleur du ciel y est seu-
lement plus foncée , moins mêlée de blanc.
Sil'on dirige le cyanomètre vers des parties
du ciel très-voisiues du soleil, l'instrument
indique, près du zénith, des teintes aussi
foibles que celles que l'on observe près de
l'horizon. Les causes de cetle pâleur -sont
très-différentes. Près du soleil, une lumièie
trop intense fatigue nos organes, et, l'œil
ébloui par la quantité de rayons blancs qu'il
reçoit à la lois, devient presque insensible
CHlPITRB mJ 127
Il llmpressioii des ^ rayons bleus. Â l'horizon ,
ana contraire , ce n'est pas l'intensité de la
liumère aérienne qui fait pâlir la teinte azurée
du ciel : ayant le coucher du soleil^ cephé-
Domènie est -produit par la lumière blanche
qne réfléchissent les vapeurs condensées près
de 4a iiurfisice de la terre.
. Bou^uer a fait l'observation curieuse que y
le soleil étant à i5 ou 20 degrés de hauteur ^^
il j- a , sur un p2»ràllèle à l'horizon ^ deux
j^rtitô du ciel éloignées de l'astre de 110 à
120 degrés^ où Tinlensité est à son minimum y
tandis qu'on observe le maximum dans un
|ioiot diamétralement opposé au soleil '. Nous
pensons que cette circonstance influe peu sur
r^ezaditude des mesures c janométriques faites
dans la- zone torride \ car plus le soleil est
élevé^ôfr l'horizon , et plus il y a d'uniformité
daiB la distribution de la lumière aérienne '.
il paroit même qu'une partie du ciel peut
réfléchir une quantité de lumière plus ou
oioins grande^ sans que le cyanomètre indique
une teinte plus ou moins foncée.
^ Boupur, Traité J? Optique,:^. 71 et 367,
■ * J6wf:/p. 74,
laS LIVRE I.
Je ne m'étendrai pas davantage sur lei
rapports qui existent entre les résultats ob-
tenus par le cyanomètre de Saussure et le
lucimètre de Bouguer. On sait que cette
matière appartient aux recherches les plus
délicates de l'optique ; et la teinte du ciel
niérite d'autant plus l'attenlion des physiciens,
4JUC les expériences ingénieuses de M. Arago
ontprouvé réceminen t que la lumière aérienne
est composée de rayons qui ne sont pas de la
même nature, puisqu'elle en renferme qui ne
*ont pas susceptibles d'être polarisés.
Si le cyanometre indique, je ne dirai pas
la quantité, mais l'accumulation et la nature
des vapeurs opaques contenues dans l'air, le
navigateur a une manière plus simple de
juger de l'état des basses régions de l'atmos-
phère. Il observe attentivement la couleur et
la figure du disque solaire à son lever et à
son coucher. Ce disque, vu à travers les
couches d'air qui reposent immédiatement
surl'Océan, annonce la durée du beau temps,
le calme ou la force du vent. C'est une espèce
de diaphanomètrc ' dont les indications ont
' Vojez la Jescriplion de l'appareil auquel Saussure
GHàPITllE III. 12^
iSté înterptétées , depuis des siècles , avec
plus ou moins de succès. Sous la zone tor-
ride» où les phénoniènes mÂl^rologiques se
succèdent avec une grande re^târité^ et où
les réfractions horizontales sont plus uni-^
formes 9 les pronostics sont plus sûrs que^
dans les régions boréales. Une grande pâleur
du soleil couchant, une couleur blafarde,
une défiguration extraordinaire du disque
y sont des signes de tempête rarement équi-
voques, et l'on a de la peine à concevoir
comment l'état des basses couches de l'atmos-
phère, que nous révèle ce diaphanomètre
naturel , peut être aussi intimement lié à des
cbangemens météorologiques qui ont lieu
huit ou dix heures après le coucher du soleil.
Les marins, plus encore que les habitans
de la campagne , ont perfectionné la connois-
sance physionomique^du ciel. N'apercevant
que la surface de l'Océan et la voûte céleste
qui semble reposer sur elle, ils fixent per-
pétuellement leur attention sur les plus petites
modifications qu'éprouve l'atmosphère. Parmi
i donné ce npni , dans les Mém, de Turin, Tom. IV,
$tt\ p. 4a5.
u. 9
fies mezsT wmta^ Au» fa pmie équnoxidf
de rOcean . qoe «or !c eontiiieiit . ou la coo-
fignratioa do soi . les mcotagnes et les jAaines
IroaUeal la re^vlarue des pheaomeoes mé-
léorolosiqneç. L mâoence des lunaisoDs sur
la durée des tempêtes . l'jctioD que U lune
exerce à soq lever, peadant plusieurs jours
de suite, sur la dissolution des nuages, la
liaisoD iotîme qui existe entre les abaisseiucns
des baromètres mariDs et les cbangemeDs du
temps, et d'autres faits analogues, se ma-
nifestent à peine dans rinlérieur des terres
comprises dans la zone variable, tandis que
leur réalité ne paroit pas susceptible d'être
niée par ceux qui ont navigué long-temps
entre les tropiques.
J'iii tenlé d'employer le eynoomètre à la
mesure de la couleur de la mer. Quoique
l'cllc conlciii' soit le plus souvent verte, on
n'a p.'is Iksoïii d'un chloromètre pour évaluer
ririluiisilO de sa teinte. Il ne s';iyit, dans celle
CHIPITRE III, loi
expérience^ que du ton de couleur , de la
nuauce plus ou moins foncée ^ et non de la
nature individuelle ou de la qualité de la
couleur. Par un beau temps serein , la teinte
de l'Océan a été égale au 53."% au i8^% quel-
quefob même au 44*°^ degré du cjanomètre,
quoique la voûte du ciel fût très -pâle et
atteignit à peine le i/^."" ou iS."* degré. U
serait inutile de répéter ces expériences quand
Tatmosphère est chargée de nuages, ou à
Tombre que projette le coips du vaisseau.
ïionqu'au lieu de diriger le cjanomètre vers
une grande étendue de mer libre , on fixe
les yeux sur une petite partie de sa surface à
travers une ouverture étroite , l'eau paroft
d'une couleur d'outremer superbe. Au con-
traire, vers le soir, quand le bord des vagues,
éclairé par le soleil , brille d'un vert d'éme^
raude , la face , du côté de l'ombre , a un
reflet pourpré.
Rien n'est plus frappant que les change-
mensra|>ides qu'éprouve la couleur de l'Océan
par lin ciel dair, et sans que l'on observe les
moindres variations dans l'atmosphère. Je ne
parlé pas ici de la teinte laiteuse et blanchâtre
qui caractérise les eaux de sonde et les bas-
9*
r
i
133 LIVUE r.
fonds, et qui ne peiil être due qu'nu sable
suspendu dans le liquide, pnisqu'elle se trouve
diins des parages où le fond, à vîn^t ou
trenle t»r:isses de profuiideur, n'est aueune-
ment visible : je parle de ces chiingetiiens
extraordinaires par lesquels, aii iiiilien du
vaste bassin de l'Océan éqniiioxial , l'eau passe
du bleu d'indi*ço au vert le pins foncé, et de
celui-ci au ^ris d'aidoise, sans qnel'azar de la
voûte céiosie ou la couleur tles nuages pa-
roissent y influer.
La teinte bleue de l'Océan est presque
indépendanle du rcUet du cîtl. En général,
les mers des tropiques sont d'un yzur plus
intense et phis pur que les mers situées sous
dehautes latitudes, et cette différence se fait re-
marquer jusque dans le Gulf-Slream. L'Océan
reste souvent bleu, lorsque, par un beau
temps , pUis des quatre cinquièmes de la voiîle
céleste sont couveris de lé;^ers nuages blancs
et épars. Les savaus qui n'adinellent pas la
théorie de Newton, sur la coloralron ', consi-
dèrent le bleu du ciel comme le noir de
' Antonio de Doinînis, La Hîie et M. de Gôthe.
{Mém. del'^.-ad., lom. IX, p. GiS; Farbentehre,
'Xom. I., f. S[) )
f
CHAPITRE HT. 1-55
Tespace vu à travers un milieu dont la trans-
parence est troublée par des vapeurs ; ils
pourroient étendre cette explication à 1^
teinte bleue de TOcétin*
Tout ce qni a rapport à la couleur de
Y&m est extrêmement problématique. La
nuance verte des eaux de neige qui sortent
des glaciers des Alpes ^ et qui contiennent
très-peu d'air dissous, pourront faire croire
que cette couleur est propre à Feau dans sa
plus grande pureté. C'est en vain qu'on
s'adresseroit à b chimie pour expliquer ce
phéflomène ou la couleur bleue du Rhône
près de Genève. Rien ne prouve jusqu'ici
qu'^1 existe des eaux plus ou moins hydro-
génées; et le relVoidissenient des mers dans
les tempêtes est beaucoup trop foible , pour
que l'on puisse attribuer au simple change-
ment de densité la réflexion de raj^ons diver-
sement colorés. Il n'est aucunement probable
que la couleur verte des eaux soit due au
x^iélange des rayons jaunes du foud et de&
rayons bleus réfléchis par l'eau * ; car la mer
est souvent verte au targe.^ où elle a plus de
^ Décade égfpliennt j Yol. I, p. lou
l3;, LIVRE I.
800 toises de profondeur. Pcul-ilic, à de cer-
taiaes heures du jour, !a lumière jaune et
roug^e du soleil contribuc-l-elle à la colora-
tion eu vert '. Les vagues, semblables à des
miroirs mobiles et inclinés, reflètent progres-
sivement les nuages et les teintes aériennes,
depuis le zénith jusqu'à l'horizon. Le mouve-
ment de la surface de l'eau modifie la quan-
tité de lumière qui pénètre vers les couches
inférieures, et l'on conçoit que ces change-
mens rapides de transmission, qui agissent
pour ainsi dire comme des changemens
d'opacité, peuvent, lorsqu'ils se réunissent
à d'autres causes qui nous sont inconnues,
altérer la teinte de l'Océan.
Inglimaisoh de l'aiguille AIMAKTÉE. Ix(TEH-
sité des rorces maghétiques.
Les variations du magnétisme terrestre
appartiennent à un genre de phénomènes
dont je me suis occupé, avec une prédilec-
tion particulière, pendant le cours de mes
' La belle conlenr bleu-verdâtre qu'offre la glace ,
lorsqu'on la Ti>it en grande masse , est un pliénomcne
bien digne de reclierclies , et connu de tous les physi-
cien.': (juiont visité les gl.Tciers des Alpes.
CHAPITRE HT. l35
voyages et dans les années subséquentes. Les
objets vers lesquels j*ai dirigé mes recherches
ont été , 1.^ Tinclinaison de l'aiguille aimantée;
2.® la déclinaison ou Tangle que fait le mé-
ridien magnétique avec le méridien du lieu;
S.® les variations horaires de \à déclinaison;
4.® rintensité des forces magnétiques mesurée
pftr la durée des oscillations d'une aiguille
horizontale ou verticale '• Uélendue de la
surface du globe ; dans laquelle j'ai pu dé-
terminer les phénomènes magnétiques avec
les mêmes instrumens et ^n employant des
^ Quand on mesure Tîntensîté par les oscîTlalions
d'une aiguille , dans un plan horizontal y il faut cor^
rîger les résultats par l'inclinaison observée dans le
même lieu. Cette correction devient inutile lorsqu'on
emploie une aiguille d'inclinaison qui fait des oscilla-
tions dans le plan du méridien magnétique. D'ailleurs
le nombre de ces oscillations , comparé au nombre de
celles que fait la même aiguille dans un plan pcrpen*
diculaire au méridien magnétique , détermine l'incU-
naîson du lieu. Cette méthode de trouver l'inclinaison.
par un instrument sans limbe divisé» offre plus de
précision près de l'équateur magnétique que daps les
régions boréales; elle a servi à vérifier l'exactitude
d'une partie de mes observations publiées , avant moiv
retour en Europe', par M. de Lalande. {Journal do
Phys.,TQm LIX, p, 4:^9-)
l36 LIVRE I.
méthodes analogues, est de ii3° en longi-
tude; elle est comprise entre 5a° de latitude
boréale et 12° de latitude australe. Cette vaste
région offre d'autant plus d'intérêt qu'elle
est traversée par l'équateur magnétique; de
sorte que, le point où l'inclinaison est zéro,
ayant été déterminé à terre , et par des
moyens astronomiques, on peut, pour les
deux Amériques , convertir, avec précision,
les latitudes terrestres eu latitudes magné-
tiques. Celte conversion, indispensable pour
l'élude des lois cympliquces du magnétisme,
est au contraire très -hasardée , lorsqu'on
compare des observations d'inclinaison faites
sur des méridiens très-éloignés les uns des
autres , et lorsque l'on regarde l'éqnateur
magnétique comme un grand cercle sans
inflexion et sans irrégularité de courbure.
Malgré le perfectionnement considérable
que Mitchelle et Nairne avoient apporté dans
la construction des boussoles d'inclinaison^
ces instrumens , avant l'année 1791, n'étoient
point encore parvenus à ce degré de préci'
sion qu'ils ont atteint aujourd'hui. Sï La
Caille, Dalrymple, Cook, Bayly et lord
Mulgrave, sont parvenus à obtenir d'excellent
CHAPITRE HT. 107
résultats 9 c'est qu'en habiles observateurs, ils
ODt«>. multiplié les vérifications et pris des
moyennes d'un grand nombre d'expériences.
Les boussoles de l'expédition de Lapérouse
étoient celles dont le 'capitaine Gook s'étoit
servi dans son dernier voyage autour du
monde. On doit croire que ces instrumens
étoient dérangés ou d'un usage assez difficile;
car les inclinaisons observées à bord de
\ Astrolabe j différent souvent de 5 , 6 et 8
degrés de celles que l'on a obtenues le même
jour à bord de la Boussole^ C'est cette incer-
titude qui avpit engagé le célèbre Borda à
s'occuper, conjointement avec M. Le Noir,
du perfectionnement des boussoles d'incli-
naison. Ce géomètre , auquel l'astronomie est
redevable de l'usage des cercles répétiteurs,
e§t aussi celui qui a facilité aux voyageurs les
moyens de faire des observations précises sur
l'inclinaison magnétique. La boussole de Borda
a été employée avec succès dans l'expédition
du contre-amiral d'Entrecasteaux, dans celle
du capitaine Baudîn, et dans les excursions
de M. Nouçt en Egypte. Si l'on ajoute les
résqltafs obtenus dans ces diffîérens voyages
à ççujf quç j'ai réunis, pendant sept ans, dans
les deux Amériques, en Espagne , en France,
en Italie, en Suisse et en Allemagne, od
aura une grande masse d'observations com-
parables' entre elles, et dignes d'exercer la
sagacité des géomètres.
' Les, oIverTations d' inclinai son faites par MM. de
Rossel, Freycinet, ?iouet, Gaj-Lussac et moi sont
d'autant pins comparables ([u'elles embrassent une
périotle (le temps assci courte. Le Monnîer (^Lais du
magnétisme, p. 5j) et lord Mulgmvc {^Voyage to tht
North Pôle, p. 68 ) admpttoient encore l'invariabilité
de l'inclinaison magnétique ; mais MM. Gilpin et
Cavendish ont prouvé , eu 1 806 , par des expériences
directes , que l'inclinaison de l'aiiguiUe est soumise,
comme la déclinaison, à des variations annuelles,
quoique estrcmcm.ent lentes. Les villes de Londres
et de Paris sont jusqu'ici les seuls lieux où l'on con-
iioisse l'étendue de ces variations. L'inclinaison a été,
à Londres, en 1775, de yj" 3o', et, en i8o5, Ae
70" ai'. {Philos. 7Vnn.!.,Tom. LXVI, P.i,p.4oi.)
iSous ne saurions admettre avec M. Cotte {Journ. de
Pays., Tom. LX"VI, p. 377) qu'avant l'année 1808,
on ne connoissoit pas avec précision l'inclinaison de
l'aiguille aimantée à Paris. Je l'avois 3éterminée avec
beaucoup de soin , conjointement avec M. de Borda,
en 1798, peu de temps avant nion départ pour l'Es-
pagne. Elle étoit alors de €9" 5i'. M. Ga^-Lussac
la trouva , en iSulï, de 69" 12'. Le 7 octobre 1810,
CH4PITRE m. l3()
Quoique notre traversée de la Corogne à
Gumana ait duré trente-sept jours, je n'ai
j)u recueillir, pendant cet espace de temps,
que douze bonnes observations d'inclinaison
magnétique. J'avois fait ajouter à la boussole
de Borda, par uo artiste habile de Madrid ,
M. Megnié, une suspensiou à double anneau
mobile, semblable à celle qui est connue sous
le nom de suspension de Cardan. Par ce
moyen , l'instrument pouvoît être attaché par
une corde très -longue à un endroit de la
l'inclinaison éloit à Paris de 68" 5o', et, le lo no-
vembre 1812, (le 68''42'. La premiJ:re d<! ces deux
eK^térieiices a été faite par M. Arago et moi; la se-
conde, par a. Ârago scal. Les oljservations partielles
n'ont pas diiTéré de trois à quatre niiniiics. Les pùles
de J'aiguille ont été changes plusieurs fois, et l'on a
employé, dans l'usage de la boussole de Borda , toutes
les précautions imaginajiles pour éviter les erreurs. Il
résulte de ces observations que, de 1775 à i8o5, l'in-
clinaison a diminué à Londres de 4' i3" par an: a
Paris, la diminution annuelle a été, depuis 1798 jus-
qu'en 181a, de 4' 54", Il me paroîtroit hasardé de
remonter à des époques antérieures où les instruinens
étoient trop imparfaits, et où les observateurs appor-
toient ^Irop peu de précision dans leurs expériences
magncti([ues.
L
1^0 LIVRE I. 1
poupe qui paroîssoit à peu près dépourvu de !
fer, et où de petites masses de ce niéul '
ctoient très-également distribuées. Je m'étois
assuré de l'avantage de cette position en dé-
terminant l'inclinaison, pendant un calme plat,
snr le pont et dans plusieurs jKirlies de l'inté-
rieur du vaisseau. Pendant le cours de ces
observations, j'ai trouvé la direction du mé-
ridien magnétique en clierchant le minimum
des inclinaisons. Le ])lus souvent il a f<illa
juger de la grandeur de l'angle', en prenanti
' Les angles donni/s par la boussole d'inclinaison
de Borda sont esprimrs en grades ou degn'S centési-
maux, et en parties décimEiles de ces mêmes grades.
] .es vi' ri fi cations de l'instrumeut que l'on peut faire à
terre, et que j'ai constamment employées, avec
M. Gaj"-Lussac, pendant ic cours des observations
jiiiiiliies dans les Mt^inoires de la Société d'Arciieil, se
rcduisent, i,''à donner une posi lion horizontale au
cercle aiimutal au moyen d'un niveau à bulle d'air
01 d'un lil d'aplomb; a." à trouyer la direction du
méridien magnétique, soit n) par dos inclinaÎEOOS
correspondantes, Boîl b) en ajoutant, sur le cercle
aiimutal, too grades aux poiiils qui correspondent i
la position perpendiculaire de l'aiguille; soit enfin c)
par le 'minimum des inclinaisons; 3." à corriger l'ei-
l'eulrictlé de l'aiguille, en obseivant la pointe sufé-
cnÀPiTRE III. 14.1
parmi un grand nombre d oscillations très^
petites jp la moyenne des élongations vers le
Nord et le Sud. J'ai empjoyé constamment
deux aiguilles différentes; leur centrage a été
vérifié en comparant l'indication des deux
pointes de la même aiguille » et en la retour-
nant sur elle-même, ou en dirigeant succès^
sivement la face divisée du limbe à Test et à
l'ouest. Je crois m'être assuré que les obser-
yations faites à la voile peuvent atteindre une
exactitude moyenne de douze minutes de la
division centésimale.
rleare et la pointe inférieure; 4.^ à examiner si l'axô
mftgnétique de Paiguîlle coïncide avec son axe phy-^
sique^ en observant à Test et à l'ouest; 5.^ à corriger
le manque d'équilibre dans l'aiguille par le change-
ment des pôles. Les dilTérences légères que l'on remar*
quera entre les résultats publiés dans cette Relation
et ceux qui ont été insérés , pendant mon voyage ,
dans plusieurs journaux {Journ, de Phys. , Tom. Yl ,
p. 433; Magaa, encyclop,^ an 6, p. Zj^ \ Zach,, Mfmatl,
Corresp.jT. I^ p. ^ou), proviennent de ce que j'avois
négligé quelquefois de prendre les moyennes entre
. les observations faites à Test et à Touest^ et de ce que
les latitudes et les longitudes observées n'avoient pas
i toujours été réduites par Vesiime à la même époque à
^ laquelle l'inclinaison magnétique avoit été déterminée.
\
I J i 1 1 i 1 1 1 ^
CHAPITRE III. 145
Une partie de ces observations ont servi
de base aux théories et aux calculs de
MIVT. Lôwenbrn, Biot et Kraft ' ; elles donnent
la direction de l'équateur ou des parallèles
magnétiques avec d'autant plus de précision ,
que j'ai employé le même soin à la recherche
de rindinaison et à celle de la position géo-
graphique du vaisseau. Les observations les
plus exactes sur la variation de laiguille , sur
son inclinaison et sur l'intensité des forces
magnétiques , offriroient peu d'intérêt , si le
voyageur n'éloit pas muni des instrnmens
nécessaires pour fixer astronomiquement la
latitude et la longitude du lieu où les divers
phénomènes du magnétisme terrestre ont été
observés.
Je ne rapporterai pas les essais que j'ai faits
pendant la traversée pour déterminer les
courbes de déclinaison magnétique. Les ré-
sultats obtenus sur mer par les meilleures
boussoles azimutales , sont si incertains que ,
^ Danahe VU. Selskahs Skrwter, 1802, p. 295.
Joum. de Phya. , Tom. JAU, p. 287. Mém. dePéters"
bourg, 1^9, Tom. I; p. 248. (Voyez aussi Mollweîde^
Estai pour généraliser les théories d'£uler et de Mayer^
dans OUb^rt,, Annaien, Tom. XXIX ^ p. 1 et 25i .)
144 LIVRE I.
d'après le témoignage des navigateurs ' les
plus expérimentés, les erreurs s'élèvent soo-
Tent à deux et trois degrés. En ne les sup^
posant même que d'un seul degré , celle
incertitude , augmentée par le changement
lent de la variation sur difierens méridiens ,
jeteroit encore beaucoup de doute sur la
véritable position des courbes que l'on essaie
de tracer sur les cartes magnétiques •.
En comparant les observations faites pen-
dant plusieurs traversées, il paroEt que noIiS
avions coupé la courbe sans déclinaison par
les io" de latitude et les S5 et 55 degrés de
' Voyage de f^ancoufer, Tom. I, p. 4oet gg. Dt
Rosgel, dans le Voyage de d' Enlrecasteaux , Tom. \li
p. 172. Cooh'a sec. Voyage, Tom. I, p. ixir.
^ L'incertitude des oLservaliOns de déclinaîsoil
faites en mer ne provient pas uniquement du roulis
et du tangage ou de l'imperfection des boussoles aii-
mutâtes-, elle eslcausée en grande partie parles niasses
de fer répandues dans le vaisseau et ayssant inégale-
ment, selon la. direction dans laquelle on gouverne.
Lôwernôm , dans les Nye Ha/nting of Vanate Vi^t-
Sekh. Sh:. Tom. Jll, p. 117, et Tom. V, p. 399.
ZachjMon. Cor., 1800, p. 5ay. FUnders, dans la
Phil. lYans., i8a5, p. (87
CHAPITRE III. 143
loD^tude occidentale : celte courbe se pro-
longe aujourd'hui vers le cap Hâteras et vers
m point situé dans le Canada y par les 35o 27 ^
deUatitude et les 70^ 44^ de longitude.
Avant le premier voyage de Christophe
Colomb^ eà i4^> 1^ variation ëtoit zéro
l^ès de File Corvo; mais la marche de la
eourbe sans déclinaison vers Touest , n'est
pas la raéinè dans toutes ses partiesr, et elle
est quelquefois ralentie par l'influence locale
des Gonttnens et des îles qoi forment autant
de systèmes particuliersde forces magnétiques.
C'est ainsi qu'elle a paru arrêtée pendant
quelque temps par l'extrémité australe de la
Nouvelle -Hollande, et qu'à la Jamaïque et
à la Barbade > la déclinaison n'a pas éprouvé
de changemens sensibles dépuis cent qua-
sante ans '•
L'intensité des forces magnétiques est un
autre' phénomène très-important dont très-^
peu de physiciens se sont occupés jusqu'ici.
Dçjà- Graham et Muschenbroek avoient tenté
' Thomson f Hist, oftheRoyalSoCy p. 46i. PhiL
Uranêi, VoL L, p. 33o et 349. ( The Oriental Navi-
gatùr, 1801 y p. 65o.}
II. 10
\
l46 LITKE I.
de mesurer les variadons diurnes de cette
force pnr la vitesse des oscillations horizOD'
taies d'un barreau aimanté'; mais il paroît
que c'est Borda qui, le premier, a eu l'idée
de faire osciller une même aiguille d'incli-
naison dans dilTërens lieux de la terre, lies
tentatives de ce savant navigateur n'avoient
donné, comme il nie l'a aflirmé plusieurs
fois, aucun résultat précis, à cause du frot-
tement qu'épr ou voient les anciennes aiguille»
sur leurs axes. On se contentoit souvent, à
cette époque, de faire osciller t'aiguille des
compas de variation; et, dans la relation
manuscrite du voyage de Bordaaux Canaries,
il est dit expressément, en parlant des mo-
difications de l'intensité des forces magné-
tiques mesurées par la vivacité des oscillations,
qu'au sommet du Pic on avoit compté dix
oscillations de la Rose en 97" de temps,
tandis qu'à Sainte-Croix, leur durée avoit
été de g4"; à Cadix, de loS", et à Brest,
de ii3". M. Le Monnier, dans son ouvrage
' Phil. Trani., VoI.XXXIlI, p. 332. TkoriKon,
Hht. ofthe Royal Soc, p. 46l. DUn. de Maffiete,
Exp. eu et CVn.
CHAPITRE III. l47
ûUr les lois du magnétisme '^ observe combien
il seroit à désirer qu'on connût le rapport
entre les oscillations d'une même aiguille au
Pérou et dans le nord de l'Europe ; mais une
note ajoutée à son planisphère magnétique ' >
annonce qu'il n'avoit pas une idée bien
exacte des causes qui modifient l'intensité de
h force totale» Selon Gavendish S cette inten-^
•ité devoit être la même sur toute la surface
do globe > et l'opinion de ce grand phymciea
|K)u voit être imposante pour ceux qui n'avoient
point occasion d'interroger la nature par des
expériences directes»
Dans tet état d'incertitude , l'Académie des
sciences engagea vivement M» de Lapérouse
à faire , pendant le cours de son voyage
autour du monde , des expériences sur Fin^
tensîté des forces magnétiques. « On a
reconnu , disent les commissaires * daiïs l'ins-
truction communiquée aux naturalistes de
l'expédition > qu'à Brest, à Cadix, à TénérifFe,
^ Introduction, p. xxv.
* Mém. de Paria, 1786, p. 4Si
• 5 PkiL Trans., ^f7^9 p« ^go.
- ^ Voyage de. Lapérouse,^ Tom< 1, p«i i^*
10*
l43 LHRE I.
à Corée sur la côte d'Afrique et à la Guade*
lonpe, l'intensité est sensiblement la même.
Il seroit intéressant de répéter ces expériences,
en estimant la force magnétique par la durée
des oscillations d'une bonne aiguUle d'incli-
naison , à la mer dans les temps très-calnies.
11 seroit surtout important de connoitre la
force magnétique là où l'inclinaison est la
plus petite. » L'imperfection des boussoles
embarquées à bord des bàtimens de M. de
Lapérouse n'a sans doute pas permis aux
astronomes de cette expédition de se li\Terà
ce genre de recherches , et les vœux de l'Aca-
démie des sciences n'ont été remplis que dans
le voyage de d'Entrecasteaux et dans celui
dont cet ouvrage oft're la relation. Parmi le
jfi'and nombre d'observations précieuses que
nous devons à M. de Rossel, il y eo a cinq
sur les oscillations de l'aiguille aimantée '
faites à Brest , à TénériEfe , à l'île Van DiemeOr
' Ces observations n'ont été publiées qu'en i8oî
{f^oya^e de d'Entrecasteaux , Tom. II, p. 287, 391,
321 , iSo et fi't-i) . mais elles ont été faites huit ans
arant mon voyage à l'Orénoqwe. J'en a! eu connais-
sance dis l'année t8c)5, immédiatement après avoir
nique à la première classe de l'iDstitut Ici
CHAPITRE ni. I49
à Amboinc et à Java. De mon côté, j'ai dé-
terminé > conjointement avec MM. Gay-
Lassac et Bonpland , depuis les 5^ de latitude
magnétique sud jusqu^aux 60^ de latitude
magnétique nord^ l'intensité des forces en
cent quatre-vingts endroits appartenant à
deux systèmes d'attractions particuliers ". J'ai
pu faire osciller , dans l'espace de trois ans ,
les mêmes aiguilles ou des aiguilles comparées
entre elles à Lima, sous l'équateur magnée-
tique , à Mexico , à Naples et à Berlin , ce
qui m'a mis en état de fixer le rapport qui
existe entre la charge magnétique du globe
dans les différé ns climats. Il résulte de ce
résultats généraux Se mes observations sur le décrois-
sèment progressif qu'<offre l'intensité des forces magné-
tique» depuis Paris jusqu'à^ l'équateur magnétique^
Voyez le Mémoire que j'ai publié à cette époque y con-^
jointemçnt avec M. Biot^ daps. lie Tome LIX du
Journal de Physique,
..' A c^u^ç des inflexion^ de Téquateur magnétique^
on peut considérer les points du globe qui différent
peu en longitude magnétique y comme appartenant à
un même système de forces. Les longitudes sont comp-
tes du point d'intersection entre les équateurs l>er-
resh*ca0 et zàagnétiques.
iSo LIVRE r.
travail étendu, qui sera publié sépHrémenl,
qu'en supposant l'inlcnsité des forces soos
l'équateur^ 1, celle intensllé est, à Naples,
i,2y ^6; il Vans, i.5483,età Berlin, i,37o3.
Nous voyons déjà que, depuis les 38 jus-
qu'aux i3 degrés de hililude terrestre, dans
la partie de l'Océan Atlantique boréal , à
laquelle se rapporte le tableau précédent, le
nombre des oscillalions diminue de 2^3
à 204, tandis que l'inclinaison varie âeyS'^.jG
il 5o'',6.7 de la divivision centésimale. J'ai
tûclié de faire ces observations, par un temps
calme el lorsque le vaissean oscilloil dans ua
plan perpendiculaire au plan du limbe de la
boussole. Les oscillations de l'aiguille ne sonl
presque pas troublées par celles du vaisseau ,
CCS dcriiicres avant, (i;ir un vent uniforme,
toute la rcyularilé des pendules isochrones,
l-ji général , la marche que suivent , par
diU'ércnlcs latitudes, la déclinaison el l'incli-
naisoEi nKijïncliques , paroit plus régulière
dans le bassin des mers que sur les contineas
où les iné-^alités de la surface et la nature des
roches nui constituent les montagnes environ-
nantes, causcnldc fréquentes anomaUes. Quant
.1 la durée des oscillalions. elle éprouve quel-
CHAPITRE III. 101
quefoîs des irrégularités , même au milieu des
mers % sans doute parce que la couche d'eau
est trop mince pour que Taiguille ne soit pas
aflfeotéa par l'inégale distribution des forces
magnétiques dans Tintérietir du globe. La
théorie mathématique des marées rend pro-
bable, il est vrai, que la moyenne profondeur
de rOcéan est au moins de quatre lieues ';
mais nous savons , par l'ascension aérostatique
de M. Gay-Lussac, qu'en s'éloignant perpen-
diculairement de la surface de la terre , de
56oo toises, on n'éprouve encore aucun
changement sensible dans l'intensité du ma-
gnétisme. On ne peut par conséquent pas
admettre que la mer soit beaucoup plus pro-
fonde dans les parages où ^ sous le même
parallèle magnétique , nous voyons diminuer
le nombre des oscillations.
Je n'ai point eu à regretter de n'avoir pas
emJbiarqué Tappareil que Saussure a appelé
' Voyei; dans le Journal de route mes observations
faites par les 54° 3o' et les i4o i5' de latitude nord.
^ D'après la petite hauteur des marées dans les
mers libres, et le rapport de la densité de la mer à
celle de la terre. (La Place, dans les Mém. de Paris ^
1776^ p. 218.
l52 LITBE I-
magnétomètre ', et que j'avois fait construire
par M. Paul, à Genève. J'incline à croire
que les variations d'intensité cjue l'on a cru
observer dans no même lieu, au moyen de
cet instrument compliqué , ont été l'effet
d'une illusion involontaire. M. de Salissure
peasoit qne la force magnétique diminuoit et
sur les montagnes et pendant les grandes
clialeurs de l'été, tandis que M. Blondeau '
croyoit avoir trouvé , par un iustrument de
son invention, qu'une liante température de
l'atmosphère augmcntoit l'intensité du magné-
tisme. INi l'une ni l'autre de ces assertions
p'ont été confirmées par des expériences
' Voyags dans tesAlpos, ^. 458 et aio3. Je tronv»
la première idée d'un appareil magnétomctrique dan&
les Qîiivrcs pastliumcs de Hooke. Ce ph^'sîcien , doué
d'une Bagacîté extraordinaire, imagina, en 1680, de
mesurer, au moyen d'une balance (slatera), la force
avec laquelle un aimant attire le Cer à diflereates
distances. Paslk. Works, p, ssiij. Vojei aussi le»
expériences de Srook Tajlor, faites en iji5 (Phil^
Trans.,Vol. XXXI, p. ao'i).
' Sur l'appareil que M. Blondeau a désigné avant
Saussure par le nom de magnélomitre , voyea Mém.
de l' Acad. de la marine de Brest, Tom. 1; p. 431.
CHAPITRE III. ]5S
précises. Il nest pas douteux qu^il existe,
dans un même lieu, des yariations périodiques
dans l'intensité des forces magnétiques ,
comme on en a reconnu déjà dans la décli-
naison, et, jusqu'à un certain point, dans
1 inclinaison ' de l'aiguille aimantée : mais ces
variations d'intensité paroissent être infini--
ment foibles , puisqu'on n a pu les apercevoir
en eniplojant, au lieu du magnétomëtre à
▼erge perpendiculaire terminée par une boule
de fer , l'appareil délicat de Coulomb , c'est-
à-dire les oscillations d'une petite aiguille
renfermée dans une cage de verre, et sus-
pendue à un fil de soie sans torsion ^. D'ailleurs ,
' On n'a pas remarqué des variations d'inclinaisons
horaires ou diurnes , mais un changement lent dans
l'espace de plusieurs années.
* A l'hospice du Mont-Cénis et à Rome , nous ayons
observé, M. Gay-Lussac et moi, les oscUlations d'une
même aiguille de jour et de nuit , par des tempéra-
tures atmosphériques très-différentes : le résultat de
ces expériences a été que^ s'il existe une variation
horaire dans l'intensité des forces magnétiques^ elle
ne change pas la durée des oscillations d'un douze-
centime. A Milan , la même aiguille a fait , le
1$ avril i8o5; dans l'intérieur de la ville ^ près de la
i54 iivHi; I.
ïes deux inslrumens ne sont pas lout~à-Iail
fondés sur le même principe ; car l'aimant
artificiel ayant une quantité de fluide qui est
pour ainsi dire indépendante de celui de la
terre , on conçoit que le magné lomrtre , trans-
porté sous difléiens climats, ne jient donner
les mêmes résultats que l'appareil oscillatoire.
En parlant des observations de physique
recueillies pendant la traversée du Ferrolà
catliwlrnle, soisante oscillations en 4'56",8; et le
7 oclobrc j dans une prairie hors des murs , en 4' 5G",4.
A Rome, la durée des oscillationB a été la même a
queltjuesdizaineE' de secondes pri's, fila Villa Borghèse,
au Monle-Pincio et sur le cliemin de Tivoli. Ce genra
d'expériences est susceptible d'une teîle précision que,
dans différentes expériences faites à la cime du Mont-
Ccnis, deus cent cinquante oscillations ont duré
i229",ï, i329",3, i2a9",oet ia29",5. ARome, nou»
avons Ironvé successivement, en temps d'un clironomi
de Breguet, 1169", a; ii6g,"2; iifi9",o et ii69",5.
J'ai cru devoir rapporter ici ces résultats pour prouver
que les expériences faites sur l'inleusité des forces
magnétiques, et consignées dans cet ouvrage, ne sont
pns sujettes, dans une étendue de terrain peu consi-
dérable, à ce grand nombre d'influences locales el
horaires qui aiïcctcut les observatiuus sur la décii*
liaison de ruigitillo ulmaulée. 1
GHàPITRC III. ]55
Gumaiia, je n'ai pas fait mention de mes
expériences sur la pureté de Tair et sa charge
électrique ^ Les premières a voient été faites
aa moyen do gaz niireux dans les tubes étroits
de Teadiomètre de Fontana : elles sembloient
indiquer une plus grande portion d'oxygène
dans les couches de l'atmosphère qui reposent
sur la mer que dans celles qui entourent les
continens^ Nous savons aujourd'hui que s'il
existe des variations eudiométriques , elles
doivent être moindres de deux millièmes , et
que les résultats que j'ai obtenus en 1799 ne
méritent pas de confiance à cause des moyens
trop imparfaits qu'on employoit alors à l'ana-
Ijse de l'atmosphère.
Quant aux expériences électrométriques ,
il nous a été impossible^ tant à bord du
Pizarro qu'a bord de tous les autres bâtimens
sur lesquels nous avons été embarqués dans
la suite , d'apercevoir au large le moindre
* Je mettois d'autant plus d'intérêt à ce genre d'exr
pâîences que , peu de temps avant mon départ d'Aile^
magne , ]e m'étois livré à un travail trës-élendu sur
^électricité atmosphérique au pied des hautes mon-
tagnes du Salzbourg. Les résultats de ce travail se 1
troayent consignéis dans le Journal de Physique j an 7.
136 LIVIIE I.
signe de tension, en nous servant d'exceliens.
électromètres de Bennet et de Saussure.
M. Bonpiand a souvent pris la peine déporter
ces instrumens, arnits de longues tiges mé-
talliques et munis d'une mèche d'amadou
enflammé , sur les roàts et sur les vergues les
plus éloignés du corps du bâtiment. Ces ten-
tatives ont été répétées dans la mer du Sud,
sur une frégate du roi d'Espagne dont la
mâture étoit très-élevée : jamais les feuillels.
d'or battu, les pailles les plus sèclies, ouïes
petites boules de moelle de sureau qui sont
dessubstunces éleclroscopiques, n'ont indiqué
la moindre divergence '. Est-ce la surface de
l'Océan qui dépouille de sou électricité les
basses couches de l'atmosphère; ou le corps
du vaisseau , les voiles et les mâts agissent-ils
comme de puissans conducteurs ? Si celte
action a lieu, pourquoi nos électroraètrea
n'ont-lis pas indiqué d'électricité dans dea
canots ouverts; tandis que, sur les côtes du
Pérou , nous avons vu des signes d'une forte
tension, lorsqu'un vent humide soufQoit du
large ?
' am^erl, Jnnalen,B.XV,p.28.
CHAPITAE m. l5j
Il est du devoir du physicien de rapporter
Siyec candeur les circonstancas dans lesquelles
^rtaines expériences ne lui ont pas réussi.
Comme - deux tiers de notre atmosphère
reposent sur le bassin des mers, la météo-*
rotôgie gagneroit considérablement , si l'on
connoissoit Tétat électrique de cette partie
de rOcéân aérien. On pourvoit tenter de
répéter les expériences que je viens de décrire,
avec les tnicro-électromètres de MM. Weiss ,
Sersdorf et Maréchaux ^. Ces instrumens
maDHcsstent de l'électricité près d'un mur,
à Tôtnbre d'un arbre , presque partout où les
êlectromètres de Bennet et de Saussure n'en
indiquent point. Ils sont préférables aux
pointes électriques attachées à des cerfs-
eokns ou à de petits aérostats, parce que
l'électricité que marquent ces dernières est
le plus souvent le simple résultat du mouve-
ment ascensionnel ^ comme le prouvent les
belles expériences de M. Erman ^.
Je n'ai pas mieux réussi que la plupart des
voyageurs à déterminer le degré de salure de
* GUbert, Annalen, B. XV, p. 389 et v5o5.
* llnd. , p. 389 et 5o3,
^
ï58 LIVRE I.
la mer ', qiiî varie avec les latitudes. Il résulte
du petit nombre d'observations précises que
j'ai obtenues au nio^'cn d'un aréomètre de
Dollond , peu différent de celui de Nicholson,
que la pesanteur spécifique de l'eau de la
nier augmente assez régulièrement depuis
les côtes de Galice jusqu'à TénériffC) tandis
qu'elle diminue de nouveau des 2a" Sa' de
latitude aux 18" /^o' . Dans cesparages) par
les 24 et 3o degrés de longitude, une large
bande de l'Océan est moins salée que le
reste, de trois ou quatre millièmes. Le mu'
riate de soude s'élève jusqu'à o,o3 depuis le
parallèle de 18° 8' jusqu'à celui du 12" 34',
entre les 5o et 54 degrés de longitude; mais
' M. Proust , frappé des traces de mercure qu'il
a¥oit rencontrées dans tous les muriates de soude
d'Espagne {Nirkohon's Journ. ofNaf, Phil. , in-4.'',
Vol. III, p. 376), m'oToit engagé, à mon départ de
Madrid, de suspendre, pendant lu traversée, une
lame miucc d'or ou d'argent, a la poupe du vaisseau,
pour voir si elle oITrîroit des traces d'amalgame. J'ai
snivi ie conseil de ce célèbre cliimiste , quoique j'eusse
peu de coniiance dans la réussite de cet essai ; mais le
fil auquel la kroe étoil attachée s'est rompu peu (!p
jours après que j'ayois rais l'appareil en eipéi'icQcË'
CHAPITRE III. l5g
les attérages de Fîle de Tabago et de la Terre-
Ferme s'annoncent par des eaux plus légères,
n m'a paru que, dans la partie de TA tlan tique
comprise entre les côtes du Portugal et de la
Terre-Ferme, Teau est un peu plus salée au
sud du tropique du Cancer que sous la zone
tempérée; et je serois tenté de généraliser ce
&it, si les expériences recueillies pendant le
troisième voyage de Cook ne prouvoient
directement que cette différence n a pas lieu
sur tojus'les méridiens. Des courans horizon^
taux qui traversent l'Océan à sa surface , et
des courans obliques qui mêlent les couches
d'eau placées à différentes profondeurs, mo-
difient la salure des mers; et, en supposant
même que la quantité absolue des muriates
dissous dans l'Océan n'ait point augmenté
par Faction des volcans sous -marins, mais
qu'elle soit restée la même depuis des milliers
d'années, il n'en est pas moins probable que
la distribution de ce sel sur différens points
du globe subisse de temps en temps des
changemens considérables.
i
CHAPITRE Iir.
JOURNAL DE ROUTE.
I»*-AVEnsÉE DES COTES TIlSVAaUT. A CELLES DE I-'aMÉFIQUI
MilRimOMALB ou Il£ LA COBUUNB A CUMAMA.
(Les longitudes ont été déterminées par le garde-
temps lie M. Louis BertLoud , n.° 27. La température
t^e l'Océan iniUquéc est celle de la surface de l'eau.
L'observation cyaiiomélrique a été faite auzéaitli; le
, l^ermomèire exposé à l'air a été placé au vent el à
l'ombre. Quand l'observation du passage du soleil au
niéridien a manqué] on s'est servi de doubles bauteurs,
Calculées d'après la méthode de Douwes. Les latitudes
et les longitudes sont indiquées pour l'heure de midi).
Le 5 juin 1 799. Latitude boréale 43° 28 '
longitude occidentale \o° l\S' ,
Départ du port de la CorogDe.
Température de l'Océan, iS^i centési-
maux : air, iC^a.
L
l63 Ln'HE I.
Hj-grfimètre à baleine , 44" ou So^ji de
l'h y ijroroélre à cheveu de Saussure.
Cjanoniélre, 1 5". Nuages épars ; N. E. frais;
mer assez grosse.
Inclinaison magnétique observée au port
du Ferrol, ~Q°,Q (division centigrade).
Intensité des forces magnétiques en Galice,
exprimée par 2^3 oscOlalions en lo minutes
de temps.
Le 6 juin. Lat. bor. 44° o', long, occid.
ï3" ,'.
Températiuf de la mer, iG". Temp. de
l'air, cp. Veut grand frais : merbouleuse el
tri'S-ai'itée.
Le 7 juin. Lat. bor. l^i° 7', long, occid.
i5" 3','.
Au delà du parallèle du cap Finistère, à
42 lieues de distance de ce cap. Petit frais du
N.N.E.:air, iS",/. '
Cjanometre } 14".
GHÀPITIÇB III. l63
Le 8 juin. Lat. bor. 4i° o% long, occidt
i6o 9^
Nord- est très-foible. Température de Tair,
Hys^^^^i^> 45«,6 Deluc (82'' Saussure).
Le 9 juin. Lat. bor. Sg^ 10% long, occîd.
I6«l8^
Température de la mer, i5®; temp. de
Tair, x4>®5 : vent de nord foible, ciel serein.
Thermomètre exposé au soleil, 16^,9;
force du soleil, 2^,4 dans le parallèle de
Péniche.
Cjanomètre^ i5<^. (Le bleu de l'Océan
mesuré avec le même instrument, 35**.) Hy-
gromètre tout le jour, 8i®-83<* Saussure.
Inclinaison magnétique (latit. 38® 52^, et
long. 16® 22^) de 75*^,76.
Intensité magnétique , 2^2 oscillations ;
bonne observation.
Le courant qui porte à TE. { S. E. et au
S* Ev commeaçe à se faire sentir.
n*
î64 LIT»E t.
Le 10 juin. Lat. bor. 37^26', loiig. occ.
i6«32'.
Vent <3e nord-ouest lég'er , beau temps,
presque sur le parallèle dii cap Saint-Vincent
et entre ce cap et les îles Açores, à 80 lieues
dans l'ouest du premier.
Température de l'Océan, j5,^2 ; temp. de
l'air, iS" ; ihermomètre au soleil, iS",/;
force du soleil, 3",7.
Hygromètre à midi 47"Deluc (83'^,SSauss.);
à 3 heures, 5o° Deluc (Sj^jB Saussure).
Inclinaison magnélique, 75'',35; oscilla-
dons, 243.
Cyanomètre , i4"; couleur bleue de la mer
presque calme, 44^"-
Le II juin. Lat. bor. 36° 4'î long- occ
17» 5'.
Température de \a mer, i5'',2; temp. de
l'aip, i8%6, par un temps un peu couvert. A
7 heures du toir, température de la mer,'
ghàpithe iii^ i65
encore iS^î j temp. de Tair, 17^ A * loer peu
agitée.
Hygromètre y à 7 heures du soir, 5io Deluc
(86®,4 Saussure).
Le 1 2 juin,. Lat. bor. 35® 8', long, occid.
170 i5'.
Galme^ temps légèrement brumeux ; un peu
de pluie à 9 heures du matin; à 5o lieues de
distance des côtes occidentales de TÂfrique;
à l'ouest du cap Blanc.
Température de la mer, 16*^,2 ; temp. de
Vair, 20^,6. A 8 heures du soir, la mer, 16^,2 ;
Vair, 16^7.
Hygromètre ^ [\^^yZ Deluc (84^ Saussure)-
Le i5 juin. Lat. bor. 34® 3o' ^ long. occ.
16® 55^
Temps Tariable, calme, pluvieux. Depuis
Il heures du matin ciel serein, sans nuages :
la nuit , vent d'ouest frais*.
l66 LIVRE T.
Température àe]a mer, iG",^ (en i5 mètres
de profondeur, i\î'',-j); tenip. de l'air, i9'',7;
thermomètre exposé au soleil, 20" 5 ; force
du soleil, C^jS : température de l'air à 1 1"" de
la nuit, i5",7.
Hyrp-omèlre, Si^jSDeluc (Sj^S Saussure).
Cjanomètre j 16°; couleur bleue de la
mer, 54". Le ciel a une teinte blcii-rougeàtre,
presque violette, phénomène sin^julier que
j'ai aussi observé quelquefois dans l'Océan
Pacifique, surtout dans l'hémisplière austral,
el sans que la mer fût verte.
/rtc/wrt/ion magnétique, 75",o déterminée
par un calme plat.
Intensité magnétique, 234 oscillations.
Le 14 juin. Lat. bor. 33° iG', long. oco.
17° 4'-
A l'est de l'île de Madère, à 4^ Heues de
distance : grand frais de l'ouest; mer très-
Tempèrature de la mer, malgré la hauteur
des vagues, i7'',7; temp. de l'air, i6",8.
CHAPITRE III. 167
Inclinaison magnétique , 71^90, un peu
douteuse (lat. 3i<>46^, et long. 17^4')*
Intensité magnétique^ 237, très-douteuse.
Le 1 5 juin. Lat. bor. 3o^36', long. occ.
160 54'.
Beau temps ^ mer presque entièrement
calme.
Température de Teau^ 18^,7; teniipérature
de lair, 20^,6.
Marche progressive de ITiygromètre et du
thermomètre 9 observée avec beaucoup de
soin à Tombre efr 4 mètres au-dessus de la
surface de l'Océan :
Heures Hygromètre Thermomètre
de Saassare. centigrade.
à2i*»3o'... 85v^... 2i^2calnie.
32^ 3o' . . . 85^,7 . . . 2o^o un peu de vent.
23^ 3o' . . . 85^,8. . . 2o®,o idem.
o^ Zo' . . . 85^3 . . . 2 1^4 calme.
2*» 3o' . . . 84^2 . . . 230,7 idem.
3^3o^... 84^3... 220,5 /âfe/w.
6^ 3o' . . . 86^,2 . . »; 20^,0 idem.
7^" 3o' . . . 86^,2 . . • 190,8 idem.
l68 LITRE I.
Force du soleil, S",!; iliermomèlre à
l'ombre , 2o'*,G ; thermomètre exposé au
soleil, 25",7.
Entre le cap de Geer et l'îlot du Salvage,
aS lieues à l'est du dernier. L'estime des
pilotes, comparée aux longitudes données
par l'horloge marine , indique un courant
qui porte vers le sud-est.
Le i6 juin. Lat. bor. 29° iS', long, occ
Beau temps, vent d'ouest très-foible :
près des côtes occidentales de l'île de Lan-
cerole.
Température de VOccan, i9",3;air, iS^g-
Cfunomètre, 32" (couleur de la mer, lyo").
Foi'ce du soleil, 5",G; ihermonièlre exposé
au soleil, 22'',5.
Marche progressive de l'hygromclre et du
thermomètre, l'air étant trcs-peu agité.
85«,8
85'^,o ,
190,5
i8»,7
CHAPITRE- m.
169
Hcnret.
a5H
iM 83»,4 2i»,2
4H
6h
Hygromètre Thtfrmomètrd
de Saasaare. centigrade.
84^8 i8«,7
83s8 2oO;0
83o,3
85o,5
83^5
85o,8
85^o
al^8
32^,5
21^2
21^2
Le 17 juin. Lat. bor. 1^9° 21 ', long, occ*
Temps clâîr^ calme par intervalles , sur les
€Ôtes de la petite île de la Graciosa et dans
Varchipel d'îlots qui en est au nord.
Température de TOcéan dans le canal ^
entre les îles d'Alegranza et de Santa. Clara ,
où la mer n'a que 62 mètres de profondeur,
l7^8, par conséquent de 1^7 plus froide
qu'en pleine mer, sur le même parallèle.
Température de lair, 20^.
A..*
170 LIVRE I.
Le 18 juin, Lat. bor. 29" 5 ' , long, occid.
17° 10'.
Températiu-e de la mer bien au delà de
la sonde, iS^y; lemp. de l'air, i8°,3 : joli
frais, temps clair. Force du soleil, i^jBj,
thermomètre exposé au soleil, ig^jQ.
Le 19 juin. Lat. bor. 28" 28', long. occ.
Arrivée à la rade de Sainte -Croix dfr
Ténériffc.
Inclinaison magnétique, Gr)°,53.
Intensité ms^iiéiiç[ac , 258 oscillations.
Séjour à l'île de Téncriffe, depuis le 19
jusqu'au 2J juin.
Le 25 juin. Lat. bor. 26° 5 1 ' , long, occ
içf i3'.
Tenipératarc de la mer, 30"; air, 18° ,8^
{rrand frais du N. E.
CHAPITRE m. 171
Le 26 juin. Lat. bor. aS" i5', long. occ.
20** 17'.
Tempêratwe de l'Occan, 20°; letnp. de
l'air, 3i",2.
Inclinaison magnétique, Gj^jGo, observa-
tion très-bonne (latitude 24" 53', et longi-
tude 20° 38').
Intensité, 2Ôg oscitlalions comptées eo
temps de caloie, au sud-ouest du cap Bojatior,
à 62 lieues de distance.
Le 27 juin. Lat. bor. 22" 52'j long. occ.
22° i3'.
Mer, 20"; air, 20",! : brise fraîche du N.E,,
la force du soleil ne paraissant que de 3". La
nuil, temp. de l'air, ig'',^.
Le 28 juin. Lat. bor. 21^ 36', long. occ.
23" 2.3'.
Air , 2 2", grand frais du N. E. : à 90 lieues
de distance au nord du cap Vert.
L
172 LIYHE I.
/nc/inn/io/i magnétique, G^^jCS, observa-
tion très-bonne (lat. 21'* 29', et long. 25" 42').
Oscillations, 2^y.
Le 29 juin. Lat. bor. 20° 8', long,
28-51'.
Température de la mer, 21", 2; air, 20".
Depuis les 10 heures du malin jusqu'aux
5 heures du soir, le iherraomètre n'a pas
varié de o°,8, pendant que la brise soufQoit
très-fort.
Inclinaison magnétique, 63''j52. Oscîlla-
lalions, 236 (à 60 lieues de distance au N.
N. O. de l'île Saint-Antoine) : par les 19° 54'
de lalilude et les 28" 45' de longitude.
:3ojnin. Lat. bor. 18" 53'j long. oec.
3o°4i'.
Température de la mer, ai^jS; lemp. de
l'air, 21", 2 ; beau temps.
Cytmomètre , i2°,ii.
Hygromètre, 44" Dcluc {8i",3 Saussure^-
GHÀPITAB III.
173
Le I.*? juillet 1799. Latit. bor. 17^ 5^',
longitude occid. 33® 1 4 ' .
Mer, 22^4; air, 24s8; vent de N. E.
modéré, temps nuageux : la nuit, brouillard
épais qui fit baisser le thermomètre à 1 heure
jusqu'à 21^,3.
Le 2 juillet Lat. bor. 1 7® 26', long. occ.
350 8^
Mer, 22^6; air, 23o : temps couvert,
quelques grains. Peu de variations horaires
dans la marche des instrumens météorolo-
giques :
Hcttet
Thermomètre Hygromètre
centigrade. de Deluc.
1 apr.mldi.. aa*,/
^^ 22«,9
4*^ 230,0
^^ 22%9
9 lesoir 22*',a
^^ ..•.,..... a2%a .
. . 5i" (860 Saussure).
. . 5io,2\
. . 5i%2h^^PSÇ™>™*'*
-0 / sans pluie; vent
•• ^^ >^[ N.E.foible.
. . 55%a j
.. 57* (89**Sattssure).
• 74
I-IVHB
.
Le3
juil. Lat. bor. iG
.4
', long, occiii
iipératuro.
36« 3i
j 2
Te
(le la mei
*,5. Marche ties
xnstrumens :
Heures.
e. HjgmmH
ede
Dtluc.
17'' .
.. ai%7 .
.... 56",8
88"
,7 Sauss.) couvert,
18I .
... 22',(> .
.... 5Ao
lev.dusol. , pluie Ir.-Bae.
ao'' ..
.. a2%6 .
.... 5G",2
cou
crt.
0» ..
.. 23",8 .
... 56>
\plu
ietrès-fine, goiillM
6» ..
.. a3",i .
.. 22",7 .
.. 2,s8 .
... 59>
... 59",5
... Ga%o
... 6o",2
l'ai
rsesquinetoudiem
l'Iiygromètreeine
(lifieut presque pas
at hygroscopiq. do
Il' ..
. . 2a»,7 .
... 57>
j[cu
, belIes*toiles.
j long, occiti.
Le4i
ujl. Lai. bor. i6«
Jf)
39« 19'
Mer, 22°,5; air, 22°.
Cjanométre , aS^jS, ciel très-pur. La nuili
N. E. très-frais, suivi de grains et de pluie
électrique.
Le thermomètre, tout le jour entre 22° et
23"6; Vhjgromètre j entre 87" et 89°,(i {dtvi'
sionde Saussure).
CHAPITRE III. I7S
Le 5 juiL Lat. bor. i5® 18'^ long.occid.
4^^ 2ï^-
Mer, 23^0; air, 22^,2.
Marche des iostrumens météorologiques t
Heures. Thermomètre Hygromètre
ceniigrade. de Deluc.
à 25J* 21^9 ......... 6i**,2
o^ 23%2' 6i^5
a^ 23^4 6o^o
S^ ......... 230,4 6i%2
6"* 23^1 63o,o
12^ 230,3 63o,4
Temps couvert et nuageux.
Le 6 juil. Lat. bor. 14^57', long, occid,
44«4o^
Température de l'Océan, 230,7; temp. de
Vair, 220,8.
Heures. Tliermoroèlre Hygromètre
centigrade. de Deluc.
iSk 22«,6 68°,6
iS^ 22°,7 66«,5
ao»» 230,3 660,5
176 LIVRE I.
cuiligTaile. de Delur .
22*' 25M ...... ee-.i
o** 25'',5 ...... 65°,o
■j^ 25",6 65",2
12*' 23<',5 66*,o
Temps couvei't et nuageux.
L'hygromètre de Saussure se seroit soutenu
entre 9.i",S cl 94'*?4-
Le 7 juii. Lat. bor. 14° 20', long, occid.
.4:" 38'.
Au milieu (le l'Océan, entre l'Afrique et
l'Aiiiéiique méridionale, vent d'est trés-fraisj
ciel létrèrement couvert; mer très-belle.
.4".
• • "".7 ■
. 6i^,3 f92°,4 Saussure).
iS' .
. . 2l'fi .
. 62°.0
so' .
. . 2i',5 .
. 6i%o
o' .
■ ■ M-4 .
. 5S»,3
i".
. . 24-.2 .
. 5r,°,o (SS^ô Saussure^
S'' .
. . 23",8 .
. 37",2
n' .
. . 23",6 .
■ . bi-iO
CHAPITRE III. 177
Cjanomèlre à o'' 3o', le ciel étant sans
vapeurs, aa^jS.
Inclinaison magnétique, 56", 5o : oscilla-
tions, 259; bonne observation (lalit. i/i" i5',
et longitude 48" 5' ).
Le 8 juil. LaU bor. i3*»5i
49° 43'.
, long, occid.
Température de l'Occan, 34",7i temp. de
l'air, 2%"fi.
Cyanoniétre seulement, 17", et cependant
le ciel tout bleu, sans nuages, sans vapeurs
visibles : couleur bleue de l'Océan, 33".
Joli frais, mer belle, à 200 lieues dé
distance de la Guiane francoise et au N. N. E.
curM.
«nligraU..
H,., „,»!«.
deDeluG.
0'' .
. . 23»,5 .
. 58"
2'' .
. . 23",o .
• 57-
4'- •
. . a3",o .
. m%i (88«,3 Saiissare)
7' •
. . 22",8 .■
• ■ Sg-.o
2'' .
. . 23",3 .
. 62%3 (gi^/i Saussure)
L
178 LIVRE I.
Le 9 juin. Lat. bor. i3°2', long, occid,
52« 58'.
Mer agitée , brise assez fraîche.
Inclinaison magnétique, 5o",67 ; bonne.
Oscillations, 'i'5li; un peu douteuses.
Le 10 juil. Lat, bor. i2°34S ^ong. occ.
54" 19'.
Joli frais, ciel trcs-pur.
Cyanomètrc seulement, iG°; couleur de
la mer, 35 ■.
Tempéralwe de l'air, depuis 17 heures et
10 heures, entre 24'',6 et a5°,8.
Hygromètre, pendant ce temps, entre
88°,5 et 90" Saussure.
Le 1 1 juil. Lat. bor. 1 1*» 17', long, occ-
Beau temps; petit vent.
CHAPITRE III. 479
1 Heacct^ Thertpomètre Hygromètre
centigrade* ae Oeluc.
18*» 24^2 60^
20^ 24^8 5q^
21^ 260,2 58%3
25^ 25^o 69*
o^ ...' 25^2 58%5
2^ 26^,6 57*
B^ . .. i.... 26^0 6o*
11"» 23û,7 58*
Hjgromètre de Saussure constamment
entre 89*^ el 90^7; sur le méridien de Suri-
nam, à 80 lieues de. distance des bouches de
l'Oréuoque de la Barbade : pendant la nuit,
Qû peu de pluie et un bel arc-en-ciel lunaire*
Le 12 juil. Lat. bor. 10® 46 S '*^°S* ^^^*
60° 54'.
Son fr^is, surtout la nuit; Tcnt d'est assez
^^^i) mer agitée; ciel très-beau, mais vapo-
Température delX)cean, 25<>8; temp. de
*^5ur^.25%5. ! ,.
Çyanomètrcp i4®>4*
12^
l8o tITftE !.
Hygromètre de Saussure, tout le jouf,
de Sg^.S à 90°,2.
Inclinaison magnétique, 46''9^î oscilla-*
tions, 22g (bonne observation).
Le i3juil. Lat. bor. 11°, 16', long. occ.
6^" 45'.
Nuag'eux, grains; vent d'est très-frais;
mer très-grosse ; un peu de pluie , à une lieue
de distance dans l'esl-sud-est du cap septen*
trional de l'île de Tabago.
Température de l'Océan, 25",8; temp. de
l'air, 25",i.
Hygromètre, de 90° à gi^^S (division de
Saussure ).
Le 1 4 j "il- La t. bor. 11" 1 ' , long, occid.
64051'.
Température de l'Océan, ^^",6; maissurle
bas-fond qui s'étend depuis l'île de Tabago à
celle de la Greuade, aS",!; température de
l'air, aS".
éHAPiTKB m. aêi
Hfgromètre de Saussure, 91®, 5 à 92^,7.
Inclinaison magnétique, ^7%^; oscilla*-
tions, 267 ; bonne observation. La côte mon^
tagneuse ^e Paria est relevée à 4 lieues de
distance; petit frais, temps beau et serein.
Le i5 juil. La t. bon 10® 5i ' j^ long. occid<
Vent de nord<>est foible , beau ; mer lrès«»
belle«
Température de TOcéan , sur le bas -fond
près de la Punta Araya, a3<>4; mer au large,
25^,2. A '5 milles de distance du port de
Gumana, dans le N. N. E., la surface de
rOcéan n'avoit que 22^,2 de température
sans qù^il fût possible de trouver du fond à
60 brasses de profondeur. Ce froid est-il dû
au courant qui vient des bas-fonds de File de
la Marguerite? Dans les mers ti^-étroites ,
par exemple dans la Baltique , la tempéra-»
tnre dé Teau o£Pre également des changemen&
trës-brusques; Au port de Gumana > l'eau de
1& mer s'est soutenue en 1799 et 1800, cons*
tammentéatre 26®, 2 et 26%3, la température
iSs LIVRE r.
de la basse maréee étant souvent de o^S plus
élevée que celle de la haute marée.
Température de l'air , 2S°,y.
' Hjgromètre, 86" Saussure.
Le i6 juil. Lai.bor. i o" 28 ' , long, occid.
66«3o'.
Arrivée au port de Gumana,
DETERMINATIOS DE LA HAUTEUR DIZ PLUSIEURS
POISTS DE l'iSLE DE TÉSÉRIFFE. !
Je discuterai, dans cette note, les mesures
Irigonométriques et barométriques exécutées,
depuis un siècle, par dîfférens voyageurs,
dans l'ile de Ténériffe. Je donnerai en même
temps le précis Listorique des tentatives qui
ont été faites pour déterminer la hauteur
du Pic de Teyde et des points les plus re-
marquables situés sur le chemin qui conduit
à la cime de ce volcan. Il n'st pas seulement
d'un grand inlérêl pour la géologie de coo*
CHAPITRE III. l85
iH)itre exactement lelévation absolue de
cette montagne; cette eonnoissance est aussi
nécessaire pour le perfectionnement des
cartes des iles Canaries , parce que MM. de
Borda et Varela^ lors dé Texpédition de la
(régate la Boussole y se sont servis des angles
de hauteur du Pic et des azimuts pour fixer
les distances relatives de Ténéri£Pe , de
Gomère et de Palma.
Quoique^ dès Fannée 164.8; les opérations
de Pascal et de Perrier eussent prouvé que
le baromètre pouvoit être appliqué avec
succès aux mesures de hauteur, ce n'est
pourtant que depuis le commencement du
dix<4iuitième siècle qaon a des idées pi^é-
cises de l'élévation de quelques montagnes.
Riccioli donnoit encore dix milles italiens ,
1
et NichoUs quinze lieues de hauteur au Pic
de Tejde'. Ëdens ne tenta pas même une
mesure, quoiqu'il fût parvenu à la cime du
volcan en 1715. Son vojagé*, le plus ancien
de ceux qui furent publiés, fixa cependant
l'attention des géographes et des physiciens
• I , *
^ Zach, Joum. aslron. , 1800 , T. I, p. 396. Paiera,
NoHciaè Historica^ , T. I , p. 234.
• Phil. Trans., Vol. XXVfl, p. Si?.
)84 tlTRE T.
en Europe, et le premier essai d'une mesure
fut fait par le père Feuillée ' en 172^. Ce
voyageur trouva, par une opération tri^-
nométrique, la hauteur absolue du Pic, de
aniS toises. La Caille, en parlant de celte
mesure dans les MémoiFes de F Académie^,
jeta des doutes sur l'exactitude du résultat.
Ces doutes ont élé reproduits par Bouguer
qui, en fixant les limites des neiges perpé-
tuelles sous différentes zones, a discuté, avec
sa sagacité ordinaire, l'opération du père
Feuillée. Il conclut que !a hauteur du Pic
n'excède pas 2063 toises '.
II existe encore une autre mesure de celte
montagne, faite pendant le voyage du père
' Journal manuscrit du père Feuillée.
* Mém. de l'Académie, 174G, p, i43. foyage de
la Flore, T. I,p, ii4.
^ Figure de la Terre, p. 48. Delitc , Rech. sur îe»
modif. de fa/mosphère, §. 280 et 763. Malgré la «lia-
cussion (le Baiiguer et la mesure si couciue de Borda,
ou trouye encore, dans plusieurs outrages de physique,
la hauteur du Pic évalute à 3og7, 2180 et 2270 toises.
Voyez \\\ Iroisièuic édilîon de l'eïcellente Histoire de
Sumatra, par M. Marsden , puliliOe en iSii , p i4,
et la Géologie de M. Brcislatk , T. I , p. 6, dont la lablo
des hauteurs fourmille d'erreurs tj'pographi(jues.
C0APITRE in. lS$
Feuillée , par M* Vergoin. Cette mesure -,
purement barométrique , a été négligée jus**
qu'ici, parce que 9 calculée d'après la mé-
thode de Gassini , elle avoit donné l'excessive
hauteur de 2624. toises'. Cette erreur /qui
excède les i de la hauteur totale du volcan >
se réduite -r?» si Ion applique la formule dé
La Place et le coefficient de Ramond aux
observations de M. Verguin , et si Ton sup-
pose , ce qui est assez probable par une
latitude aussi méridionale, que la pression
de Fair n'a pas changé très-sensiblement dans
l'espace de trois jours. Le 3i juillet 1724, le
baromètre du P. Feuillée se soutint , au port
de rOrotava, à 27^°- 9^** 7, Le 3 août, on:
trouva le même instrument, au-Monte-Verdè^
à 23p^o"-, et à la cime du Pic, à 17^ 6\
Le père Feuillée ne parle ni de la tempéra-
ture de l'air aux deux stations , ni d'obser-
vations correspondantes faites à la même
heure sur la cote. Les voyageurs construi-^
soi^t eux-mêmes , à cette époque , leurs
baroihètres sur les lieux, et les instrumens
météorologiques étoient totalement inconnuj^
^Méfn* d» l* Académie, 1733, p. 45*
l86 LITBE I.
à rOrotava et à Santa-Gruz. L'observation à
la cime du volcan ayant été faite dans une
saison où les variations barométriques s'élèvent
rarement, sur les eûtes de Ténériffe, dans
l'espace de trois jours, au delà d'une ou de
deux lignes, on peut, en calculant l'élévalion
du Pic, prendre pour base la hauteur du
mercure observée le 3i juillet. En supposant
22" centésimaux pour la température de la
côte, plusieurs heures avant le passage du
soleil au méridien et S" pour la température
de l'air à la cime du volcan, ce qui est con-
forme à la loi du dccroissement du calorique
dans ces régions, je trouve, par la formule
de M. La Place, ao^S toises ou 120 toLses de
plus que ne dofine la mesure trigonométrique
de M. de Borda. Quelque changement que
l'on fasse à l'estime de la température et de
la hauteur barométrique de l'Orolava , on
trouvera toujours, et ce fait est bien remar-
quable, que la déterminalion barométrique
de M. Verguiu est de beaucoup plus exacte
que l'opération géométrique du père Feuillée.
L'erreur de la dernière, dans laquelle on a
négligé le nivellement du terrain destiné à la
mesure de la base , est presque trois fois plus
CHAPITRE Iir. 187
grande que Terreur de la mesure l)aronié-
trique que noiis venons de rapporter*
Legs observations que le père Feuillée fit à
la viDe de la Laguna , indiquent à peu près
la Jouteur absolue de cet endroit si connu
par son extrême fraîcheur <• En prenant les
moyennes barométriques de deux mois^ pen^*
dant lesquels les écarts extrêmes ne s'élèvent
ju'à4 ou 5 lignes, on trouve 25^* 11 "*> et,
pour le port de TOrotava, 27^°' 10 ^'^ Or,
en supposant les températures de ces deux
stations de 1 5 et 20 degrés du thermomètre
de Réaumur^ j'obtiens , par la formule de La
Place ^ pour la ville de la Laguna, 5i3 toises.
Cette hauteur n'augmenteroit encore que de ,
56 toises ou d'un cinquième, si l'on preaoit
^gp.. yi- pour la hautejur moyenne de la co-
lonne de mercure au port de l'Orotava,
quoique l'on sache que le baromètre de
Feuillée, mal purgé d'air, étoit constamment
trop bas de 6, 8 lignes, et même p]us\
H, Lichtenstein, qui a fait un vojage inté-^
' Foyez plus haut, p. 225 du premier yolume. .
^B^roBi. de Feuillue «la cime du Pic, i7pouc. 51îg;
krom. de Borda au même point, 18 pouc* o lig.f
B^rQin* de liamanonj, 1$ poiiio. 4 lig.
l88 LITRE I.
ressant dans l'intérieur de l'Afrique, évalué
1 elévalion absolue de la Laj^iia de deux à
trois mille pieds au-dessus du niveau des
côtes >.
Adanson, dans son f^oy-age au Sénégal',
rapporte " que le Pic de Tcyde (en 1749) fut
trouvé élevé de plus de 2000 toises, n I| est
probable que ce résultat est fondé sur une
base mesurée par le loch et sur une opépatioQ
faite à la voile parM. Daprès de M:innevilelte,
commandant du vaisseau sur lequel Adanson
étoit embarqué.
Le docteur Heberden ', dans la relation de
son vojage à la cime du Pic en 1^52 , avoit
trouvé l'élévation absolue du volcan, de i SSgô
pieds anglois ou 2408 toises. « Ce résultat,
ajoule-t-il, a été confirmé par deux autres
opérations que j'ai exécutées successivement :
* AUgem. geogr. Epkemer., 1806, p. 5l.
' T. I, p. 8.
^ Pkil Trans., Vol. XLVI! , p. 353. Coot'n second
f^oyegeround ihe f-Vorld,\o\A\ ,-^. 282. Dans l'^wi»
sur les iles Fortunées , p. 284, les résultats de b pre-
mière mesure de Boida et de celles de Hebersileu et
dllernaudez se tioiiTeiit confondus. Barron>f yo^rugi
à la Cuchinchine j T. Ij p. 6<). 1
CHÂPÎTlBiE ÏIÎ. 189
â est de niéme entièrement confortne au:t
irésuhats de deux opérations trigonométriques
faites long-temps avant par M. John Crosse >
consul anglois à Santa-^CruJs de TénérifFe. »
Voilà cinq mesures qu'on dit s'accorder par-
Çdtemebt entre elles, et dont lés erreurs
(S^âèvent à plus de 5oo toises, ou au quart
de la hauteur totale du Pic. Le docteur
He)>erden a voit séjourné sept ans à TOrotava ;
on doit regretter qu'il ne donne aucun détail
m sur la nature des instrurnens employés par
lui et M. Crosse, ni sur la valeur des angles ,
la longueur et le nivellement de la base sur
laquelle les triangles ont été appuyés. Toutes
ces opérations que noUâ venons de rapporter
ne méritent pals plus de foi que celles de
Don Manuel Hernandez' qui assure. avoir
trouvé) en l'^^a, par une mesure géomé-
nique > la hauteur du volcan, de 2668 toises,
et par conséquent ' de 200 toises plus élevé
^e le Mont-Blanc.
C'est à Borda que nous devons la connais-
sance de la véritable élévation du volcan de
• • • '
Tenériffe ; , cet excellent géomètre a obtenu
* Borda ^ Foyage de laFhre, T. t^ p. 88.
igO LIVRE I,
un résultat exact, après avoir passé par une
erreur qu'il attribue à la négligence d'an de
ses coopérateurs. Il fît trois mesures du Pic,
dont deux géométriques et une baromé-
trique. La première mesure géométrique",
exécutée en 1771, ne donna que 17^3 toises;
et, tant qu'on la considéra comme exacte,
Borda et Pirigré trouvèrent, par des opéra-
tions faites à la voile, la hauteur du Pic de
lyor toises'. Heureusement Borda visita les
îles Canaries une seconde fois, en j 776, con-
jointement avec M. de Chastenet-de-Puységar;
il fit alors une opération trigonométrique
plus exacte, dont il n'a publié le résultat que
dans le Supplément du Voyage de la Flore^-
On y trouve " que la cause principale de
l'erreur commise en 1771 avoit été l'indica-
tion d'un faux angle porté sur le registre
comme étant de 33', tandis qu'il avoit été
véritablement reconnu être de 55'. «
' Bofd^ , Voyage de lu. Flore , T. I , p. 89.
' <i Toutes les parties tte notre Iravail se soutenoient
réciproquement, et concouroient à uac même détermi-
nation. )i Ibid., T. r, p. 120, Joiirn.de Phys., \Tf&,
p. 66, et 1779, p. lag.
^ Ibid., T.], p. 378.
GHAPltRB m. 1*91
Le résultat de la mesure trîgonomé^rique
îalte en 1776, est de iqoS toises t c'est celui
qui est aujourd'hui le plus généralement
adopté» et sur lequel se fonde en grande
partie le gisement des îles Canaries dans les
cartes de Varela et de Borda. Je pense rendre
service aux physiciens et aux navigateurs , en
consignant ici le délail des opérations faites
dans la campagne de la frégate la Boussole,
jel tiré du manuscrit précieux dont j'ai eu
occasion de parler dans le chapitre précé-*
deiit\ n seroit à désirer que le journal de
SL de Borda fût publié en entier. Les résul-^
tats qu'il renferme se trouvent consignés sur
la Carte particulière des îles Canaries, diaprés
les observations de la Boussole et de VEs-^
piégle\ 1776. Cette carte, la meilleure de
ceUe&qui ont paru jusqu'à ce jour, fait partie
de la coUection publiée aux frais du Dépôt
de la Marine.
« La mesure du Pic de Ténériffe, dit
M. de Borda ^ n'étoit pas pour nous un objet
' Fàg. 116. Ce manuscrit du Dépôt a i9apage$iii-4.^$
il est cdpié sur l'original ; de la main de M. de Fleurieu.
J'en dois la communication à la bienveillance du TÎce-
amiral M. de Aosiljr.
de simple curiosité; elle lenoit essentielle-
meot à notre travail nautique. Il nous étoit
nécessaire de connoitre rélévalion exacte de
ce volcan , pour tirer parti des observalîoDS
de hauteur apparente que nous avions faites
à plusieurs pointes des îles de Ténériffe,
Gomère ' et Canarie, et qui devaient servir
à fixer les longitudes et les latitudes de ces
pointes. »
" Le terrain des environs du port de l'Oro-
tava étant inégal et entrecoupé de vallons,
il ne nous a pas été possible d'y trouver uoe
base assez grande pour délerminer la dis-
tance du Pic par un seul triangle, et nous
en avons employé trois. Nous avons d'abord
mesuré, près de La Paz, maison de cam-
pagne de M. Cologan, une première base',
a&, de 22g,5 toises; au moyen de celle-ci,
nous en avons conclu une seconde , ac, de
' Au port de la Goinera, par exemple, M. de Borda
trouva l'angle de hauleur du Pic de 4' i '. Un relèTe-
mentastrODOoiique plaça lamonlagiie 65134" 17 'nord.
En supposant son élévation au-dessus du niveau de
l'Océan de 1904 loises, on trouve lejiortde laGomcra
éloigné du Pic de o'^f iS".
■Vojezlig.,.
GHAPITRB m, 195
de .6i4 toises y et ensuite une troisième, cdy
de i526 toises. Le point c était le sommet du
monticule nommé par les indigènes la Mon--
îaneta del Puerto qui domine la Ville du port
de rOrotava. La station d est l'extrémité
occidentale d'une galerie de la maison du
colonel Franqui, à la Killa del Orotava^ près
du Dragonnier célèbre par sa grosseur et son
antiquité. Il paroit que la base du père Feuillée
avoit été mesurée dans une plage assez éten-
due , mais non horizontale , située au bas de
lliermitage de la Paz, près de la maison.de
campagne de M. Gologan. Notre base a £ a
cté mesurée successivement par deux diffé-
rentes troupes : la première a trouvé
1877 pieds 6 pouces ; la seconde, 1377 pieds
3 pouces 6 lignes. On s'est servi de trois
perches de i5 pieds chacune, étalonnées avec
(Soin sur une règle de 3 pieds, que M. Varela
avoit comparée à Cadix à la toise péruvienne de
M. Gk)din. Voici les angles pris avec un quart
de cercle de Ramsden , d'un pied de ra jon ;
Triangle c P d,
deP- 76034' #"
Triangle abc,
Aac=85» 53^55"
aftc=73o 8^55^'
àca=ao*»57'i5"
Triangle acd,
djac=iS5<» 58' M'
dca^jo"" no' 55"
adc ^a3<'M 8"
i8o« </ 5"
104 LIVRE r.
« Nous avons mesuré les trois angles des
triangles abcelac d. Coininc daos le triaog'le
c P li on ne pouvoit employer ce genre de
viirification, j'ai iiicsurij, ;ivec la plus graude
préclwon , les deux angles cdP et de F,
au moyen d'nn cercle à réflexion, et je n'ai
trouvé que desdiiférencesde 8 à lo secondes.
Il résulte de là que l'angle an Pic d c P eiX
de 9" 2.»' 30". On trouve de même n c=
568G'-.2; arf=8647'',3; c d=QiSQ^-,S; c P
~ 'ô5Si^",G ; et ^ P = 54420"" ,9. Les
angles de hauteur donnent les élévations sui-
vantes du Pic ou des difTérens points des
slalions les uns par rapport aux autres : hau-
teur du Pic, vue du point d^\o^23''^-,2;h
nièuie , vue du point c'^iiii6''',o; celle de
// au-dct.siis dn point «=753^', 6; la mépie
an-dessns du point c;=687'",6, et celte du
point c au-dessus du point a=^y'''-,3. Cela
posé , lit iiauteur du Pic au-desssus du point (/
étant de io425''',î
si on ajoulc la Iiauleur du point
d au-dessus dn i)oint n 733,6
on aura unepreniicre liauteur du
Pic au-dessus du pt'iiit a i ii5
s
GHAPITRB ni. IgS
J)e même , celle du Pic au-dessus
du point c étant m 16^0
^i on ajoute celle du point c au-
dessus du point a ^y,5
on a une seconde hauteur du Pic
au-4essus du point a 11 163^5
Prenant un milieii entre ces deux résultats,
pn trouve 11160 piedâ; et, en retranchant
pour la réfraction i5^*',7, on a iii46^',3. Il
restoit à déterniip^r la hauteur du point a au^
4essus du niveau de l'Océan. La dépression
de Fhorizon de Ja mer étoit en a de 17^ 7''' ,
et en ^de 32 ' ?5'^ D'après ces dépressions,
Je point a est élevé, au-dessus du niveau de
l'Océan, de îSS^^^ô; et, en ajoutant celte
quantité à la Ijiauteur du Piç ' au-dessus du
* M. de Bopda avoît trouvé , daus un premier calcul,
1994 toises ^n adoptant 19 pieds pour FelFct de la ré-r
fraction. Il n'a pas indiqué les hauteurs apparentes;
pn peut les déduire dés yaleurs de dPetc P. En c,
jbPic deyoit sou^-tendre uijl angle de 11^ 29^ 18. Il
paroit y avoir une légère erreur dans les hauteurs de
fl sur c et de c sur a, Au port dp l'Orotaya, à la mai-
fou de M. Cologan, la l^auteur apparente du volcan
ffii troiivée d^ 1 1® 29' S5". Un relèvement astrono-
\
icfi LIVRE t.
point fl, on a , pour la haulear absolue ,
ii43o pieds ou igo5 toises, "
La troisième mesure (;iile par M. de Borda
est une mesure baromclrique. Nous avons en-
core puisé les déiails suivansdansie Manuscrit
du Drpât, et ils se trouvent assez conformes
aux résultais cpie M. Cavanitlcs a publiés eo
1 79;). d'après le manuscrit de Don Josc Varela,
dansics Jnales decienciasnaluralcs''. »M.de
Borda partit de Santa-Gruz, le 27 septem-
bre 177G. Il étoit accompag'né de «juarante
personnes, parmi lesquelles il y avoît onze
officiers de la marine française el espagnole.
On s'étoit muni de boussoles de dcclinaisoit
et d'inclinaison, d'une montre de longitude,
de plusieurs tbennomètres et de deux excel-
Icns baromètres qui avoient été comparés,
au port de l'Orolava , au baromètre de
M. l\islcy, Dcgociant écossais '. Au retour du
mique donna pour le gl.'ement Sud 3y' 4i' Oueit,
d'ofi résulte une tlislaiice tic 0° 9' 45",
■ T. ! , p. 3i|5. J'ignore par quel malentendu i! est
dit , dans ce même ouvrage (T. I , p. 8,'>) , que j'avmi
trouvé la hauteur du Pic de 1917 toises.
* M. Pasloy assm-a n'avoir observé, depuis plnsieun
onni'cs, le thermomètre de Ilrnuwitu-, au port da
rOrotav.i, ni ou-dcs'Uis de 32", 7 tiiau-dcssousde 13',S>
CHAPITRE ni. 197
Pic , ces instrumens furent vérifiés de nouTcau;
la dî/Téreiice ctoil resiée absolument la mciue,
el l'on troHva , par rjnterpolatîon d'mi grand
nombre d'observations failesd'heure en heure
par J>L Pdsley, les différences suivanics :
« Depuis le 5o septembre à hi.it heures dd
Soir, jusqu'au i." octobre à dix heures 5o'
du matin , le baromètre n'avoit varié que
de ~ ligne. D'après la formule barométrique
de Deluc ', on trouve les hauteurs suivantes^
en ajoutant ii toises, pour l'élévation de la
maison de M. Pasley au-dessus du niveau de
la mer: Pin du Dornajito, 5i6 toises; Station
des Rochers , i5iS toises; Caverne de glace,
1707 tobes ; Pied du Piton, 1847 toises; le
Sommet du Pic, 1929 toises. »
J'ai recalculé ces observations de M. de
Eorda, conjointement avec M, Mathieu, d'a-
près ta formule de 31. La Place, et, en sup-
posant la température du mercure égale à
celle de l'air et en réduisant les stations au
niveau de la mer , nous avons obtenu ; pour
le Pin deDornajito, 553 toises; pour l'Estancia
de los Ingleses , 1 555 toises ; pour la Caverne
de glace , 1 799 toises ; pour le pied du Pilon j
1S92 toises; pour la cime du volcan, i976toiïeSi
' Comparez FÎeurieu dans le Voyage de M'arckatid,
T. H , p. I I. Forster ( Obiervations dur'tngM voyagt
Touitd ihe ii-orid , Vai. I, p. aa; ilonne au Pic ia3io
pieds anglois , ou ig3i loises, d'après la mesure banf-
niêtriquc lie Borda.
CflLAPiTiiE iir. igg
Ge dernier résultat s'éloigne deux fois plus
^e celui de la mesure trigonomélrique que
la hauteur obtenue parla formule de Deluc.
Nous discuterons plus bas les causes d'erreur
qui peuvent affecter les opérations partielles.
Il est assez ordinaire que , lorsqu'il s'agit
d'appliquer de petites corrections à des hau-
teurs barométriques et tlicnnométriques, les
voyageurs qlii ont observé ensemble ne s'ar-
rêtent pas aux mêmes nombres , considérés
comme moyennes des bonnes observations.
MM. Varela et Arguedas donnent, dans leur
mémoire sur la mesure du Pic y les hauteurs
barométriques suiv<mtes :
pODC. lîg.
1. Pîno del Doi'najrto. . . . 25 0,86 Th. 17** R.
. I)i?eau de la mer 28 4,oo 19'
2. £stancla de los Inglcses. 1 9 p,8 1 9*
' Niveau de la mer 28 3,72 - ■ 19***-
3. Caeva de la Nieva 18 6,93 ^ 1 1*^
Niveau de la mer 28 3,5 1 i8'5-
4. Pied du Paîu de Sucre.. iS 3,89 9°^
ï^tyeau de la mer 28 3,5i 19°^
^. Cime du Pic •... 18 0,11 8^;
Niveau de la mer 28 3,72 ^^^it
M, Varela trouve , j'ignore d'après quelle
tornmle , pour la première station , 534 toises ;
.01
6
pour la seconde station, xlj3i toises ; pour la
troisième station , 1 780 toises ; pour la qua-
trième station, 1864 toises; et pour la cin-
quième station , 1 g'jo toises. Les petites diffé-
rences que l'on observe entre les hauteurs
barométriques indiquées par les marins espa-
gnols et celles qui sont indiquées par M. de
Borda, provieniiCHl en grande partie de ce
que les nues sontréduilcs au niveau de la mer,
tandis que les autres se rapportent à l'éléva-
tion du sol sur lequel est placée la maison de
M. Paslcy.
Lors de l'expéditioD de Lapéroase, en 1785,
M. Lamanon porta un baromètre à la cime
du Pic de Ténérifle. L'observation de ce phy-
sicien ', calculée par M. deZach, donne, par
la formule de Deluc, i856 toises; d'après celle
de Stiuckburgh, il(j3 toises; et d'après celle
de Roy, iSHcj loises. Il résulte de la même
' l'oyes pluâbaiit, p. i4i. Zach , Journ. aalron.,
i&oo, p, .^gG. On est surpris de toit qu'à une époque
ciJi les pliTsieiens coiinoissoleiit depuis long-temps les
travaux uLÎlcs d<! Dt'luc , ShucVbnrgli et de Trcniblej
sur les furniules baromêlriques, lY-dileur du Vojage
de Lapyrouse (Tom. Il, p. iS) ait pu jeter tant de
doute» ssir les résultats obtcuus à l'aide du baromètre.
CBAHTnE in. 201
4[>b$erVâtîoii barométrique , selon la formule
de M. La Place ^ 1902 toises.
M. Johustone^ en mesurant une base au
mojeo du loch , trouva la hauteur du Pic de
1899 toises '.M. de Churruca , dans un voyage
au détroit de Magellan y essaya également de
déterminer Télé valion du volcan par une opé-
ration géométrique faite à la voile *. Il la
trouva, en 1788, de 2193 toises , «t en se
félicitant d'avoir atteint une exactitude supé-'
rieare à toute espérance raisonnable ( toda
esperanza racional), parce que des hauteurs
barométriques calculées par Bezout ' don-
noient le même nombre de toises. » Il en est
des mesures des montagnes comme des lati-
tudes et des longitudes géographiques. Les
observateurs sont satisfaits de leurs opérations >
lorsqu'ils les trouvent d'accord avec quelques
fésultats anciens auxquels ils donnent la pré*
férence sur les autres.
M. Cordier mesura le Pic de TénériflTe , le
16 avril i8o5, en employant un excellent
' Voyage ofLord Macartney , T. I , p. 1 13.
* Kiage al Magellanes. Apendice , p. lO.
5 Cowi de Mathématiques , Soi. IV ^ p. 4i6 (édit.
4e 1775 )•
502 tlVRE i.
btironictre qu'il avoil fait bouillir la veille, tl
par un temps très-beau et très-corislaDt qui
se prolongea pendant un mois. « Lesinslrif
mens éloient placés au vent du Pic, et la
liauteur barométrique fut rainenée à la tem-
pérature de l'air ambiant. Le baromètre
correspoudaiit de construction augloîse ne
difl'éroit que de ii de Ui^^ne , ancienne mesure
de France , de cebii de Moss y , dont se servit
Je voyageur. Quoique les personnes chargées
des observations à l'OroUiva , MM. Lillte
et LegTos, n'employassent pas !e vernier ,
ils évaluèrent cependant les hauteurs du mer-
cure , avec beaucoup de précision , à des
quartset des cinquièmes de htjncs '. "M.Cor-
dier a lemi compte des petits chan^emensde
niveau dans la cuvette , et ce ythysicien, très-
exercé aux mesures baromélriques, a pris
loLilijs les précauliuns nécessaires' pour ob»
' Ces détails et lus liaulcurs IwranicU'îques qui n'a-
toient point été imprimiJS dans le Journai de Phy-
sique, T. L\"1I, p. (lo , m'ont élé communiquré [wl
M. Cwrdicr. Ce voj'.ageiir qui a parcoiii-a l'Kgïpl-ei
l'Espaniie et les îles Canaries, prcpai-e un uuvragi
iiilL'i'essuiit àur îa ci'oîoyic lU's i(i!c.u;s it iuts.
CHA]PITRE ÏII. 2o3
tenir un résultat exact. Voici le tableau dé
ses observations :
•
STATIONS.
IIEUHE8.
BAROMÂTRE.
1 i
i i
^ -S
puuc. lig.
Estancia de los Ingleses.
4i
ï9 9>5
4°,9
Port d'Orotava
28 4,6
i5»,o
Sommet du Pic
len^atin.
18 4,0
6%7
Port d'Orotava
28 5,6
I9S9 1
Lfe baromètre correspondant étoit ^lacé
à 7 toises de hauteur au-dessus du niverfu de
la mer. M. Gordier a trouvé , par la formule
de DeluC; la station des Rochers de 1629
toises 9 et la cime du volcan de 1901 toises.
La formule de M. La Place m'a donnée pour
le premier de ces points , i55o toises; pour
le second^ 1920 toises '.
' Dans le Voyage mailuscrît^ de M* O-Doniell^ dont
je dois la communication à Tobligeance de M. Leudé
de Segrai^ on trouve la note suivante : Les mesures
WométriquGs que nous fîmes de la hauteur du Yolcaoi
304 LITRE I.
Résumons maintenant les mesures baromé-
triques et géométriques du Pic faites depuis
un siècle :
I. Mesures géométbiques.
a) faites à terre.
Le père Feuillée, en 172.1 321a
Le même rcsullat modifié par
Bouguer 206a
Hcberden et Crosse , cinq opéra-
tions , en 1752 24ûS
coïncident, à peu A; chose fiis {cou corta différencia),
a»ec celles de M. Girdier , eu a^'aiit égard à la diffé-
rence de ia tuise fi-ançoïsc et de la toise caslillane. ,
£lévalîonalisotuedesraTiDSaupieiiduPic, i378touef
espagnoles- Estancia de los Inglcses , i73i \oiif3;
sommet du Pic, ^387 toises. « Je ne devise paf
ce (]ueM. O-Doiiell désigne sous le nom de toises
espagnoles; car, en supposaul qu'il ait tohIu parler
de ia. fara caslellarui , float '.3,33 Tont une toïse Fran-
çoise , le volcan scroït encore de Iieaucoiip mol)»
élevé que ne le trouva M. de Torda dons la preuaièr'
de ses trois mesures.
CHAPITRE III. ao5
Hernandez, en 1742 2658""-
Borda et Pingre, en 1771 1742
Borda, en 1776 igoS
è] faites à la voile.
MaDnevileltc, en 1749 200a
Borda et Pingre, en 1771 1701
Churrucca, en 1788 ^'O'^
Johnslonc 189g
II. Mesures BiBomÉTRiQUEs calculées
d'après la formule de m. Laplace.
Feuillée et Verguin, en 1724. • . . 2o25
Borda, eo 1776 '97^
Xamanon , en 1785 iQ'^''
Çordier, en iSo3 , , . . 1920
Ces mesures, faites à différentes époques,
varient de 1700 à 2G00 toises; et, ce qui
est assez remarquable , les résultats obtenus
par des opéiatioas géométriques différent
{
ao6 LIVRE I,
beaucoup plus entre eux que ceux qui sob(
dus à l'emploi du baromètre. On a eu bien
tort cependant de citer ce manque d'har-
monie comme une preuve de l'incertitude
de toutes les mesures de montagnes. Des
angles dont la valeur est déterminée par de
mauvais grap.Iionîèlres, des bases qui n'ont
point été nivelées ou dont la longueur a
été déterminée par le sillage d'un vaisseau,
des triangles qui offrent un angle excessi-
vement aigu au sommet de la montagne ,
des hauteurs barométriques sans indications
de la température de l'air et du mercure,
ae sont pas sans doute des moyens propres
à conduire à des résultats exacts. Des qua-
torze opérations trigonométriques et baro-
métriques indiquées plus haut, il n'y a que
les quatre suivantes que l'on puisse considérée
comme de véritables mesures:
Borda,-par une triangulation iqo5"^
Borda, au moyen du baromètre.. içfyG
Lamanon , id 1002
Cordier , ij. .
igao
La moyenne de ces quatre observations.
CHAPITRE III. S07
dont tous les détails nous sont connus y donne
1926 toises pour la hauteur absolue du vol-»
can; niais il faut discuter ici si, en prenant
la moyenne , on doit exclure la mesure ba-
ronne tpique de M. de Borda , comme péchant
par excès , ou si Ton doit préférer le résultat
de la triangulation qlux mesuras barométri-
ques d'un Pic rasé presque continuellement
de vents ascendans ^ descendans.
^'opération trigonouiétrique, faite en 1776,
est plus compliquée que ne le sont généra-;-
lement celles par lesquelles on détermine
Tâévation d'un seul point. I^es voyageur^
ont rhabitude d'employer, ou une base di-
rigée vers la cime d'une montagne et deu:?ç
angies de bauteur prÎ3 aux extrémités .de
cette base, ou bien une base qui seroit à
peu près perpendiculair.e à la première , deuiç
angles de position pris dans un plan oblique
et un seul angle de hauteur. Dans les deujç
cas, on mesure directement le côté du Irianglç
dont le sommet ept appuyé à la cime de la
inontagne^ lia mesure du» Pic exécutée par
M. de Borda, est une triangulation entièrcr
ment semblable à celles par lesquelles, dan$
la prolongation d'u^ae méridienne, on délerr
1
u des çioii-
200 1IVR,E I.
niine les élévalions des sigoaiix ou des çioii-
tagnes voisines de ces signaux au-dessus du
niveau de la mer. On ne sauroit discon-
venir que Ja simplicité d'une méthode et le
petit nombre des élémens qui entrent dans
le calcul de la hauteur, offrent des avan-
tages particuliers: mais il seroit injuste de
condamner des opérations plus compliquées,
si l'on peut se convaincre que les observa-
teurs ont apporté le plus grand soin à la
résolution de chaque triangle.
M. de Borda n'a pu mesurer immédiate-
ment la grande base de 1^26 toises, aux
extrémités de laquelle il a déterminé les
angles ohhques de position et les angles
que sous-tend la hauteur du volcan. La lon-
gueur de cette base a été trouvée par h
résolution de deux petits triangles , et celte
détermination mérite d'autant plus de con-
fiance que tous les angles ont été mesurés
directement ; qu'on a vérifié, par on cercle
répétiteur à réflexion, le résultat obtenu
par le petit quart de cercle de Ramsdenj
que les erreurs de chaque angle ne parois-
seul pas avoir excédé 8 a 10 secondes, et
que la première base, de 3i3 toises, a été
CHAPITRE m; 209
mesurée deux fois y sans qu'on ait trouvé
plus de 27 pouces de différence. Je ne pense
pas que cette partie de la mesure -de M. de
Borda puisse avoir manqué de précision 5 et
il faut espérer que la même précision a été
atteinte dans les angles de hauteur , dont
trois sont indispensables pour la mesure du
Pic ; savoir : le sommet du Piton vu en d,
le signal ^ vu en a ^ et la dépression de l'ho-
rizon de la mer. Il auroit été à désirer que
l'observateur eût déterminé ces angles au
moyen de son cercle à réflexion , en em-
ployant » comme horizon artificiel ^ un verre
plan ou du mercure ' ; car l'erreur de col-
limatîon et la position horizontale de l'ins*
trument sont bien difficiles à déterminer avec
précision dans un quart de cercle mobile
d'un pied de rayon. D'après le manuscrit
conservé au Dépôt de la Marine , cette véri-
^ JTai fait Toir, dans un autre endroit^ qu'au bord
de la mer y on peut^ avec beaucoup d'exactitude,
mesurer la dépression de Fhorizon par un instrument
à réflexion, en prenant altematîyement des bauteurs
du soleil an-dessus de Phorizon de la mer et dans un
liorizon artificiel, et en réduisant ces bauteurs au
même instant.
a 10 LIVllK I.
fication des angles de hauteur n'a pas ra I
lieu; et l'harmonie qu' offrent les deux hau-
teurs dn Pilon an-dessus des points d et c,
prouve plus la constiince de l'erreur de col-
limation que i'cxuclilude de la valeur abso-
lue des angles de hauteur. Pour obtenir dent
résultats comparatifs , M. de Borda a dû
prendre sept distances zénithales ; savoir :
celle du sommet vu en c et en d, celle du
signal d vu en a et en c, celle du signal c vu
en (i, etlesdépressions de l'horizon delaraer
mesurées en d et en a. Tout le monde sait
que ces distances zénithales sont plus diffi-
ciles à obtenir avec précision que les angles
de position, surtout lorsqu'on ne peut faire
usage d'un cercle astronomique répétiteur.
Aussi, à circonstances égales, une méthode
est d'autant phis désavantageuse que les
angles de hauteur sont plus multipliés. Pour
résoudre la question de savoir quel est le
noiîibre de toîses dont la hauteur du Pic
peut avoir été trouvée trop grande ou trop
petite, j'ai supposé une erreur dans la me-
sure de la base, dans celle de l'angle soiis-
tendu par la montagne . et dans les réfractions
terrestres. Si le volcan avoit 1925 toises d'élc-
CHAPITRE m. 211
vatîon absolue au lieu de igoS toises , l'angle
de P en c seroit, d'après le calcul de M. Olt-
manns et le mien, de ii® 36' 34.'^ au lieu
de 11*^ 29' 18'^queM. de Borda a trouvés; les
bases c delà h seroient de 9260 et 1391 pi eds,
au lieu de 9159 et 1377 pieds. Or, comment
supposer que Ton se soit trompé de 7' 16'''
en déterminant Terreur de coUimation du
ipiart de cercle, et de 14. pieds dans la
double mesure d'une base de 229,6 toises?
Nous ignorons à combien M. de Borda a
évalué l'effet de la réfraction terrestre :
mais il est probable que sa supposition n'a
pas différé beaucoup de t^ de Tare. La dis-
tance du volcan est de 9 milles , et une varia-
tion de réfraction de 22''' ne changeroit encore
^e d'une toise la hauteur totale de la*
montagne.
Gomme les bases qui servent à la mesure
des montagnes ne se trouvent généralement
pas sur les côtes et au niveau de l'Océan ,
les voyageurs sont forcés de recourir, soit
à des mesures barométriques , soit à la dé-
pression de l'horizon. Dans Topération de^
M« de^ Borda , ces réductions ont été asse«
considérables ; d étant élevé fje 169 toîse».
lia LITRE I.
et c de 55 loises au-dessus de la surface de
l;i mer. Or, quand il s'agit de comparer des
mesures baromciriques et géométriques qui
ne différent que d'un pelil nombre de toises,
il faut examiner quelle est la limite des
erreurs que l'on a pu conmiettre, et si ia
mesure pèche par excès ou par défaut. Les
variations de la rérraction terrestre élèvent
ou dépriment l'horizon de la mer de 2 on
5 minutes pour un observateur placé sur la
côte à 3 ou 4 toises de hauteur. A cette dis-
tance, les trajectoires peuvent être plus ou
moins concaves ou convexes, selon la tem-
pérature du sol ou de la mer, et selon le
décru issenienl iné^^yl d^ densité qu'offrent les
couches d'air superposées. A mesure que
l'observateur s'éliive au-tlessus des côtes, les
erreuis dues aux variations irrcgulières de
la réfraction diminuent considérablement; et
il est facik- de prouver que , lors de l'opéra-
tion de M. de Borda, elles n'ont pas excédé
3 à 4 toises '. Comme la mer, à cette époque,
' Les nombreuses observations «le dépression faites
par M. Mcchalii n MohIjouj, près de Barcelone, ne
JiilÎTi'ut eolre elli's ijue de 7I toises. C'est !.t limite
«tes écarts extrêmes , la hauteur (olule de la montagne
CHAPITRE III. il5
étoît plus froide qiie Tair , les stations e et d
peuvent avoir été trouvées moins hautes
qu-'elles ne le sont effectivement', et Ton
peut supposer, ce qui est confirmé par les
mesures barométriques , que le résultat tri-
gonométrique, fait en 1776, pèche plutôt
par défaut que par excès.
ËQ, résumant ce que nous venons de cons-
tater par l'examen successif des élémens qui
étant de io5 toises. Délambre, Base du Syatims mé^
trique, T. II, p, 769 et y 65.
* Biot , sur les réfractions extraordinaires, dans les
Mémm de P Institut, 1809, p. 167, 177 et 180. M. de
Borda , comme la plupart des géomètres qui ont me-
suré la dépression de l'horizon, a négligé d'indiquer
la température de l'Océan ; mais nous savons qu'à
cette époque l'air était à 35^ ; et , d'après les obser-/
vations rapportées plus haut , p. 65-98 , on peuè
admettre que la chaleur de l'eau de la mer a été de 20
à u\ degrés. Or , des hauteurs de 3o toises calculées ,
dans la supposition d'une réfraction moyenne de 0,08
et d'un décroissement uniforme en progression arith-
métique , paroissent diminuées de 5 toises lorsqu'il y
a quatre degrés de différence entre la température de
l'air et de l'eau. Ce nombre résulte des observations
pombreuses faites par MM. Biot et Mathieu à la tour
^ Dunkerque.
3l4 LIVRE I.
entrent dans le calcul de l'élévation absolue
du Pic de Ténériffe , il résulte que la mesure
trigonomé trique laite par M. de Borda est
probablenaent exacte à moins de ïtî de la hau-
teur totale, à moins qu'on ne suppose des
erreurs accidentelles dues à la ncgligeoce des
observateurs.
Je ne doute pas que ce même degré de
précision puisse être atteint, dans des cir-
constances Hlh favorables, par des mesures
multipliées faites au mojeii du baromètre;
mais il est difficile déjuger, lorsqu'il s'agît
de quelques observations isolées, si des venls
obliques, ou une inégale distribution de la
chaleur dans les couches d'air superposées,
n'ont pas altéré les résultais. Des trois me-
sures barométriques faites par MM. de Borda,
Lamauon et Cordier, et calculées d'après la
formule de La Place et le coefficient de Ha-
mond , il n'y a que la seconde qui ne donne
pas des hauteurs plus grandes que l'opéra-
tion géométrique. Si l'on substitue à la for-
mule de La Place celle de Deluc ou de
ïrembley , les hauteurs, au lieu dépêcher
par excès, pécheront par défaut. En suppo-
sant que le Pic ait effectivement igoS loises
CHAPITRE ni. 3l5
d'élévation, la formule de La Place, ap-
pliquée aux observations barométriques de
MM. Lamanon et Gordier ^ n'offriroit qu'une
erreur de 5 v toises ou de jïe ? quantité ex-
trêmement petite, et qui ne seroit que la
moitié ou le tiers de celle à laquelle d'excel-
lens observateurs peuvent être exposés \
Le premier coefficient * de la formule baro*
métrique de M. La Place , publiée en 1 798 , se
fondoit sqr la comparaison des mesures baro-
métrique et géométrique du volcan de Téné-
riflfe , faite par M. de Borda. L'illustre auteur
de la Mécanique céleste , ayant reconnu dans
^ M. D'Aiihuisson conclut, après avoir discuté un
grand nombre d'observations calculées d'après la for*
mule de La Place , et comparées à des mesures géode*
ii^ues précises^ « qu'en évitant les causes manifeste»
d'inexactitude, tels que les heures du matin ^ les
cfaaugemens considérables de temps d'un jour à l'autre,
ks orages et l'influence des localités , on peut regarder
un centième comme la limite des erreurs. Il ajoute
que, le plus souvent > par des compensations heu-
reuses, l'erreur ne sera que de quelques millièmes. »
Journal de Physique , T. LXXI, p. Z5,
^ Le coëfiicient^ 17972 met. Exposition du Syst. du
Monde, éd. 1, , p. 82. Rarnond, Mém. sur laformuU
barométrique , p. 2.
n
216 ■ LITRE 1.
la suite que ce coefficient ne donnoît pas des
hauteurs exactes, en a substitué un autre
fourni par les excellentes observations de
M. Ramond. En examinant la relation manns-
crite du voyage de Borda, on ne peutdeviner
la source d'une erreur qui paroît excéder
de beaucoup celle de la mesure barométrique
du Mont-Blanc par Saussure. Le baromètre
correspondant a été observé, à l'Orotava,de
quart d'heure en quart d'heure; ses plus
grandes variations, en vingt-quatre heures,
ont été de quelques dixièmes de ligne. Ou a
vérifiéavecsoin leséchelles; on a tenu compte
de l'accumulation du mercure dans ta cu-
vette *. Les thermomètres ont été observés '.
à l'ombre ; les moindres circonstances se I
trouvent indiquées dans les journaux de ^
MM. de Borda et Varela. Ces voyageurs sont
même les seuls qui aient porté deux baromè-
tres à la cime du Piton. Les deux instrumens
s'accordoient à 5 ou 4 dixièmes de ligne, et
l'on prenoit constamment la moyenne entre
les deux. Si l'on ne connoissoit pas avec assez
de précision la vérilable hauteur du Pic, 00
' Elle étoiltlco,9iifligii.;au bord du crolcrc.
CHAPITRE m. 317
Bvroît penser que la mesure barométrique
ite en 1776 nepourroit être en erreur deiî?,
ndis qu'elle l'est probablement au delà de k>
sulHt de comparer les indications du baro-
ètre et du thermomètre de Borda avec les
dicalions de ces mêmes instrumens dans les
lyages de Lamanon et de M. Gordier, pour
iconnoltre que, dans la matinée du 1." oc-
bre 1776, sur le sommet du Piton, la
'ession de l'air a éprouvé une modification
itpaordinaire et très-problématique. Voici
s élémens de cette comparaison :
BA«û«.^TT>..«MOM.I>.KU««Un.
ê
m
Botda,
.77G.
LamaDoo,
rySS.
CordUr,
i8o3.
Dcia
Hnr.
■99.7
8-
Bar.
"9 9.'fi
ï8 4,6
4°.9
i5"
B. i555 1.
C. i543
B. i34 t.
C. i55
nintl
Pic.
Bar.
.8. ,9
Th-r.
8",S
18 3,0
9°.
Bar.
iM4,u
î8 5,C
fi".?
B. 13761.
C. ,ç,->o
C. i65i.
L. u3
Îl8 LIVRE I.
On est frappé de voir dans ce tableau que
M. de Borda a trouvé ses baromètres , au som-
met du Pic, /( li^-'Hes pins bas que d'autres
observateurs, et sans que les indications
du tberm OUI être servent à expliquer une si
énorme différence dans la pression atmosphé-
rique '. Onpourroit croirequelesinstrumens
se soient dérjing'és pendant la nuit que les
voyageurs ont passée à la station des Rochers;
mais on trouve marqué tout exprès, dans les
journaux de MM. de Borda et Varela, que, le
lendemain du voyage, la différence entre le ba-
romètre de M. Pasley, à l'Orotava, et ceux qui
avoienlservià la mesure du Piton, étoit resiée
la même à deux dixièmes de li^^nie près. Le
volcan de Ténériffe , comme tous les Pies très-
élancés, est sans doute peu propre à essayer
' L'erreur d'un dpgré dans l'indication de la tem-
péi':iii le (le l'air ne cbangcroit encore la hauteur du
Pic qu'à peu près de 3'- lois. Un grand nomlire île
liunaescbscryations, faites àla cime du Sain t-Dernaril,
proui.' .[ue les cliivations tulales calculées sonl trop
graniks ou irop petites chaque fois que les lenipéra-
Imes sont an-dessus ou au-dessous de la température
ino\eiin(; des deux stations. Journal de JPhydqut,
T. LXM , p. lo.
CHil^ITAE m. 219
Terreur des coëfBciens barométriques. Il se
forme des vents obliques sur la pente rapide
delà montagne ; et il esta supposer que ^ lors
de la mesure de M. de Borda , un vent ascen-
dant très-violent , ou quelque autre cause
perturbatrice inconnue, ont fait baisser le ba-
romètre. Le temps avoit été pluvieux la veille ;
le décroissement du calorique étoit d'une ex-
trême lenteur, et vraisemblablement très*peu
uniforme, ^ce qui met en défaut toutes les
formules : malgré ces circonstances , sans le
témoignage d^un observateur aussi exact que
M. de Borda , on auroit de la peine à croire
que la pression barométrique pût changer de
quatre lignes à une hauteur de plus de 1900
toises et aux limites de la zone torride. U en
est d'une mesure barométrique isolée comme
d'une longitude déterminée par le simple
transport du temps. L'une et l'autre, exécutées
avec de bons instrumens et dans des circons-
tances favorables, sont susceptibles d'une
grande exactitude; mais, lorsque le^ variations
météorologiques ouïe retard du chronomètre
ne suivent pas une marche régulière et uni-
forme, il est impossible de fixer la limite des
erreurs, conuue on le fait avec succès, en
Î20 LIVRE I.
discutant une opération géométrique, ouïe
résultat d'une série dé dislances lunaires.
Après avoir exclu la mesure baroinctrique
de Borda, il nous en reste deux autres qui
inspirent une grande confiance et dont l'une
paroît péclier un peu par défaut, comme
l'autre par excès. Nous avons déjà fait remar-
quer que leur résultat niojen ne diŒere pas
de o,oo3 de la mesure géffmétnque , et nous
ne donnerons p,is la préférence aux obser-
vatt'ins barométriques de Lamanonsur celles
de M. Curdier, parce que nous croyons avoir
prouvé que le résultat même de la triangu-
lation pourroit bien être trop petit de quelques
toises, et que M. Cordicr a l'ait son vojage
par un temps trcs-bcau et trcs-constanl. Ce
savant pense que sa mesure doit donner un
résultat ircs-approchantde la vérité» à cause
des précautions nombreuses qu'il a prises pour
éviter les erreurs '. L'observation a été faite
le malin , et l'on sait que . pour cette époque
du jour, la fonriule de M. La Place donne des
hauteurs trop foibles, parce que son coefficient
aélG détermine par des observations failçsà
' Ramtind, ji. 5 et 26,
CHAPITRE m. 121
midi: iDais> d'un autre côté^ M. Ramond a
rendu probable que le coefficient adopté pour
nos contrées septentrionales doit [subir une
légère diminution , pour l'approprier à la
mesure des hauteurs comprises entre les Tro-
piques ou rapprochées des limites de la zone
torride '. Ily a donc eu compensation ^ et cette
compensation n'a pas été troublée par les efFets
de la variation diurne du baromètre. J'insiste
sur cette dernière circonstance, parce que des
physiciens distingués ont affirmé récemment
que le baromètre doit baisser sur les hautes
montagnes, tandis qu'à neuf heures du matin
il atteint son maximum dans les plaines. Cette
assertion * ne se fonde que sur des aperçus
théoriques et sur un phénomène local observé
par Saussure dans les Alpes. Les observations
que nous avons faites , M. Bonpland et moi ,
jBur les variations horaires du baromètre,
depuis les côtes jusqu'à 2000 toises de hauteur,
prouvent au contraire que, sous les Tropiques,
le mercure atteint son maximum et son mini--
mum exactement aux mêmes heures dans les
basses régions et sur les sommets des Andes« *
* Ramond, p. 97.
' Joum. de Phys^ , T. LXXI, p. i5.
222 I.TVBE I.
La véritable hauteur du Pic de Ténériffe
dîflere probablement peu de la moyenne entre
les trois mesures géométriques et baromé-
triques de Borda , LamanonetM. Cordier :
igoS toises.
1902
La détermination exacte de ce point est
importante pour la physique, à cause de l'ap-
plication des nouvelles formules baromé-
triques; pour la navigation, à cause des angles
de hauteur que des pilotes instruits prenneat
quelquefois en passant à la vue du Pic ; pour
la géographie, à cause de l'usage que MM. de
Borda et Varela ont fait de ces mêmes angles
pour le relèvement de la carte de l'archipel
des Canaries.
Nous avons agile plus haut, T. L p- 5o3,Ia
question de savoir si la côte d'Afrique peut
être vue du sommet du volcan de Ténériffe.
Ce problème a été discuté par M. Delambre,
CHAPITRE m. 223
auquel nous devons un si grand nombre d'ob-
servations précieuses sur les réfractions hori-
zontales. Voici les fondemens du calcul dont
nous n'avons donné que le seul résultat dans
le 2/ chapitre : soit (fig. 2) M le Pic de Téné-
riffe , et N la côte qui est éloignée du pied du
Kc de Tare PTQ = 2» 49' o'\ Comme la
réfraction fait paroître les objets plus élevés
qu'ils ne le sont réellement , il sera possible
de voir du haut du Pic le point N , bien qu'il
soit caché par la courbure de la terre- Ce
point sera effectivement visible , s'il est assez
élevé pour envoyer un rayon qui , en décri-
vant la courbe NTM à travers les couches dé
l'atmosphère , ne fasse que raser la terre en T.
Du Sommet du Pic on apercevroit doncà la
fois les points T et N , et l'observateur qui
«eroit placé en T verroit les points N et M
dans son horizon N'TIM^ Si l'on désigne
par h= 1904* la hauteur du Pic, d'après
la mesure géométrique de Borda , par
R == 3271225' le rayon de la terre, et enfin
par c le coefficient de la réfraction terrestre ,
dont la valeur moyenne a été trouvée de 0,08
par M.!(Delambre , on aura la distance V^^^\^
à laquelle doit être l'observateur, pour voirie
1
224- LIVRE I.
sommet M en M' à l'horizon, par la formule
qui donne PT = 2° y' 26". Telle est la plus
grande dislance à laquelle on puisse aperce-
voir le Pic du niveau de la mer. Si l'on re-
tranche PT de PTQ :^= 2" ^9' o", il restera
QT = 41' ^4"i avec cette distance on trou-
vera aisément la hauteur N Q := /i' que doit
avoir la côte pour paroître eu N' à l'horizon.
En effet, si, dans la formule précédente , oo
remplace l'arc PT par QT et la hauteur h
par h', on aura
Une.<iT.=j^V^
d'où l'on tire
Ainsi , en vertu de la réfraction , et malgré
la courhure de la terre qui , à la distance PQ,
cacheroit une montagne de37o' . , on pourroif
CHAPITKB ni. 2^5
voir quelquefois uoe montagne située sur la
côte et élevée seulement de 202 toises; mais;^
comme les réfractions sont incertaines et
peuvent même être négatives ^ il seroit impru-
dent d'affirmer quelque chose pour d'aussi
grandes distances pour lesquelles on n'a nulle
observation.
Rl&flULTATS DES DETERMINATIONS DS
HAUTEUR.
Laguna > ville • JSt ^.36o toises»
Orotava^ vUle y. i63
Pin du Dornajito 533
Estancia de los Ingleses. ... i553
Caverne de glace. . . *. 1733
Pied du Piton.. "r 182»
Sommet du Picde Ténéri£Pe. 1909
J*ai rapporté 5 dans le Chapitrell ", le ré-
sultat des observations de longitude que j'ai
(aites à Sainte-Croix de Ténériffe. Voici des
données tirées du manuscrit de M. de Borda ^
^Tomel^ p.2i3.
326 LltRE""!.
et qui serviront à compléter ce qui a été rap-
porté dans le Recueil Je mes observations
astronomiques (T, I,p. xxxvn et 28). Don
Josel'Vareiaobserva, le 3o 30^11776, aupôrt
delà Gomera , l'émersion du troisième salellile
de Jupiter, à S^ /^o' 8". Tolîiîo vil , à Cadix,
celte même émersion , à it>^ 20' 28". Difle-
rence des méridiens, o*" h5' 20"; le porlde
la Gomera êlaiït situé, d'après les opérations
de Borda, o'' 5' 28" à l'est de Sainte-
Croix, on trouve, pour ce dernier endroit,
o'' 3q' 52". Le 12 octobre, Varela obserT»
l'imniersioa dû troisième satellite à Sainte-
Croix, à f?-^ 4*' 1 '"- Tofino fit la même ob-
servation àCadixj à i5''22' 26", Différence
dçs méridiens, 0'' 4o' i5". Le même jour,
émersion du Iroisiënle satellite à Saiote-Croiï,
à iSh 52' 5j"; à C;idix, 16'' 32' 54". Diffé-
rence, o'' 4o' 5". L;i moyenne de ces trois
observations de satelliles, qiti n'avoient point
encore été publiées , donne Saint-Croix à
l'ouest de Paris de iS" 06' 45", en comptant,
avec M. de Borda, pour Cadix, 8° 56' 0^
conformément à l'observation de l'éclipsé
annulaire du soleil de 17G4, calculée par
Duscjour> niais la véritable longitude de
CHAPITRE ni. 227
Fancien obsen^aloire de Cadix étant, d'après
un grand nombre d'occultations d'étoiles ',
calculées par MM. Triesnecker et Oltmanns,
de 8® 37' 37'^, il en résulte, pour Sainte-
Croix, par les satellites , i8<^ 38' 22'^. Varela
et Tofino se servoient de deux télescopes de
Pollond de si pieds de longueur, et avec les-
quels ces deux observateurs avoient souvent
obtenu à Cadix des résultats d'un accord par-
lait. Deux observations des premier et second
satellites, faites parle père Feuillée, en 1724,
à la Laguna et à la ville d'Orotava , et com-
parées aux observations de Maraldi, à Paris,
donnent, pour Sainte-Croix de TénérifFe,
i8<*36' 36^^ et i8<> 29' ii^S en supposant,
avec Borda, la Laguna de 2' 60^^ et la ville
de rOrotava de 16' . iS'''' à l'ouest du môle de
Sainte-Croix (Mém. de l'Acad. , 1 746 , p. a 2 3.)
Ces données, réunies aux résultats chronomé-
triques, concourent à prouver ce que j'ai
développé ailleurs, que la longitude du môle
n'est probablement ni plus petite que 1 8<* 33 '
ni plus grande que 18" 36' ou 18^ 58'. M. de
' Rec. d^obs, astron, , T. I. p. 25. Espiiiosa, Me-
morias de los Navegantes , T. I, p. 45.
2a8 LITRE t.
Borda, eu parlant, dans son Journal , du capi-
taine Cook , qu'il eut la satisfaction de ren-
contrer aux îles Canaries, ajoute : « Je ne con-
çois pas pourquoi ce célèbre navigateur, qui
connoissoit les déterminations des voyageurs
qui l'ont précédé, s'obstine à vouloir que
le port de Sainte-Croix soit par les 18" Si'o".
( Thii-d f^oyage, T. I, p. 1 9.) Avant l'expédition
de la Boussole et de YEspiégle, on croyoit
généralement la latitude du Pic de Ténériffe
de 28" 12' 54". (Maskeljnc, Brit. Mariner's
GiiUle, p. 17. ) Cook trouva le Pic, par des
opérations faites à la voile, 12' 11" plus aus-
tral et 2q' 'ôo" plus occidental que le mole
de Sainte-Croix. Les opérations géométriques
de Borda donnent, avec plus de prëcbion,
11' Sy" pour la différence en latitude, et
23' 54" pour la différence en longitude. Au
mole, le Pic a clé relevé aslrooomiquement
Ouest 28" 55' Sud. Angle do hauteur ap-
parent, 4" S7'. Distance, 22740 toises, en
supposant l'élévation du volcan de 1 904 toises.
Latitude du Pic, 38" 16' 53". Longitude,
18° 5g' 54". Je consigne ici tout ce qui a
rapport à cette montagne célèbre pour en-
gager les navigateurs à vérifier des résultais
CHAPITRE ÏII. 229
aussi imporlans pour la géo^aphie nau-
tique.
M. de Borda est le seul voyageur qui ait
comparé, d'une manière précise, Tinclinaison
magnétique à Sainte-Croix et à la cime du
Pic de TénérifTe. Il a trouvé la dernière de
1*^ i5' plus grandei {Manuscrit du Dépôt ^
Cah. 4-*-) Cette augmentation d'inclinaison
observée sur le sommet d'une haute montagne,
est conforme à ce que j'ai remarqué plusieurs
fois daâte la chaîné^ des Andes : elle dépend
probablement de quelque système d'attrac*
tdons locales; mais, pour bien juger de ce
phénomène, il fan droit connoître exactement
Fintlinaison de l'aiguille aimantée au pied du
volcan, par exemple, à la ville d'Orotava.
La déclinaison, en 1776, étoità Gomera de
i5® 45' , au môle deSainte-Groix de i5® 5o',
et du bord du cratère du Pic, 19* 4o' ver»
le nord-ouest.
V.- . • ....- -V .■«'. •
LIVRE IL
CHAPITRE IV.
Premier séjour à Ciimana. — Rhes du
Manzatinras,
JN DUS étions arrivés au mouillag'e, TÎs-à-tis
de l'embouchure du Rio Manzanares , le
16 juillet, à la pointe du jour; mais nous ne
pûmes débarquer que très-tard dans la ma-
tinée, parce que nous fûmes obligés d'attendre
la visite des officiers du port. Nos regards
étoient fixés sur des groupes de cocotiers qui
bordoient la rivière, et dont les troncs excé-
dant soixante pieds de hauteur dominoicnt le
paysage. La plaine étoit couverte de touiFes
de Casses, de Capparis et Se ces Mimoscs
arborescentes qui , semblables au pin lîe
riuilie , étendent leurs branches en forme
de parasol. Les feuilles pennées des palmiers
se détachoient siif l'azur d'un ciel doiil la
puiL'lé ii'éloil troublée p;ir aucune trace de
CHAPITRE IV. 201
vapeurs. Le soleil mon toit rapidement vers
le zénith. Une lumière éblouissante étoit ré-
pandue dansTair, sur les collines blanchâtres,
parsemées de Cactiers cylindriques , et sur
cette mer toujours calme, dont les rives sont
peuplées d'Alcatras * , d'Aigrettes et de Fla-
mants. L'éclat du jour, la vigueur des cou-
leurs végétales , , la forme des plantes , le
plumage varié des oiseaux, tout annonçoit
le grand caractère de la nature dans les
régions équatori^es.
La ville deCumana, capitale de la Nouvelle-
Andalousie , est éloignée d'un mille de Yem-
barcadère ou de la batterie de la Bocca y
près de laquelle nous avions pris terre , après
avoir passé la barre du Manzaa^res. Nous
eûmes à parcourir une vaste plaine^, qui
sépare le faubourg des Guayqueries des côte»
de la mer. L'excessive ehaleur de l'atmos-
phère étoit augmentée par la réverbération
du sol en partie dénué de végétation. Le
thermomètre centigrade , plongé dans le
* Pélican brun de la taille du cygne; Buffon, PL
enlum., w.® 957. Pelicanùs fuscus. Lin. (^Oi^iedo,
Lib. XIV y c. G.
* Sa lit do
3^2 LITRE II.
sable blanc, s'élevoit aZj",^. Dans de petites
mares d'eau salée , il se soulenoit à 3o",5,
taodis que la chaleur de l'Océan , à sa surface,
est généralement, dans le port de Cumana '.,
de 25<*,3 à 260,3. La première plante (jue nous
cueillîmes sur le continent de l'Amérique étoit
i'Avicennia tomentosa^qui, dans cet endroit,
atteint à peine deux pieds de hauteur. Cet
arbuste, le Sesuvium^ le Gomphrena jaune
et les Cactiers couvrent les terrains impré-
gnés de muriate de soude ; ils appartiennent
a ce petit uoiubre de végétaux qui vivent en
' En réanissant uu i canil nombre d'expérience»
faites en 179961,1800, à différenles saisons, je troure
que , dans le port de Cuniana , au nord du Cerro Co-
lorado , la mer est, pendant le jusant, de o^jS plus
cbamle (;ue pendant le flot , quelle que soît l'heure de
la marée. Je consignerai ici l'observation du ao oc-
tobre , qui peut presque servir de type , et qui a élé
faite sur un point des cotes où la mer, à i5o toises de
distance, a déjà 3u ou 4o brasses de profondeur. A dii
heures du matin : jusant , a6,''i ; air, près de la côte,
a?",*; air, près de la ville, 3o", a; eau du Mania nares,
a5",a. Â quatre heures de l'après-midi ; mer moo-
tante, 25",3; air, près des côtes, aC",3jaLr à Cu-
maua, 38°, 1 ; eau du Mamanares, s^",?.
■ .Manglii prielo.
CHAPITRE ÏV. 233
société > comme la bruyère de l'Europe, et
qui ne se trourent dans la zone torride que
sur Jfes rivages de la mer et sur les plateaux
élevés des Andes '. L'avicennia de Cumana se
distingue par une autre particularité non
moins'remarquable : elle offre l'exemple d'une
plante commune aux plages de l'Amérique
méridionale et aux côtes du Malabar.
Le pilote indien nous fit traverser son
}ardin qui ressembloit plutôt à un tailUs qu'à
un terrain cultivé. Il bous montra, comme
une preuve de la fertilité de ce climat , un
Fromager (Bombax heptaphjUum) dont le
tronc ^ dans sa quatrième année , avoit atteint
près de deux pieds et demi de diamètre.
Nous avons observé , sur les bords de l'Oré -
noque et de la rivière de la Madeleine , que
les Bombax , les Garolinea., les Ochroma et
d^autres arbres de la famille des Malvacées »
^Sur Pextréme rareté àes plantes socialea enirelie»
Tv^piques (voyez VJSssai sur la Géog. des plantes,
p. 19) ^ et un Mémoire de M. Brown, sur lés Protéa-
cées {Trans, of the Lin. Soc, Vol. X, P. 1, p. 23),
dans lequel ce grand Kotaniste a étendu et confirmé ,
par des faits liimbreux , mes idées sur les associations
des yégétaux d'une même espèce*
234 LIVRE 11.
prennent un accroissement exlrêmement ra-
pide. Je pense cependant qu'il 3" a eu quelque
exagération dans le rapport de l'Indien sur
l'âge du Fromager; car , sous la zone tempérce
dans les terrains titiniides et chauds de l'Amé-
rique septentrionale, entre le Mississipi elles
Monts Aleghany, les arbres n'excèdent pas un
])ied de diamètre ' en dix ans . et la végétation
n'y est en général que d'un cinquième plusac-
céléréequ'en Europe . même en prenant pour
exemple le Platane d'Occident , le Tulipier et
le Guprcssns disticha qui acquièrent de neiil
à quinze pieds de diamètre. C'est aussi sur la
plage de Cumana, dans It: jardin du pilote
gua^querie, que nous vîmes, pour la pre-
mière fois, un Giiaiiia ' chargé de fleurs,
' A cinc] picJs de lerre. Ces mesures sont d'unei-
cellciil oiiscrvateur, M. Michaus.
'l'ign npnrin, qu'il ne faut pas confoDilre a«c
l'ingn coiniimn ou Inga vera, Willd. (Mimosa Ings ,
Lin, \ Les étnmÎQesljl'inclies, au nombre de soixaniei
sois;iiLliî-ilix, sont atladu'i-s à une corolle vcrdiltre,
ont un éclnt sojcux et sontlemjinics [lar une anthère
inuiie. La llcur du Citamii a 18 ligm^s de long. La
hiiuli'ui- comiiiiine de ce bel ailnr, qui jiréferc Je»
(-Z1 !ruii^lÉiiiiii'.lts,ettdeKà 10 lijisf>. jL-riiiaiobscivcr,
CfiAnTAE IV. 256
et remarquable par Textrêrae longueur et
l'éclat argenté de ses nombreuses étamines«
Nous traversâmes le faubourg des Indiens y
dont les rues sont très -bien alignées , et
formées de petites maisons toutes neuves et
d'un aspect riant. Ce quartier de la ville
venoit d'être reconstruit , à cause du trem-
blement de terre qui avoit ruiné Gumana,
dix-huit mois avant notre arrivée. A peine
eûmes-nous passée sur un pont de bois> le
Rio Manzanares qui nourrit quelques Bavas
ou crocodiles de la petite espèce , que nous
vîmes partout les traces de cette horrible
catastrophe; de nouveaux édifices s'élevoient
sur les décombres des anciens.
Nous fûmes conduits , par le capitaine du
Pizarro ^ chez le gouverneur de la province ,
Don Vicente Emparan, pour lui présenter
les passeports qui nous avoient été donnés
par la première secrétairerie d'état. Il nous
reçut avec cette franchise et cette noble sim-
plîcité qui , de tout temps , ont caractérisé
à cette occasion , que l'on a distingué clans cet
ouvrage, par le caractère italique , les noms des
plantes nouvelles que nous avons recueillies , M. Boa-
pland et moi.
été nommé I
236 LITRE 11
la DatioD basque. Avant d'avoir été nommé
gouverneur de Portobelo et de Cumana, il
s'étoit dbtingué comme capitaine de vaisseau
daos la marine royale. Soq nom rappelle un
des cvcnemens les plus extraordinaires et les
plus affligeans que présente l'histoire des
guerres marilimes. Lors de la dernière rup-
ture entre l'Espagne et l'Angleterre , deux
fi-ères do 3L d'Euiparan se battirent, pen-
dant la nuit, devant le port de Cadix, I'ud
prenant le vaisseau de l'autre poiir une em-
barcation ennemie. Le combat tut si terrible
que les deux \ aisseaux coulèrent presque à la
ibis. Une très-petite partie des équipages fut
sauvée , et les deux iVéres eurent le malbeur
de se reconnoitre peu de temps avaot leur
morl.
Le gouverneur de Cumana nous témoigna
beaucoup de Siitislaction de la résolution que
nous a^ ions prise de séjourner quelque temps
dans la Nouvelle-Andalousie, dont le nom,
à foltc époque, étoil presque inconnu en
EuropL- , cl qui. dans ses montagnes et sur
le bord de ses nombreuses rivières, renferme
un grand nombre d'objets dignes de fixer
l'atlentiou des naturalistes. M. d'Ëmparaa
CHAPITRE IV. 207
nous montra des cotons teints avec des plantes
indigènes > et de beaux meubles pour lesquels
on avoit employé exclusivement les bois du
pays : il s'intéressoit vivement à tout ce qui
a rapport à la physique y et il demanda ^ à
notre grand étonnement^ si nous pensions
que, sous le beau ciel des Tropiques, Tat-
mosphère contenoit moins d'azote ( azotico )
«pi'en Espagne , ou si la rapidité avec laquelle
le fer s'oxide dans ces climats, étoit unique-^
ment Teffet d'une plus grande humidité in-
dic[uée^ar l'hygromètre à cheveu. Le nom
de la patrie, prononcé sur une côte lointaine ,
ne sauroit être plus agréable à l'oreille du
voyageur, que ne l'étoient pour nous ces
mots d'azote, d'oxide de fer et d'hygromètre.
Nous savions que, malgré les ordres de la
cour et les recommandations d'un ministre
puissant, notre séjour dans les colonies espa-
gnoles nous exposeroit à des désagrémens
sans nombre , si nous ne parvenions à inspirer
un intérêt particulier à ceux qui. gouvernent
ces vastes contrées. M. d'Emparan aimoit
jrop les sciences pour trouver étrange que
nous vinssions de si loin recueillir des plantes
et déterminer la position de quelques lieux
2ÔS LIVRE ir.
par (les niQyens astronomiques. Il ne supposa
d'antres motifs à notre voyage que ceux qui
étoient énoncés dans nos passeporis , et les
marques publiques de considération qu'il nous
a données pendant un long séjour dans son
gouvernement , ont contribué beaucoup à
nous procurer un accueil favorable dans toutes
les parties de l'Am crique méridionale.
Nous fîmes débarquer nos instrumens vers
le soir , et nous eûmes la satisfaction de
trouver qu'aucun n'avoit été endommagé.
Nous louâmes une maison spacieuse, et dont
l'exposition étoit favorable pour les observa-
lions astronomiques. On y jouissoit d'une
Iraîclieur agréable, lorsque la brise souffloil;
les feniîti'es étoient dépourvues de vitres, et
même de ces carreaux de papier qui, le plus
souvent, remplacent les vitres à Cumaiia.
Tous les passagers du Ptzarro quittèrent le
biltimcnt, mais la convalescence de ceux qui
avoient été attaqués de la fièvre inaligne
ctoit trcs-Icnte. Nous en vîmes qui, après un
nois, malgré les soins qui leur avoient été
donnés par leurs compatriotes, étoient encore
d'une foiblesse et d'une maigreur effrajantes.
Ij'liosjiilalilé , dans les colonies espagi
CHAPITRE IV. 25c)
est telle, qu*un Européen qui arrive, sans
recommandation et sans moyens pécuniaires,
est presque sûr de trouver du secours s'il
débarque dans quelque port pour cause de
maladie. Les Catalans, les Galiciens et les
Biscayens ont les rapports les plus fréquens
avec rAmériquç. Ils y forment comme trois
corporations distinctes , qui exercent une
influence remarquable sur le& mœurs, Tin-
dn^rie et le commerce colonial. Le plus
pauvre habitant de Siges ou de Vigo est sûr
d^être reçu dans la maison d'un Pulpero '
Catalan ou Galicien , soit qu'il arrive au
Chili, au Mexique ou aux îles Philippines.
3 'ai vu les exemples les plus touchans de ces
soins rendus à des inconnus, pendant des
années entières, et toujours sans murmure.
On a dit que l'hospitalité étoit facile à exercer
dans un climat heureux , où la nourriture est
abondante , où les végétaux indigènes /oitt*-
nissent des remèdes salutaires , et où le ma-
lade, couché dans un hamac, trouve sous un
hangar l'abri dont il a besoin. Mais doit-on
compter pour rien l'embarras causé dans une
'■' Petit marcliand.
er dont on i
2/(0 LIVRE 11
famille par l'arrivée d'un étranger
ne connoît pas le caractère? Est-il permis
d'oublier ces témoignages d'une douceur
compatissanle, ces soins affectueux des femmes
et cette patience qui ne se lasse point dans
une longue et pénible convalescence? On
a remarqué qu'à l'exception de quelques
villes très - popnlenses , l'hospitalité n'a pas
encore diminué d'une manière sensible depuis
lepremier établissement des colons espagnols
dans le nouveau monde. Il est affligeant de
penser que ce changement aura Heu, lorque
la population et l'industrie coloniale feront des
progrès plus rapides , et que cet état de h
société, que l'on est convenu d'aj^eler une
civilisation avancée, aura banni peu à peu
« la vieille franchise castillane. »
Parmi les malades qui débarquèrent à Cu-
niana, se trouvoit un nègre qui tomba en
démence, peu de jours après notre arrivée:
il mourut dans cet état déplorable, quoique
son maître, vieillard presque septuagénaire,
qui avoit quitté l'Europe pour chercher un
établissement à San Blas, à l'entrée du golfe
de Californie , lui eût prodigué tous le)
secours imaginables. Je cite ce fait pour
CHAPITRE IV. 3^1
«
prouver qu'il arrive quelquefois que des
hommes nés sous la zone torride , après avoir
habité les climats tempérés, éprouvent les
effets pernicieux de la chaleur des tropiques.
Le nègre étoit un jeuiie homme de dix-huit
^DSj très-robuste, et aé sur la côte de Guinée.
Va séjour de quelques années sur le plateau
des Gaslilles avoit donné à son organisation
ce degré d'excitabilité qui rend les miasmes
de la zone torride si dangereux pour les
habitans des pays septentrionaux.
Le sol qu^occupe la ville de Gumana fait
partie d'un terrain très-remarquable sous le
point de vue géologique. Comme depuis mon .
retour en Europe, d'autres voyageurs m'ont
devancé dans la description de quelques
parties des côtes qu'ils ont visitées après moi,
îe dois me borner ici à donner du développe-
ment aux observations vers lesquelles leurs
études n'étoient point dirigées. La chaîne des
Alpes calcaires du Bergautin et du Tatara-
quai se prolonge de Test à l'ouest depuis la
cime de ïlniposible jusqu'au port de Mochima
et au Gampanario. La mer, dans des temps
très-reculés , paroît avoir séparé ce rideau de
montagnes de la côte rocheuse d'Araya et de
II. 16
i\7 LIVRE n.
Maniquarez. Le vaste golfe de Cariaco estdà
à DDC iri'uptiun pi^liigîque, et l'un ne sanruit
douter qu'à cette époque , les eaux oui
couvert, sur la rive inéridiondle, tout le ter-
rdîo iDiprétjné de muriale de soude que
traverse le Rio Manzanares. Il sufEt de jeter
an coup d'œil sur le plan topographique de
la TÏlIe de Cumana , pour prouver ce fait auKi
indubilalile que l'ancien séjour de la mer
dans le bassin de Paris, d'Oxford et de Rome.
Une retraite leiile des eaux a mis à sec cette
piage étendue dans laquetle s'élève uo gronpe
(le mon lîciiles composés de gvpse et de brèches
calcaires, de la lormation la plus récente.
La ville de Cuinaoa est adossée à ce groape
qui étoil jadis une île du ^olfe de Cariaco. La
partie de la plaioe qni est au nord de la ville
s'appelle la Peûle Plage '; elle s'étend à l'est
jusqu'à Punta Delgîida , oâ une vallée étroite,
couverte de Gomphrenaflava.marcjue encore
le point de l'ancien déversoir des eaux. Cette
vallée , dont Tentrée n'est défendue par aacuB
ouvraj^e exiéricur, est le point par lequel la
pLicc est le plus exposée à une atta(jue miU-
CHAPITRE tV. 245
taire. L*ennemi peut passer en toute sûreté
€lDtre la Pointe des sables du Barigon » et
rembouchure du Manzanares , où la mer,
près de l'entrée du golfe de Gariaco, à 4o, 5o
^, plusausud^-esty même jusqu'à 87 brasses
de fond. Il peut débarquer près de Punta
Delgada y et prendre le fort Saint-Antoine et
la ville de Ouniana de revers^ sans craindre
le feu des batteries de l'ouest construites à la
Pèîke Plage ^^ à Tembouchure de la rivière,
et au Cerw Colorado.
,Xa colline de brèches calcaires, que nous
venons de^ considérer comme une île dans
Tancien gôïfe , est couverte d'une forêt épaisse
de Cierges et de Raquettes. Il j en a qui ont
trente à quarante pieds de haut, et dont le
tronc, couvert de Lichens et divisé en plusieurs
branches, en forme de candélabre, offre un
aspect extraordinaire. Près de Maniquarez,
à la Puuta Araja, nous avons mesuré un
Cactier dont le tronc avoit plus de quatre
pieds neuf pouces de circonférence ^. Un
' Punta Arenas del Barigon , au sud du château
d^Araya.
* A Foucst de los Serritos*
^ Tuna macJio, On distingue dans le bois du Cactus
16*
344 tnilE H.
Européen, qui ne connoîl que les Raquettes
de nos serres , c^t surpris de voir epe le bols
de ce végétal devient extrêmement dur avec
l'âge, qu'il résiste pendant des siècles à l'air
et à l'humidité, et que les Indiens de Cumana
l'emploient de préférence pour des rames et
des seuils de porte. Cumana, Coro, l'île de la
Marguerite et Curaçao sont les endroits de
l'Amérique méridionale qui abondent le plus
en végétaux de la famille des Nopalées. C'est
là seulement que des botauistes , après un
long séjour, pourroient composer une mono-
grapliie des Cactus qui varient singulièrement,
non dans leurs fleui-s et leurs fruits , mais
dans la forme de leur tige articulée , le nombre
des arêtes et la disposition des épioes. Nous
Terrons dans la suite comment ces végétaux,
qui caractérisent un climat chaud et excessi-
vement sec , semblable à celui de l'Egypte et
de la Californie, disparoissent peu a peu à
mesure que l'un s'éloigne de la Terre-Ferme
pour pénétrer dans l'intérieur des terres.
lespraloiigemensraédulbires, commcM. Desfontalnei
l'a J,ijà obseiTé. (Journ. de Phy». , T. XLVllI,
p. i55.)
CHAMTRE IV. 24.S
Les groupes de Cierges et de Raquettes
sont y pour les terrains arides de l'Amérique
. équinoxiale, ce que les marécages, couverts,
de Joncacées et d'Hydrocaridées, sont pour
nos pays du Nord. On regarde presque comme
impénétrable un endroit où des Gactiers.
épineux de la grande espèce soat réunis par
bandes* Ces endroits, appelés Tunahs ^ n'ar-
rêtent pas seulement Tindigène qui marche
niî jusqu'à la ceinture ; ils se font craindre éga-
lement des castes pourvues de vêtemens. Dans
nos promenades solitaires , nous essayâmes de
pénétrer quelquefois dans le Tiinal qui cou-
ronne le sommet de la colline da cluiteau, et
dont une partie est traversée par un sentier,.
C'est là qu'on pourroit étudier, sur des
milliers d'individus, l'organisation de ce sin-
gulier végétal. Quelquefois la nuit nous sur-
prit subitement ;, car le crépuscule est presque
nul sous ce climat. Nous nous trouvâmes alor$
dans une position d'autant plus pénible que
le Cascabeloyx serpent à sonnettes ' , le Coral,
* Crotalus cumanensis etC. Lôflîngii, deux espèces
nouvelles. Voyez mon Recueil d'Ohserv, zoologiques ^
T. IF, p. 8.
2^6 LITRE n.
et d'aulres vipères, iminies de crochets veni-
meux, Fréquentent, d.nns te temps de la ponte,
ces endroits hnilans i^t uiides, pour y déposer
leurs œufs sons le sable.
Le chAteau Saint-Antoine est construit à
l'extrémité occidentale de la colline. Il ne se
trouve piis sur le point le plus élevé, étant
dominé à l'est par un sommet non forlifié. Le
Tiinai est regardé ici et partout dans les
colonies espa*;iioles, comme un moyen de
défense militaire assez important. Lorsqu'on
élève des ouvratfes de terre, les ingénieurs
cherchent à multiplier les cierges épineux el
à favoriser leur accroissement, comme ils ont
soin de conserver les crocodiles dans les fossés
des places de guerre. Sons un climat où la
nature organique est si active et si puissante,
l'houmie appelle à sa défense les reptiles car-
nassiers et les plantes armées de formidables
épines.
Le chi'iteau Saint- Antoine, sur lequel, les
jours de fêtes, on arbore le pavillon castillan,
n'est élevé que de trente toises au-dessus du
niveau des eaux dans le golfe de Gariaco '.
' CetteélévatioD est concilie delà distance zéuithale
CH.inTHE IV. 2^7
Plaoé $ur une colline nue et calcaire , il
domine la ville et ^e présente d'une manière
très -pittoresque aux vaisseaux qui entrent
dans le port. Il se détache en clair sur le
sombre rideau de ces montagnes qui élë^'ent
leurs sommets jusqu'à la région des nuages,
€t dont la teinte vaporeuse et bleuâtre se
nme avec l'azur du ciel. En descendant du
fort Saint- Antoine vers le sud -ouest, on
trouve, sur la pente du même rocher, les
raines de Tancien château Sainte-Marie. C est
un site délicieux pour ceux qui veulent jouir,
Ters le coucber du soleil, de la fraîcheur de
la brise de mer et de Faspect du golfe. Les
hautes cimes de File de la Marguerite ' se
présentent au-dessus de la côte rocheuse de
Tisthme d'Araya; vers l'ouest, les petites îles
de Caracas , Picuita et Boracha rappellent les
dtt mât aaquel on attoche les flammes servant de
ttgnaux. J'ai trouvé , à la grande place de Cumana ^
cet angle ^ non corrigé, par la réfraction de SS»*!!' lo".
D'après le plan topographique de Cumana , levé ,.
en 1793, pal* M. Fidalgo , la disLince horizontale At
la Gran-Plaza , au GastîUo de San Antomo , est d«
920 toises.
' Le promontoire du Macanao.
2^8 Ln-EE ir.
catastrophes qui oot déchiré les côtes delà
Terre -Ferme. Ces îlols ressemblent à des
ouvrages de ibrlification ; et, par l'effet du
mirage, tandis que le soleil échauffe inéga-
lement les couches inférieures de l'air, l'Océan
et lesi)l, leurs pointes paroissenl soulevées,
comme l'extrémité des grands promontoires
de la côte. Ou se pïaît, pendant le jour, à
suivre ces phénomènes inconslaus '; on voit,
à l'entrée de hi nuit, se rasseoir sur lents
hisses, Cfs niasses pierreuses suspendues en
l'air; et l'astre dont la présence vivifie la
nature oro;anique, semble, par l'inflexion
variable de ses ravons, imprimer le moa-
veinent à la mche immobile, et rendre
ondoyantes les plaines couvertes de sables
arides.
La ville de Cuniana, proprement dite,
occupe le terrain contenu entre le château
Saint-Antoine et les petites rivières du Man-
zanares et de Santa Calalina. Le Delta , formé
' La véritable cause do mirage ou ilc la rérraction
exlraoritjtiiiirc que subissent les rayons, lorsque de>
roucbes d'ail' de deusltés dilTéreutc» se trouvent super-
pnsL'i's les «lies aux autres , a di'jà éti: enlreTue par
llooke. Vojczscs Poii/i. IForks, p. 473.
CHAPITRE IV. 2^9
par la bifurcation de la première de ces
rivières, offre un: terrain fertile couvert de
M«unmea , d'Achras ; de bananiers et d'autres
plantes cultivées dans les jardins ou charas
des Indiens. La ville n'a aucun édifice remar^
quable, et la fréquence des tremblemens
de terre ne permet pas d'espérer qu'elle
puisse en avoir un jour. Il est vrai que les
fortes secousses se répètent dans une même
année, moins*souvent à Cumana qu'à Quito ,
ou Ton trouve cependant des églises somp*
tueuses et très-élevées. Mais les tremblemens
de terre de Quito 'ne sont violens qu'en
apparence; et par la nature particulière du
mouvement et du sol, aucun édifice ne s'é-
croule, A Gumana, comme à Lima et dans'
plusieurs villes placées loin de la bouche
des volcans actifs , il arrive que la série des
secousses foibles est interrompue, après une
longue suite d'années , par de grandes catas-
trophes qui ressemblent aux effets de l'ex-
plosion d'une mine. Nous aurons occasion
de revenir plusieurs fois sur ces phénomènes ,
pour l'explication desquels on a imaginé
tant de vaines théories, et que l'on a cru
classer en les attribuant à des mouvemens
îSn I.lVJtR If.
perpendiculaiies et borizoïilaux, au cboc
et à l'oscillaLion '.
Les iiiiibourgs de Ciimana sont presque
aussi populeux que l'iincienne ville. On en
compte trois , celui des Serritos , sur le cliemin
tle la Plaga ehica , où l'on trouve quelque»
beaux Tamariniers; celui de Siiint-Francois,
vers ie sud-est, et le grand faubourg des
Guajqueries ou Guaygueries, Le nom de
celte tribu d'Indiens étoit lout-ïi-f;rit inconnu
avant la conquête. Les indigènes qui ie portent
appaitenoient jiidis à la nation des Gua-
raounos que l'on ne trouve plus que dans
les terrains marécageux compris entre les
bras de l'OréDoque. Des vieillards m'ont
assuré que la langue de leurs ancêtres éloit
un dialecte du Ciiaraoïnwj mais que , depuis
nu siècle, il n'existe, à Cumana et àl'île de
la Marguerite, aucun indigène de cette tribu
' Cette classiriunlioii tlale du lemps de PosidonluS.
C'est le Micciissio et Vinrtiitutio de SL-nèque [_Nal.
Qiitvst., \.i\i. VI, c. ai). Mais les anciens aToienl déjà
n-iiiarqué judicieusement que la nature des secoas^
est trop variable pour (jii'on puisse Passujélir à ces
luis iinagiiialres. (fLilon chez Plut., deptacit.pUloi.,
Lib, 111, .-. i5, etl R'^i-.l-e,'!. IX, p. 55i.)
CHAPITRE IV. 25 1
qui sache parler un autre idiome que le cas-
tillan.
- La dénomination de Guajqueries y de
liiéme que celle de Pérou et de Pérui^îen,
doit son origine à un simple malentendu. Les
Compagnons de Gristopbe Colomb , en Ion-*
géant File de la Marguerite^ où réside encore^
sur la côte septentrionale, la portion le plus
Boble ' de la nation guayqueriej» 'fencon-
tarèrent quelques indigènes qui hÂl^nnoient
des poissons en lançant un bâton attaché à
une corde et terminé par une pointe extrême-
ment aiguë. Ils leur demandèrent^ en langue
d'Hajti f quel étoit leur nom , et les Indiens
' Les Guayqueries de la Banda del Norte se re-
gardent comme de race plus noble , parce qu'ils se
ci^iébt moins mélangés avec les Indiens Chaymas et
d^atitres castes cuÎTrées. On les distiogue des Guay*
^[toéfies da continent à la manière de prononcer Tes-
pBgaol qu'ils parlent presque sans dessei^rer les dents.
Ils montrent avec orgueil aux Européens la Pointe de
la Galère, appelée ainsi à cause du vaisseau de Colomb
qui étoit mouillé dans ces parages > et le port du Man-
lEanillo y où ils jurèrent aux blancs, pocrr la première
fois y en 1498^ cette amitié qu'ils n'ont jamais trahie ,
et qui leur a fait donner, en style du palais, le titre
A^fiehû, fidèles. ( Voyez plus haut 7 p. 5/. )
crojant que la qnesdoa des étrangers aToit
rapport aux harpons formes da bois dur €t
pesant du palmier Macana^ répondirent
Guaikey Guaikey ce qui signifie bâton peuàùu
Il existe anjomid'hni une différence (rappanle
entre les Gaajqueries^ tribn de pécheurs
habfles et ciTilisés.^ et ces Guaraonnos sanvages
de rOrénoqne qui suspendent leurs habita-
tions aux troncs du palmier Manche !
La population de Gumana a été singoUëre-
ment exagérée dans ces derniers temps. En '
i8oOt plusieurs colons ^ peu habitués aux
recherches d'économie politique, faisoieat
monter cette population à 20,000 âmes,
tandis que des officiers du roi, employés à
radministratîon du pays, pensoîent que la
ville, avec ses faubourgs, n'en renfermoit
pas 12,000. M. Depons, dans son ouvrage
estimable sur la province de Caracas, donnoât,
à Gumana, en 1802, près de 28,000 habitans;
d'autres ont porté ce nombre, pour l'année
1810, à 3o,ooo. Quand on considère la len-
teur avec laquelle la population s'accroît à la
Terre-Ferme, je ne dis pas dans les cam*
pagnes, mais dans les villes, on doit révoquer
en doute que Cumaua soit déjà d'un tiers plus
CHAPITRE ÎV. 253
peuplée que la Véra-Cruz, port principaL
du vaste royaume de la Nouvelle-Espagne.
Il est même facile de prouver qu'en 1802 , la
population excédoit à peine dix-huit à dix-
neuf mille âmes. J'ai eu communication des
diSerens mémoires que le Gouvernement a
fait dresser sur la statistique du pays, à
Tépoque où l'on agitoit la question de savoir,
si le revenu de la ferme du tabac pouvoit
être remplacé par une contribution person^
nelle, et je me flatte que mon évaluation
repose sur des fondemens assez solides.
Un dénombrement , fait en 1792 , n'adonné
pour la ville de Gumana^ ses faubourgs et
les maisons éparses à une lieue à la ronde,
que 10,7^0 habitans. Don Manuel Navarete ,
officier de la trésorerie, assure que Terreur
de ce dénombrement ne sauroit être du tiers
ou du quart de la somme totale. En comparant
les registres annuels des baptêmes, on ne
remarque qu^un foible accroissement depuis
1790 jusqu'en 1800. Les femmes, il est vrai,
sont extrêmement fécondes, surtout dans la
caste des indigènes; mais, quoique4a petite
vérole soit encore inconnue dans ce pays,
là mortalité des enfans en bas âge est
354 tlTHE II,
effrayante , à cause de l'abandon extrême dan*
lequel ils vivent, et de la mauvaise habitude
qu'ils ont de se nourrir de fruits verls et
indigesl«s. Le nombre des naissances' s'élève
généralement de Sao à 600, ce qut indique
au plus une population de 16,800 anies. On
peut être sûr que tous les enfans indiens sont
baptisés et inscrits sur les registres des pa-
roisses; et en supposant que la population
eût été, en 1800, de 26,000 âmes, il n'y
aurait eu, sur qu ara nte-[ rois individus, qu'une
seule naissance; tandis que le rapport des
naissances à la population totale est, en
France, comme 28 à 100, et dans les ré-
' "Voici les résultais que j'ai lires des registres qui
m'ont élé commuuiqués par les curés de Guinaai.
IVaissannes de l'aiiaêe 1 79!^ . d.ios le district des Curaa
redores, 23-j j dans le district des C-ira» cantrenstt,
Sy\ dans le faubourg des Guayqueries , ou paroisM
i^Alta. Gracia , 209 ; dans le. faubourg des SerritflS,
ou paroisse du Socorro, 19. To:al, 532. On reconnoil,
par ces reg!slres des paroisses , la grande fécondité
des mariafCG indieus ; car, quoique le fiiuboui-g de)
Guayqucrics renferoie beaucoup d'individus <l'autres
cartes, on est frappé de la quanlité dVnfaiis nés sur
la rive gauche du Manzanares. Leur nombre s'élïT*
a dcus cinquiimos du total des naissances.
CHAPITRE IV. S53
gîons éqiiÏDOxiales du Mexique, comme 17
à lOOi..
Il est à présuraer que peu à peu le fau-
bourg indieD s'étendra jusqu'il l'embarca-
dère; la plaine qui n'est pas encore couverte
de maisons ou de cabanes, ajant au plus
340 toises de long '. Les chaleurs sont un peu
moins accablantes du cùlé de la plage que
dans l'ancienne ville oii la réverbération du
60I calcaire et la proximité de la montagne
Saint-Antoine élèvent singulièrement la tem-
pérature de l'air. Au faubourg des Guay-
qiieries, les vents de mer ont un libre accès;
le sol y est argileux, et à ce que l'on croit,
moins exposé par cette raison anx secousses
violentes des iremblemens de terre, que les
' J'ai conclu celte Jislanoc des angles île Iiaulenr
etdes azimuts de plusieurs éiHfiucs dont j'avoismesuri:
avec soin la hauteur. Du ciitê de la rivière , ïl y avoil ,
en 1800, de ta première cabane du faubourg des
Gaayquerlesàla Casa blanca (JeDoaPasqnalGoda},
538 toisea, çt de cette première cabane au pout sur le
Manzanares, 310 taises. Ces données auront un jour
qaelque inlérêt lorsqu'on voudra connoitre les progrès
de l'induslrie et de la prospérité de Cumana depuis te
commencement du dii-ticuvième siècle.
356 LTVIlR II.
maisons adossées aux rochers et aux collines
sur la rive droite du Manzanares.
La plafje près de l'embouchure du petit
Rio Santa Catalina est bordée de Palétuviers ',
mais ces Mniiglnres n'ont pas assez d'étendue
pourdiminiier la salubrité de l'air de Cumana.
Le reste de la plaine est en partie dénué de végé-
tation, en partie con vert (le touffes de Sesuvium
portnlacastruni, Gonipbrenaflava, G. mjrli-
Jhlia , Talinum cuspidatum , T. cumanense , et
Portulaca lanuginosa. Entre ces plantes her-
bacées s'élèvent cà et là l'Aviccnnia tomen-
tosa ,]e Scopariadnlcls , un Mimosa fru tescent
à feuilles très-irritables ', et surtout des Casses,
dont le nombre est si grand dans l'Amérique
* Ill»îiopliora mangle. M. Boniilarid n retrouTe, à
la. Plaga chica. l'Allionia îucaruata , dans le même
lieu où. riufortunc Lô£!ing avoil «lùcouverl ce nouveau
genre <]ps Nyclaginées.
" Les Espagnols désignent par le nom de Dormi-
deras (Tegéloux dormeurs), le petit noinlire Je Mi-
inoses îi feuilles irrilahles au touclier. Nous avons
augmenté ce nomLre do trois espèces qui étoienl
inconnues nus botanisti's ; savoir , le Mimosa humilis
tte Cumaua , le M. pclliia des savanes de Cala^ïo st
K- M. dormlens des rives de l'Apuré.
té
CHAPITRE IV. 357
néridionale , que nous en avons recueilli»
lans nos voyages, plus de trente espèces nou-
irelles.
En sortant du faubourg indien et en
remontant la rivière vers le sud ^ on trouve
d'abord un bosquet de Çactiers, puis un
endroit charmant ombragé de Tamariniers ,
de Bresillets, de Bombax et d'autres végétaux
remarquables par leur feuillage et leurs fleurs.
Le sol ofEre ici de bons pâturages , où des
laiteries construites en roseaux sont, séparées
les unes des autres par des groupes d'arbres
épars. Le lait reste frais lorsqu'on le conserve
non dans le fruit du Galebassier' tissu de
fibres ligneuses très-denses > mais dans des
vases d'argile poreuse de Manîquarez. Un
préjugé, répandu dans les pays du nord,
m'aVoitfait croire que les vaches , sous la zone
torvide , ne donnoient pas du lait très-gras;
mais le séjour à Gumana, et surtout le voyage
]psar les vastes plaines de Galabozo , couvertes
de graminées et de sensitives herbacées,
m'ont ^appris que les ruminans d'Europe
s'habituent parfaitement aux climats les plus
' Grescentia Cujete.
U. 17
.\
aâS uns WL.
I ^"ik Huatuit de Feau et
L Lebitigc est excellent
Awijtf» pi m t fc i de b Xoaivdc-Ai) dâloasîe,
de Fiiirlii^r et <le Veaexsdb , et souvent le
bas les plaines de la zone
r le ilos des Andes où les
pUnles «Ipioes ne jonissanl, dans aucune
S3ÛOQ, d'une températnre assez élevée, sont
Bujioa aromatiques que dans les Pjrénées,
les montagnes d'£stramadure et celles de la
Grèce.
Comme les habitans de Cumaua préfèrent
la fraîcheur du vent de mer à l'aspect de
la végétation, ils ne coonoissent presque
d'autre promenade que celle de la grande
plage. Les Castillans, qu'on accuse en générai
de ne pas aimer les arbres et le chant des
oiseaux!, ont transporté leurs habitudes et)
leurs préjuges dans les colonies. A la Terre-
Ferme, au Mexique et au Pérou, il est rare
de voir un intlij^êne planter un arbre, sim-
plement dans le but de se procurer de l'ombre;
et si l'un excepte les environs des grandes
capitales, les allées sont presque incoanues
dans ces pavs. La plaine aride de Cumana
prèsciile. a|ncs de l'ortes ondées, un phéno-
CHAPITRE IV. uSq
mène extraordinaire. La terre, humectée et
réchauffée par les rayons du soleil, répand
cette odeur de musc qui, sous la zone torride,'
est commune à des animaux de classes très-
différentes, au Jaguar, aux petites espèces
de chats-tigres , au Gabiaï ', au -vautour Gali-
nazo "* , au crocodile , aux vipères et aux ser-
pens à sonnettes. Les émanations gazeuses,
qui sont les véhicules de cet arôme, ne
semblent se dégager qu'à mesure que le
terreau , renfermant les dépouilles d'une in-
nombrable quantité de reptiles^ de vers et
d'insectes, commence à s'imprégner d'eau. J'ai
vu des enfans indiens , de la tribu des Ghay mas,
retirer de la terre, et manger des millepiés
OU Scolopendres^ de 18 pouces de longueur
sur 7 lignes de large. Partout où l'on remue
le sol , on est frappé de la massç de substances
^ Cayia capybara. Lin. ; Ghigulre*
"^ Vultar aura , Lin. ; Zamuro ou Galinazo , le vau-*
four du Brésil^ de BufFon. Je ne puis me ré^udre à
adopter des noms qui désignent, comme appartenant
à un seul pays , des animaux propres à tont un con-
jtinent.
^ Les scolopendres sont trës-^^ômmuns derrière k
^cMteau Saint-Jkutoioje^ au isommet de la colline.
^7*
aôo MTiiE ir.
organiques qui , tourà tour, se développent,
se transforment ou se décomposent. La
nature, dans ces climats, paroît plus active,
plus féconde , on diroît plus prodigue de la
vie.
Dans la plage et près des laiteries dont
nous venons de parler, on jouit, surtout
au lever du soleil, d'une très-belle vue sur
un groupe élevé ■ de montagnes calcaires.
■ Si le Brîgantin ( Cerro del Bergantin) esl cfiectî-
vemenl éloigné Ae Cutnana de 34 milles ou de 22800
toises, comme l'indique la curte de M. Fidilgo publié*
par le Dépôt hydrographique de Madrid, eu i8o5,
dea angles de hauteur que j'ai pris à la Plaga grande
donnent à cette montagne 1255 toises de hauteur.
Mais celte même carte, moins exacte pour les positions
éloignées des côtes que pour ces côtes mêmes, assignt
il la YÎlle de Cumanacoa une latitude de 10° 5' , tandis
qu'elle esl, d'après mes obserTations directes, de
lo" i& 11" {Obs. astron., T. I, p. 96). Sî celle
position trop méridionale influe sur celle du Brigantiii)
il faut admettre que cette cime est beaucoup moins
élevée. Elle se présente à la Plaga grande sous on
angle de hauteur corrigé par la réfraction de la cour-
bure de la terre, de 3" 6' 12". D'autres angles.
appujés sur une base de 196 toises qui a été meeuréa
ilajis uu terrain oii les eaui ont séjourné long-iemps,
CHAPITRE IV. a6l
Comme ce groupe ne sous-tend à la maison
que nous habitions qu'un angle de trois de-
grés^ il m'a servi pendant long-temps pour
comparer les variations de la réfraction ter-
restre aux phénomènes météorologiques. Les
orages se forment au centre de celte Cordil-
lère ; et l'on voit de loin de gros nuages se
résoudre en pluies abondantes^ tandis que
pendant sept ou huit mois il ne tombe pas une
goutte d'eau à Gumana. he Bngantin , qui est
la cûne la plus élevée de cette chaîne , se pré-
sente d'une manière très- pittoresque derrière
le Brito et le Tataraqual. Il k pris son nom de la
forme d'une vallée très-pix)fonde qui se trouve
ft sa pente septentrionale ^ et qui ressemble
à l'intérieur d'un vaisseau. Le sommet de cette
montagne est presque ^énué de végétation et
aplati comme celui de Mowna-Roa, dans les
lle^Sandwhich : c'est un mur taillé à pic> ou,
pour me servir d'un terme plus expressif des
ne fertient croire que la hauteur et la distance du
BrigaaitiBiiesoBt pas beaucoup au-dessus de 800 toises,
et de i4 i 16 milles : mais on ne peut avoir 4e la con-
fiance dana une base ti courte et dans une opération
Aoni le but n'étoit pas la mesoredu Brigantin.
262 IIVRE II.
navigateurs espagnols , une table , mesa. Getle
physionomie particulière et la disposition
symétrique de quelques cônes qui entourent
le Brigantin, m'avoient fait croire d'abord
que ce groupe, qui est enlièrement calcaire,
renferraoit des roches de formation basaltique
ou trappéenne.
Le gouverneur de Cumana avoit envoyé,
en 1797, des hommes courageux pour ex-
plorer cette contrée enticreineiit déserte, et
pour ouvrir un cbemin direct à la Nouvelle-
Barcelone, par la cime de la mesa. On suppo-
soit avec raisou, que ce chemin seroil plus
court et moins dangereux pour la santé des
voyageurs que celui que suivent tes courriers
de Caracas, le long des côtes; ra;iis toutes les
tentatives , pour franchir la chaîne des mon-
tagnes du Brigantin, furent inutUes. Dans
cette partie de l'Amérique, comme dans ia
iSouvelle-IIolIande ' , à l'ouest de la ville de
' Les montagnes Bleues de la Nouvelle-Hollande,
celles <!e Carmarttea et de Lansdown , ne sont plus
yiâibtes , par un temps clair, au ddà de 5o railles de
distance. Féron, Voyage aux Terresaustrales ,f.38g-
En supposant l'angle de hattteur d'un demi-degré,
CHAPITRE IV. 263
Sidney y ce n'est pas autant la hautenr de la
Cordillère que la forme des rochers qui op-
pose des obstacles difficiles à surmonter.
La * vallée Içngitudinale , forriiée par les
hautes montagnes de Tintérieur et la pente
méridionale du Cerro de San Antonio, est
traversée par le Rio Manzanares. C'est de
tous les environs de Cumana y la seule partie
entièrement boisée ; on la nomme la piaine
des Charas ' , à cause des nombreuses planta**
tions que les faabitans ont commencées depuis
quelques années le long de la rivière. Un
sentier étroit conduit d^ la colline de San
Francisco , à travers la forêt, à l'hospice des
Capucins , maison de campagne très- agréable,
que les religieux aragonais ont bâtie pour y
recueillir de vieux missionnaires infirmes qui
ne peuvent plus remplir leur ministère. A
mesure que Ton avance vers Test , les arbres
de la forêt deviennent plus vigoureux , et l'on
la haateur absolue de ces montagnes seroit environ
de 6âo toises.
' Chacra , par corruption Char a , hutte ou cabane
environnée d'uii jardin. Le mot ipure a 1» même signi*
fication^
264 LIVRE II.
rencontre quelques singes ' , qui sont d'ailleurs
très- rares aux environs de Cumana. Au pied
des Capparis, des Bauhinia et du Zjgoph^Uura
à fleurs d'un jaune d'or, s'étend un tapis de
Bromelia ', voisin daB. karatas, qui, par son
odeur et la fraîcheur de son feuillage ^ attire
les serpens à sonnettes.
La rivière du Manzanares a des eaux très-
limpides, et ne ressemble heureusement en
rien au Manzanares de Madrid, qu'un pont
somptueux fait paroître encore plus étroit.
Elle prend sa source, comme toutes les
rivières de la Nouvejlc-Andalousie , dans une
partie des savanes {Llunos), qui est connue
sous le nom de plateaux ' de Jonoro, d'Amana
et de Guanipa, et qui reçoit, près du village
indien de San Fernando, les eaux du Rio
Juanillo. On a proposé plusieurs fois au
gouvernement , mais toujours sans succès^ de
faire construire un batardeau au premier
' Le ^rtcAi commun , ou Singe pleureur.
^ Chihuchihue , ile la famille des Ânnnas.
' Ces trois éminciices porlent les noms de Jlfesas ,
Table». Vne plaine Immense s'élève insensiblemenl en
do.s J'Ane, sang<|u'il y ait aucune apparence de mon-
tagnes ou de coltines.
CnAYITRB TV. 265
Ipure pour établir des irrigations artificielles
dans la plaine des Charasj parce que, malgré
son apparente stérilité ^ la terre j est extrê-
mement productive partout où Thumidité se
joint à la chaleur 'éa climat. Les cultivateurs,
qui sont généralement peu aisés à Cumana,
dévoient restituer peu à peu les avances faites
pour la construction de Técluse. En atten*
dant rexéctitkm de ce projet, on a établi des
roues à godets , des pompes mues par des
mulets et d'autres machines hydrauliques
d'une construction assez imparfaite.
Les bords du Manzanares sont trës-
tgtéâbles , et ombragés de Mimoses , d'Ery«
ifarina, de Geiba et autres arbres d'une taille
gigiiiltesque. Une rivière , dont la tempéra-
ture, dans le temps des crues, descend jus-
^'à 92^ quand l'air est à 3o et 53 degrés,
IM un bienfait inappréciable dans un pays
oà les chaleurs sont excessives pendant toute
l'année, et où Ton désire de se baigner plu-
âears fois par jour. Les enfans passent pour
ainsi dUre une partie de leur vie dans l'eau :
tous les habitans , même les femmes des fa-
milles les plus riches, savent nager; et, dans
un pays où l'homme est encore si près de
5bD LITRl! n.
ï'éUit dénature, une des premières questions
que l'on se propose le matin en se rencon-
trant, est de savoir si l'eau de la rivière est
plus fraîciie que la veille, La manière de jouir
du bain est assez variée. Nous fréquentions
tous les soirs une société de personnes très-
eslimables, dans le faubourg des Guayqueries.
Par un beau clair de lune, on plaçait des
chaises dans l'eau : les hommes et les femmes
étoient légèrement vêtus, coraR>e dans quel-
ques bains du nord de l'Europe ; et la famille
et les étrangers, réunis dans la rivière, pas-
soient quelques heures à fumer des cigarres
en s' entretenant, selon l'habilude du pa^s,
de l'extrcme sécheresse de la saison, de
l'abondance des pluies dans les cantons voi-
sins, et surtout du luxe dont les dames de
Gumana accusent celles de Caracas et de la
Havane. Le cercle n'étoit pas inquiété par
les Bavas ou petits crocodiles qui sont extrê-
mement rares aujourd'hui, et qui approchent
]es hommes sans les attaquer. Ces anîmaoK
ont trois à quatre pieds de long : nous n'en
avons jamais rencontré dans le Manzauares,
mais bien des daupliins ' qui quelquefois
' Tonirias,
CHAPITRE IV. 267
remontoient la rivière pendant la nuit^ et
efîrayoient les baigneurs^ en faisant jaillir
Teau par leurs évents.
Le port de Gumana est une rade qui pour-
roit recevoir les escadres de l'Europe entière.
Tout le golfe de Cariaco , qui a trente-cinq
milles de long sur six à huit milles de large >
oflfre un excellent mouillage. Le Grand-
Océan n'est pas plus calme et^lus pacifique
sur les 'cotes du Pérou que la mer des An-
tilles depuis Portocabello^ et surtout depuis
le cap Godera jusqu'à la pointe de Paria.
Les ouragans des îles Antilles ne se font
jamais sentir dans ces parages où l'on navigue
dans des chaloupes non pontées. Le seul
danger du port de Gumana est un bas^fond ,
celui du Morne Rouge \ qui y de l'est à
* Baxo del Morro roxo. Il 7 a d'une et demie à
troIs«bra8ses d'eau sur ce bas-fond , tandis que au delà
des accores il y en a dix-huit^ trente et même trente-*
huit. Les restes d'une ancienne batterie, située au
nord^nord-est du château Saint-Antoine^ et tout près
de ce dernier^ servent de marque pour éviter le
banc du Morne Ronge. Il faut yirer de bord avant
que cette batterie couvre une montagne très-élevée
de la péninsule d'Araj^a , qui a été relevée par
s6S iivRE ir.
l'ouest, a 900 toises de largeur, et qui est
tellement accore qu'on y touche presque sans
s'en apercevoir.
J'ai donné quelque étendue à la description
du sile de Cumana, parce qu'il m'a paru
important de faire connoilre un lieu qui,
depuis des siècles, a été le foyer des trem-
blemens de terre les plus effrayans. Avant de
parler de ces phénomènes extraordinaires, il
sera utile de résumer les traits épars du
tableau physique dont je viens de tracer
l'esquisse.
La ville, placée au pied d'une colline saoi
verdure, est dominée par un château. Point
de clocher, point de coupoles qui puissent
fixer de loin l'oeil du voyageur, mais bien
quelques troncs de tamariniers, de cocotiers
et de datiers qui s'élèvent au - dessus des
maisons, dont les toits sont en terrasses, les
plaines environnantes, surtout celles du côté
delà mer, offrent un aspect triste, poudreux
M. ridalgo, Aa chàtenu Saitit-Aiitoinc, nord 66° 3o'
est, il 6 lieues de dlstarcu. ^1 l'on urgligi; celle
nmuœuvre, on ris(|ue il'antant plus de toucbcr que
les hauteurs de Bordones ôleut le veul au yaisseau
qui se dirige sur le port.
CHAPITRE IT. S69
et aride, tandis qu'une végétation fraîche et
vigoureuse fait reconnoitre de loin les sinuo-
sités de la rivière qui sépare la ville des
faubourgs 5 la population de races européenne
et mixte des indigènes à teint cuivré* La
colline du fort Saint- Antoine > isolée , nue et
blanche , renvoie à la fois une grande masse
de lumière et de chaleur rayonnante : elle est
composée de brèches dont les couches ren-^
ferment des pétrifications pélagiennes. Dans,
le lointain, vers le sud, se prolonge un vaste
et sombre rideau de montagnes. Ce sont les
hautes Alpes calcaires de la Nouvelle- Anda*
iouâe I surmontées de grès et d'autres forma-
tions plus récentes. Des forêts majestueuses
eouvrent cette Cordillère de Tintérieur , et se
Ueot, par un vallon boisé, aux terrains dé-
couverts , argileux et salins des environs de
Gumana. Quelques oiseaux , d'une taille con-
sidérable, conUfibueot à donner une phy-
sionamie particulière a ces contrées. Sur les
plages maritimes et dads le golfe , on trouve
des baoïdes de hérons pécheurs et des Alca-
tras d'une forme très-lourde , qui cinglent ,
comme le cygne , en relevant les ailes. Plus
près de l'habitation des hommes, des milliers
2^0 LIVRE ir.
(le vautours Galinazo , véritables Chacals
parmi les volatiles, sont occupés sans cesse
â clétcrfcr les cadavres des auiniaux '. Un
golfe, qui renferme des sources chaudes et
soumariiies , sépare les roches secondaires des
roches primilivcs et schisteuses de la péninsule
d'Araya. L'une et l'autre de ces côtes soDt
baignées par une mer paisible, d'une teinte
iizurée, et toujours doucement agitée par
Je même veut. Un ciel pur, sec , et n'offrant
que quelques nuages légers au coucher du
soleil, repose sur l'Océan, sur la péninsule
dépourvue d'arbres et sur les plaines de
Cumana, tandis qu'on voit les orages se
former, s'accumuler et se résoudre en pluies
fécondes entre les cimes des montagnes de
l'intérieur. C'est ainsi que, sur ces côtes,
coumie au pied des Andes, le ciel et la terre
offrent de grandes oppositions de sérénité et
(.le brouillards, de sécheresse et d'ondées, de
nudité absolue et de verdure sans cesse re-
naissante. Dans le nouveau continent, les
reliions basses et mariliines diffèrent autant
des régions montueuses de l'intérieur, que 1©
' Bitfon,Hist,nat.detûistaus,T.l,Y', \\^
CHAPITRE rr. 271
plaines de la Basse-Egypte difiereat des pla-
teaux élevés de TAbyssinie.
Les rapports que nous venons d'indiquer,
entre le littoral de la Nouvelle-Andalousie et
celui du Pérou, s'étendent jusqu'à la fréquence
des tremblemens de terre et aux limites que
la nature semble avoir prescrites à ces phé-
nopiènes. Nous avons éprouvé nous-mêmes
des secousses trës-violentes à Gumana ; et , au
fflomént où l'on reconstruisoit les édifices
réceniment écroulés ^ nous avons été à même
de recueillir , sur les lieux , le détail exact des
circonstances qui ont accompagné la grande
catastrophe du i4 décembre 1797. Ces notions
auront d'autant plus d'intérêt , que les trem-
blemens de terre ont été considérés jusqu'ici ,
tiioins sous un point de vue physique et
géologique, que sous le rapport des effets
lunestes qu'ils ont sur la population et le
Igiien-être de la société*
• C'est tine opinion très-répandue sur les
aptes de Cumana et à l'île de la Marguerite ,
que le golfe àfi Cariaco doit son existence à
un déchirement des terres accompagné d'une
irruption de l'Océan. La mémoire de cette
grande révolution s'étoit conservée parmi les
272 LRIiE II.
lodiens, jusqu'à ia fia du quinzième siècle,
et l'on rapporte qu'à l'époque du troisiéine
voyage de Christophe Colomb , les iiidigëties
en parloient comme d'un événement assez
récent. En i3jo, de nouvelles secousses ef-
frayèrent les habitans des côtes de Paria et
de Gumana. La mer inonda les terres, et le
petit fort que Jacques GasLellon avoit cons-
truit à ta Kouvelle-Tolède ' s'écroula entière-
ment. Il se forma en même lemps une énorme
ouverture dans les montagnes de Gariaco.sur
les bords du golfe de ce nom , où une grande
masse d'eau salée, mêlée d'asphalte, jaillit
du schiste micacé '. Les tremhlemens déterre
' C'est le premier nom donné à la ville du Gum^iu
( Girolamo Benzoni, Hist. ciel Msndo nuofo, p. 5,
Si et 35). Jacques Castelloa étoJt arrivé de Saint-
Domingue en i5ai , après l'apparition que le femeun
SarlhoIoméedelasCasasavoitfaite dans ces contrée!'
£n lisant avec attention les relations de Benzoni et de
Caulin , on voit que le forl de Castellon étoit constmil
près de l 'embout hure du Man;ranaTes [alla ripa dii
fiiime de Cumana), et non, comme l'ont affirmé
quelques voyageurs modernes, sur la montagne où se
trouve aujourd'hui le cliAteau Saint-Antoine. ( Caulin,
Hist. corrografica , p. 126).
" Herera, Descripcion de las Indias, p, 14.
CfiAPlTRÊ IV. 2^5
farènt tt^ès^Fréquens vers la fia dû seizième
siècle; et> selpn les traditions conservées à
CaD3ana> la mer inonda ^souvent les plages ,
et s'éleva jusqu'à i5 ou 20 toises de hauteut.
Les habitans se sauvèrent sur le Cerro de
San Antonio et sur la colline où se trouve
aujourd'hui le petit couvent de St.-Françoisi.
On croit même que ces fréquentes inonda*
tions engagèrent Les habitans à construire le
quartier de la ville qui est adosse à la mon-'
tagne et qui occupe une partie de sa pente»
Comme il ïi'existe aucune chronique de
Gumana> et que ses archives ^ à cause des
dévastations continuelles des termites ou four*
mis blanches ; ne renferment aucun document
qui remonte à plus de cent cinquante ans^ on
ne connoit pas les dates précises des anciens
trenablemens de terre^ On sait seulement que,
dans les temps plus rapprochés de nom».
Tannée 1766 a été à la fois la plus funeste pour
les colons , et la plus remarquable pour This-
toire physique du paysi Une sécheresse sem-
blable à celles que l'on éprouve de téii)ps en
tmtips aux îles du cap Vert » avoit régné depuis
quinze mois y lorsque, le 21 octobre 1766, la
ville de Gumona fut ^^nUèrement détruite. La
n 18
27^ LIVRE II.
mémoire de ce jour est renouTelée tous les
ans par une fête religieuse accompagnée d'une
procession solennelle. Toutes les maisons
s'écroulèrent dans l'espace de peu de minutes,
et les secousses se répétèrentpendanl quatorze
mois d'heure en heure. Dans plusieurs parties
de la province , la terre s'entr'ouvrit et vomit
des eaux sulfureuses. Ces éruptions furent
surtout très-fréquentes dans une plaine qui
s'étend vers Casanay, deux lieues à l'est de
la ville de Cariaco , et qui est connue sous
le nom du teirain creux , tierra hueca, parce
qu'elle paroît entièrement minée par des
sources thermales. Pendant les années 1766
et 1767, les liabitans de Cumana campèrent
dans les rues, et ils commencèrent à recons-
truire leurs maisons lorsque les tremblemens
de terre ne se succédèrent plus que de mois
en mois. Il arriva alors sur ces cùtes-^ que
l'on a éprouvé dans le royaume de Quito,
immédiatement après la grande catastrophe
du 4 février 1797. Tandis que le soi oscilloit
continuellemKut, l'atmosphère sembloit se
résoudre en eau. De fortes ondées firent
gonfler les rivières; l'année fut extrêmement
fertile , et les Indiens , dont les frêles cabanei
«
CHAPIT&E IV- ayS
résîslent facilerueDt aux secousses le& plu»
fortes I célébroient^ d'après les idées dune
antique superstition , par des fêtes et des
danses^ la destruction du monde et T^époipie
.prochaine de sa régénération. . ,v
La tradition porte que, dans le tremble'<!<
ment de terre de 1766 comme dans un. autre
très-remarquable de 1 794.» les secoq^ises étoient
de simples oscillations horizontales : ce ut fut
que le jour malheureux du 1 4 décembre 1797^.
que pour la première fois, à Gumana,. le
mouvement se fit sentir par soulèvement ^ de .
bas en haut. Plus des quatre cinquièmes de la
ville furent alors entièrement détruits ; et le
choc , accompagné d'un bruit souterrain très-
fort > ressembloit , comme à Riobamba , à
l'explosion d'une mine placée à une grande
profondeur. Heureusement la secousse la plus
violente fut précédée d'un léger mouvement
d'ondulation, de sorte que la plupart des
habitans purent se sauver dans les rues, et
qu'il ne périt qu'un petit nombre de ceux
qui étoient rassemblés da,ns les églises. C'est
une opinion généralement reçue à Gumana ,
que les. tremblemens de terre les plus des-
tructeurs s'annoncent par des oscillations très^
i8*
^ V
S76 LITRE I.
foiblesetpar un bourdonnement quîn'écTiappe
pas à la sagacité des personnes habituées à ce
genre de phénomènes. Dans ce moment fatal,
les cris de « misericordia , tembla, temèla' n
retentissent partout, et il est rare qiie de
fausses alarmessoientdonnéespar un indigène.
Les plus peureux observent avec attention les
mouvemeiis des chiens, des chèvres et des
cochons. Ces derniers animaux, doués d'un
odorat extrêmement fin, et accoutumés à
fouiller la terre, avertissent de la proximité
du danger, par leur inquiétude et leurs cris,
Nous ne déciderons pas si, placés phis près
de la surface du sol, ils entendent les premiers
le bruit souterrain , ou si leurs organes re-
çoivent l'impression de quelque émanation
gazeuse qui sort de la terre. On ne sauroit
nier la possibilité de cette dernière cause.
Pendant mon séjour au Pérou, on observa,
dans l'intérieur des terres, un fait qui a rap-
port à ce genre de phénomènes , et quis'étoit
déjà présenté plusieurs fois. A la suite de
violens tremblemens de terre, les herbes qui
couvrent Ie,s savanes du Tucuman acquirent des
' MUéricorde , la tgirs trembla.
CHAPÎTRrf IV. 277
propriétés nuisibles ; il y eut épizootie parmi
les bestiaux 9 et un grand nombre d'entre eu%
parois^oit étourdi ou asph jxié par les mofettes
qu'éxhaloit le sol.
A Gumana, une demi-heure avant la catas-
trophe du 14. décembre 1797, on sentit une
forte odeur de soufre près de la colline du
souvent de Saint-François. C'est dans ce même
lieu que le brtiit souterrain , qui sembloit se
propager du sud-est au nord-ouest, fut lé
plus fort. En même temps on vit paroitre des
flammes sur les bords du Rio M anzanares /
près de l'hospice des Capucins et dans le
golfe de Gariaco, près de Marîguîtar. Nous
verrons dans la suite que ce dernier phé-
nomène, si étrange dans un pays non vol-
canique , se présente assez souvent dans les
montagnes de calcaire alpin , près de Cuma-
nacoa , dans la vallée de Bordones , à l'île de
la Marguerite et au milieu des savanes ou
Llanos ' de la Nouvelle-Andalousie. Dans
ces savanes, des gerbes de feu s'élèvent à une
* Dans la Mesa de Cari , au nord d'Aguasay et dane
la Mesa de Guanîpa , loin des Morichales , qui sont
U^ endroits bnmides ék régate le palnûer Manritia».
jyS LIVRE II.
hauteur considérable : on les observe, pen-
dant des heures entières, dans les endroits
les plus arides, et l'on assure qu'en exami-
nant le sol qui fournit la matière inflammable,
on n'aperçoit aucune crevasse. Ce feu , qui
rappelle les sources d'hydrogène ou Saise
de Modène ' et les feux follets de nos marais,
ne se communique pas à l'herbe, sans doute
parce que !a colonne de gaz qui se développe
est mêlée d'azote et d'acide carbonique , et
ne brûle pas jusqu'à sa base. Le peuple,
d'ailleurs moins superstitieux ici qu'en Es-
pagne, désigne ces flammes rougeAtres par
le nom bizarre de Yame du tyran j^guirre,
imaginant que le spectre de Lopez d'Aguirre,
persécuté par les remords , erre dans ces
mêmes contrées qu'il avoit souillées de ses
crimes '.
' BreUtah, Geoloffa ,T. 11, p. 281.
• Lorsqu'à Cumana e ta l'îledela Marguerite, le peuple
prononce le mol eltirano, c'est toujours pour déngner
l'infâme Lopez d'Aguirre cjui , après avoir pris pari,
en i5Go, à l'éiiieule de Feruotido de Guzmaa contre
Pedro de Ursua, gouverneur des Oineguas et du Do-
rado , se donna lui- même Je titre de Iraidor, le trallre.
11 descendit avec sa bande la ri vitre des Amazones, el
CHAPITRE IV. ^79
Le grand tremblement de terre de 1797
a prodait quelques changemens dans la con-
figuration du bas -fond du Morne Rouge ^
vers l'embouchure du Rio Bordones. Des
soulèvemens analogues ont été observés lors
•de la ruine totale deCumana, en 1766. A cette
époque , sur la côte méridionale du golfe de
Gariaco , la Punta Delgada s'est agrandie
sensiblement; et, dans le Rio Guarapiche^
près du village de Maturin , il s'est formé un
écaeil, sans doute par l'action des fluides
élastiques qui ont déplacé et soulevé le fond
de la rivière.
Nous fie continuerons pas à décrire en
détail les changemens locaux produits par les
difierens tremblemens de terre de Gumana.
Poursuivre une marche conforme au but que
nous nous sommes proposé dans cet ouvrage,
nous tâcherons de généraliser les idées, et
de réunir dans un même cadre tout ce qui a
rapport à ces phénomènes à la fois si efiray ans
et si' difficiles à expliquer. Si les phjsicieds
parvint, par une communication des rivières de la
Guyane , dont nous parlerons plus bas, à Hle de la
Marguerite. Le port de Paraguache porte encore
dans Oette ile le nom déport du Tyran.
mi Iak nkti,^ '
aSo LITRE II.
qui visitent les Alpes de la Suisse ou les côte»
Ae la Laponie, doivent ajouter à nos con-
noissances sur les glaciers et les aurores
boréales, on peut exiger d'un voyageur qui
a parcouru l'Amérique espagnole , que son
attention soît principalement fixée sur les
volcans et les treniLlemens de terre. Chaque
partie du globe offre des objets d'études par-
ticuliers; et, lorsqu'on ne peut espérer de
deviner les causes des phénomènes de la
nature, on doit du moins essayer d'en dé-
couvrir les lois , et de démêler , par la compa-
raison de faits nombreux , ce qui est coostant
et uniforme, de ce qui est variable et ac-
cidentel.
Les grands tremblemens de terre qui inter-
rompent la longue série des petites secousses,
ne paroissent avoir rien de périodique à
Cumana. On les a vus se succéder à quatre-
vingts, à cent , et quelquefois à moins de
trente années de distance , tandis que , sur les
côtes du Pérou, par exemple à Lima, on ne
peut méconnoitre une certaine régularité dans
les époques des ruines totales de la ville. La
croyance des habitans à l'esislence de ce type
y influe même d'une manière heureuse sur la
CHAPITRE IV. S8l
tranquillité publique et sur la conservation
de l'industrie. On admet généralement qu'il
faut un espace de temps assez long pour que
les mêmes causes puissent agir avec la même
énergie.; mais ce raisonnement n'est juste
qu'autant que Ton considère les secousses
coomie un phénomène local , et que l'on
suppose y sous chaque point du globe exposé
à de grands bouleversemens , un foyer parti-
culier. Partout où de nouveaux édifices
s'élèvent sur les ruines des anciens^ on entend
dire à ceux qui refusent de rebâtir , que la des-
truction de Lisbonne > du !.•' novembre 1765,
a été bientôt suivie par une seconde non
moins funeste ^ le 5 1 mars 1761.
C'est une opinion extrêmement ancienne *
^t très -répandue à Gumana, à Acapulco
et à Lima» qu'il existe un rapport sensible
entre les tremblemens de terre et l'état de
l'atmosphère qui précède ces phénomènes.
Sur les côtes de laNouvelle-^Andalousie^ on
est inquiet lorsque, par un temps excessive-
ment chaud et après de longues sécheresses,
* Arist. Meteor.f Lib, II {éd. Dut^al^ T. I, p. 798).
S$neça^ Nut. QucB^tj Lib^ YI, c. 13^
1
la brise cesse tout-à-coup desouffler, et que
le ciel, pur et sans nii;iges au zénith, offre,
près de l'horizon, à 6 ou 8 degrés de hauteur,
une vapeur roussiître. Ces pronostics sont
cependant bien incertains; et, quand on se
rappelle l'ensemble des variations météoro-
logiques, aux époques où le globe a été le
plus agité, on reconnoît que des secousses
violentes ont également lieu par des temps
humides et secs , par un vent trcs-frais , et par
tm calme plat et suffocant. D'après le grand
nombre de tremblemens de terre dont j*ai été
témoin au nord et au sud de l'équateur, sur
le continent et dans le bassin des mers, sur
les côles et à sSoo toises de hauteur, il m'a
paru que les oscillations sont généralement
assez indépendantes de l'état antérieur de
l'atmosphère. Cette opinion est partagée par
beaucoup de personnes instruites qui habileot
les colonies espagnoles, et dont l'expérience
s'étend, sinon sur un plus grand espace du
globe, du moins sur un plus grand nombre
d'années que hi mienne. Au coniraire, dans
des parties de l'Europe, où les tremblemens
de terre sont rares comparativement à l'Anié-
lique , les physiciens inclinent à admettre une
Maison' intimé entre les ondulations du sol et
quelque météore qui se présente accidentel-
lement à la même époque. C'est ainsi qu'en
Italie, on soupçonne un rapport entre le
Sirocco et les tremblemens de terre , et qu'à
Londres on regarda , comme les avant-cou-
reurs des secousses qui se faisoient sentir
depuis 1748 jusqu'ea 1766, la fréquence des
étoiles filantes , et ces aurores australes ^ qui
*>Aî7. Trans., T. XLVI, p. 642, 665 et 745.
L'aspect de ces météores conduisît presque en même
temps deux «avans distingués à des théories diaOïétra^
lement opposées. Haies, frappé de son expérience sur
la décomposition du gaz nitreax, lorsqu'il entre en
contact avec l'air atmosphérique, imagina une théorie
chimique d'après laquelle le tremblement de terre
étoit l'effet a d'une prompte condensation d'exhalai*
sons sulfureuses et nitreuses » ( Ibid. , p. 678 ). Stuc-
iLclej, familiarisé avec les idées de Fn^nUin, sur
la distribution de l'électricité dans les couches de
l'atmosphère^ regarda le mouvement oscillatoire de
la surface du globe comme l'effet d'un choc électrique
qui se propage de l'air dans la terre ( Ibid. , p. 642 ).
D'après l'une et l'autre de ces théories , on admeltoit
l'existence d'un gros nuage noir qui séparoit des cou- ,
ches d'air inégalement chargées d'électricité ou de
vapeurs nitreuses, et ce nuage avoit été vu à Londres
^
3&i IITRÏ Tl.
depuis ont été observées plusieurs fois par
M. Dation.
Les jours où la terre est ébranlée par des
secousses violentes, la régularité des varia-
tions hornires du baromètre n'est pas troublée
sous les Tropiques. J'ai vérifié cette obser-
vation a Cumana , à Lima et à Riobamba;
elle est d'autant plus digne de fixer rattenlioo
des physiciens, qu'à Saint-Domingue, à la
■\ille du Cap-francois, on prétend avoir vu
baisser un baromètre d'eau ' de deux pouces
et demi immédiatement avant le tremblement
de terre de 1 770. De même on rapporte que,
lors de la destruction d'Oran , un pharmacien
se sauva avec sa lamille, parce que, obser-
vant par hasard , peu de minutes avant la
catastrophe, la hauteur du mercure dans son
au moment des premières secousses. Je cite ces tin'
ries pour rappeler à quelles erreurs on s'expose, es
plijsique et en géologie , si au lieu d'emhrasser l'eo-
semble des phénomènes on s'arrête à des circonsUiu»
acoid en telles.
* Curiejolies, dans le Journ. dt Phys. , T.UV ,
p. 106. Cet aLaissement ne répond qu'à deux lignes
de mercure. Le baromètre resia asscï immobile i
PiSuero! , en avril 1808. ( Ibid. , T. LXYII , p. 393.)
baromètre , il s'aperçât' qae la colonne se
raccourcissoit d'une manière extraordinaire^
f^^ore^si Ton peut ajouter foi à cette asser^
tbn; comme il est à peta près impossible
d'examiner les yariations du poids de Tatmos^
phère pendant les secousses mêmes , il faut
se contenter d'observer le baromètre avant
ou après que ces phénomènes ont eu lieu*
Dans la zone tempérée y les aurores boréales
ne modifient pas toujours la déclinaison de
l'aimant et l'intensité des forces magnétiques '•
Peut-être aussi les tremblemens de terre
«■agis«n.-ib pa. cnsu,am.at de la mém.
manière sur l'air qui nous entoure.
n paroît difficile de révoquer en doutç
que^ loin de la bouche des volcans encore
actifs y la terre, entrouverte et ébranlée par
des secousses , répand de temps en temps des ,
émanations gazeuses dans l'atmosphère. A
Cumana, comme nous l'avons indiqué plus
'J'ai eu occasion d'observer, conjointement aveo
M. Oltmanns, à Berlin , dans la nuit du 20 décembre
1806, un changement d'intensité magnétique. Le point
de convergence des rajons de l'aurore boréale a éti
déterminé astronomiquement par des azimuts. ( Gil^
hert, Annalen, 181 1 , p« 374. )
28G LIVRE II,
haut, des flammes et des vapeurs mêlè^
d'acide sulfureux, s'élèvent du sol le plus
aride. Dans d'autres parties de la même
province, la terre vomit de l'eau et du pétrole.
A Riobamba , une masse boueuse et inflam-
mable qu'on appelle Moja , sort de crevasses
qui se referment, et s'accumule en collines
élevées. A sept lieues de Lisbonne, près de
Colares, on vit, pendant le terrible trem-
blement de terre du ].«'' novembre lySs,
sortir des flammes et une colonne de fumée
épaisse du flanc des rochers d'Alvidras, et,
selon quelques témoins , du sein de !a mer '.
Cette fumée dura plusieurs jours , et elle étoit
d'autant plus abondante que le bruit souter-
rain qui accompagnoit les secousses étoit
plus fort.
Des fluides élastiques versés dans l'atmos-*
phère peuvent agir localement sur le baro-
mètre, sinon par leur masse qui est très-petite
comparativement à la masse de l'atmosphère,
mais parce qu'au moment des grandes explo-
rons , il se forme vraisemblablement un
courant ascendant, qui diminue la pression
* P/,il. Tmns., T. XïJX, p. 4i4.
CHAPITRE IV. 2S7
' de l'air. J'incline à croire que , dans la plupart
des tremblemens de terre , rien ne s'échappe
du sol ébranlé > et que là où les émanations
de gaz et de vapeurs ont lieu, elles précèdent
les secousses moins souvent qu'elles ne les
accompagnent et les suivent. Cette dernière
circonstance oifre l'explication d'un fait qui
parott indubitable I je veux dire de cette
influence mystérieuse qu'ont, dans l'Amérique
équinoxiale, les tremblemens de terre sur le
climat et sur l'ordre des saisons de pluie et
de sécheresse. 3i 1^ terre n'agit généralement
sur l'air qu'au moment des secousses, on
conçoit pourquoi il est si rare qu'un chan-
gement météorologique sensible devienne le
présage de ces grandes révolutions de la
nature.
L'hjppthèse d'après laquelle, dads les
tremblemens de terre de Gumana , des fluides
élastiques tendent à s'échapper de la surface
du sol, semble confirmée par l'observation
du bruit efii*ayant que l'on observe pendant
les secousses aux bords des puits dans la
plaine des Charas. Quelquefois l'eau et le
sable sont projetés à plus de vingt pieds de
hauteur. Des p^^nomènes analogues n'ont
28» tivIiE ïi.
pas échappé à la sjigacilé des anciens (jui
biibiloient des parties de la Grèce Ct de
l'Asie mineure, remplies de cavernes, de
crevasses et de rivières souterraines, La na-
ture, dans sa marche uniforme ^ fait naître
partout les mêmes idées sur les causes da
tremblemeiis de terre et sur les moyens par
lesquels l'homme, oubliant la mesure de ses
forces, prétend diminuer l'effet des explo-
sions souterraines. Ce qu'un grand natun-
liste romain a dit de l'utilité des puits et des
cavernes ', est répété, dans le nouveau monde,
' In puleis est rcmedîum , quale et crel^rî specni
prxbent ; conceiitum etiîui spiritum exhalant : quo<i
in ccrtis notatur oppidis ^ qux minus quatiaotur ,
crebris ad eluviem ciiniculis caïata, Plin,, Lib. Il,
c. 8a («/. Par. 17^3, T. ) , p. na). Eucore aujour*
<]'hui, dans la capitale de Sauto Domingo, les puiu
sont regardés comme diminuant la violence des U'
coasBes. J'observerai à cette occasion qne la théorie
des tremblemens de terre, donnce par Sénëquc {Nat.
Quœst. Lib. ?T, c. 4-3i ) , contienlle gertaedetout
ce qui a été dit de nos temps sur l'action des vapeura
élastiques renfermées dans l'intérieur du globe. (Com-
parez Michell , dans les PhU. Tran-t. , T. LI , p. 566-
63'i i et TIjoitias Toung, dans Jiees, New Cyclopadia,
Vol. XII, p. 2, art. Eaitluiuake. )
CHAPITRE lY. 289
par les Indiens les plus ignorans Ae jQuîto^
lorsqu'ils montrent aux voyageurs les guaicos
ou crevasses de Pichincha.
Le bruit souterrain^ si fréquent pendant
1^ tremblemens de terre , n'est le plus sou-
vent pas en rapport avec la force des secousses.
A Gumana il les précède constamment; tandis
qu'à Quito , et depuis peu à Caracas et aux
Antilles, on- a entendu un bruit semblable à
la décharge d'une batterie , long-temps après
que les secousses avoient cessé. Un troisième
genre de phénomènes,. le plus remarquable
de tous, est le roulement de ces tonnerres
souterrains qui durent pendaat plusieurs mois,
sans être accompagnés du moindre mouve*-
ment oscillatoire du soi'.
Dans tous les pays sujets aux tremblemens
de terre , on regarde comme la cause et le
foyer des secousses le point où , vraisembla-
blement par une disposition particulière des
' Les tonnerres sout^n^alns {brami<fo8y truenos suh-
Hrraneos ) de Guanaxuato seront décrits dans la saite
de cet ouvrage. {Noutf^^Esp., T. I , p. 3o3 de Péd. 8**.)
Le phénomène d'un bruit sans secousses avoit déjà été
olisenré par les anciens. {AriUot., Meteor,, Lib, II,
4êA. Bmal, p. 80a. Plin., Lib. Il, c. 8a)
II. 19
200 LITRE II.
coiichs» pierreuses, les effi-'ls sont les plm
sensibles. C'est ainsi que l'on croit à Cumarïa
que la colline du cliùteau Saint-Antoine,el
surtout 1 eiiiinence sur laquelle est placé le
couvent (le Saint-François, renferment une
énorme quantité de soufre et d'autres matières
inflammables. On oublie que la rapidité a^ec
laquelle les ondulations s'e propa-^ent à de
grandes distances, niome à travers le bassin
de l'Océan, prouve que le centre d'action
est très-éloigné de la surface du globe. C'est
sans doule par cetle même cause que lés
tremblemens de terre ne sont pas restreintsà
de certaines roches, comme le prétendeuE
quelques physiciens, mais que toutes sont
propres à propager le mouvement. Pour ne
pas sortir du cercle de ma propre expérience,
je citerai ici les granités de Lima et d'Aca-
pulco, le gneiss de Caracas, le schiste micacé
de la péninsule d'Arajia, le schiste primitif de
" Tepecuacuilco au Mexique , les calcaires
secondaires de l'Apennin, de l'Espagne et
de la Nouvelle -Andalousie', enfin les por-
' J'aurois pu .^)olltf!r à celte lislc des roches secon-
daires les gypses de lu plus uouvelle formatîoa, fx
CHAPITRE IV. 591
j3hyres Irapéens des provinces de Quito et
de Popayan. Dans ces lieux divers, le sol
est fréquemment ébranlé par les secousses les
plus violentes; mais quelquefois, dans une
même roche, les couches supérieures op-
posent des obstacles invincibles à la propa-
gation du mouvement. G est ainsi que, dans
les mines de la Saxe % on a vu sortir .les
ouvriers effrayés par des oscillations qui
n'éloient point ressenties à la surface du sol.
Si, dans les régions les plus éloignées les
unes des autres, les roches primitives, secon-
daires ou volcaniques participent également
aux mouvemens convulsife du globe , on ne
peut disconvenir aussi que, dans un terrain
peu étendu , certaines classes de roches s'op-
posent à la propagation des secousses. ♦ A
Cumana, par exemple, avant la grande
catastrophe de 1797, les tremblemens de
terre ne se faisoient sentir que le long de la
•
exemple , celui de Montmartre , placé au-^dessus d'un
calcaire marin qui est postérieur à la craie. Vojrez,
sur le trem})lement de terre ressenti à Paris et dans
ses environs, en i68r, les Mém, de l* Académie ^
T.I, p. 34i.
^ A Marienherg dans VErzgehurge^
19*
n
39s LIVRE It.
Cote méridionale et calcaire du golfe de
Cariaco jusqu'à la ville de ce nom, tandis
qu'à la péninsule d'Araya et au village de
Maniquarez le sol ne participoit pas aui
mêmes agitations. Les habitans de celte côle
septentrionale qui est composée de schiste
micacé, élevoient leurs cabaues sur un ter-
rain immobile; un golfe de trois à quatre
mille toises de largeur les séparoit d'une
plaine couverte de ruines et bouleversée [lar
des iremblemens de terre. Cette sécurilé,
fondée sur l'expérience de plusieurs siècles,
a disparu : depuis le i4 décembre 1797, de
nouvelles communications paroissent s'être
ouvertes dans l'intérieur du globe. Aujour-
d'hui on n'éprouve pas seulement à la pénin-
sule d'Araya les agitations du sol de Cumana;
le promontoire de schiste micacé est devenu
à son tour un centre particulier de mouve-
mens. Déjà la terre est quelquefois forte-
ment ébranlée au village de Maniquarez,
quand à la côte de Cumana on jouit de la
plus parfaite tranquillilé. Le golfe de Cariaco
n'a cependant que soixante ou qualre-vingU
brasses de profondeur.
On a cru observer que , soit dans les con-
CHAPITRB IV. ItC^
tinens^ soit dans les îles, les côtes ofcciden<-»
laies et méridionales sont les plus exposées
aux secousses \ Cette observation est liée aux
idées que les géologues se sont forinées depuis
loog-*temps de la position des hautet chaînes
de montagnes et de la direction de leurs
pentes les plus rapides; l'existence de la
Cordillère de Caracas et la fréquence des
oscillations sur les cotes orientales et sep*
tentrionales de la Terre -Ferme, dans le
goUe de Paria , à Carupano , à Çariaco et à
Gamana, prouvent l'incertitude dà cette
opinion.
Dans la Nouvelle - Andalousie , de même
qu'au Chili et au Pérou , les secousses suivent
le littoral, et s'étendent peu dans l'intérieur
des terres. Cette circonstance, conmie nous
le verrons bientôt , indique un rapport intime
entre les causes qui produisent les tremble-
mens de terre et les éruptions volcaniques.
Si le sol étoit le plus agité sur les côtes,
parce qu'elles sont les parties les plus basses
de la terre, pourquoi les oscillations ne
' CourrejoUes, dans Iç Joum. de Phya.y T. LIV,
p. io4.
.^'
«<)^ LIVRE II.
seroienl-elles pas également fortes et fré-
quentes dans ces vastes savanes ou prairies'
qui s'élèvent à peine luiit ou dix loises an-
dessus du niveau de l'Océan?
Les Iremblemens de terre de Cumana ^ sont
liés à ceux des Petites Afililles, et l'on a même
soupçonné qu'ils ont quelques rapports avec
les phénomènes volcaniques de la Cordillère
des Andes. Le 4 février 1797, le sol de la
province de Quito éprouva un tel boulever-
sement que, malgré l'extrême foiblesse delà
population decescontr<;es,prèsde 40,00010-
digènes périrent , ensevelis sons les ruines de
leurs maisons, engloutis par des crevasses, et
noyés dans des lacs qui se formèrent instan-
tanément. A la même époque, les babilans
des îles Antilles orientales furent alarmés par
des secousses qui ne cessèrent qu'après huit
mois, lorsque le volcan de la Guadeloupe
vomit de la pierre ponce, des cendres et des
Loulfées de vapeurs sulfureuses. Cette érup-
tion du 27 septembre, pendant laquelle on
' LesL!:inost\c Ciimaua, delà NouTcllc-Barcelonf,
de Ciilabuzo , de l'Apure et duMcia.
' Vnyeï mon Tableau géologique de l'Anjérlque
Biéridionalej Journ. d^Phys., Ï.LIII, p. 58.
CHAPITRE ir. 2g5
r
^entendit desmugissemens souterrains trës-pro-
longés S fut suivie, le il\. décembre, du grand
tremblement de terre de Gumana. Un autre
volcan des îles Antilles, celui de Saint-Vincent %
a offert depuis peu un nouvel exemple de ces
rapports extraordinaires. Il n'avoit pas jeté
des flammes depuis 1718, lorsqu'il en lança
de nouveau en 1812. La ruine totale de la
ville de Caracas ^ précéda cette explosion de
trente-quatre jours, et de violentes oscilla-
tions du sol furent ressenties à la fois aux îles
et sur les côtes de la Terre-Ferme.
On a remarqué depuis long-temps que les
effets des grands tremblemens de terre s'éten-
' Rapport f eût aux généraux Victor Hugues et JLebaé^
par Amie y Peyre , Hapel, Fontelliau et Codé, chargés
d'examiner la situation du volcan de la Basse-Terre ,
et les effets qui ont eu lieu dans la nuit du j au S
vendémiaire an "6, p. 46. Cette relation d'un voyage
fciit à la cime du volcan , renferme beaucoup d'obser-
vations curieuses ; elle a été imprimée à la Guadeloupe
en 1798.
^ Letter ofM. Hamilton to Sir Joseph Banks, 181, T.
L'éruption commença le 3o avril 1812 ; elle fut précé-
dée de trem])lemens de terre qui se répétèrent pendant
#uze mois. [Phil, Trans,, ijS5 , p. 16.)
'^ Lq a6 mars 1812^
LIVRE II.
lénomènes '
dent beaucoup plus loin que les phénomènes
qu'offreot les volcans actifs. En étudiant les
révolutions physiques de l'Italie, eu exami-
, nant avec soin la série des éruptions du Vésuve
et de l'Etna, on a de la peine à reconnoîlre,
malgré la proximilé de ces montagnes, les
traces d'une action simultanée. Il est indu-
bitable , au contraire, que, lors des deux
dernières ruines de Lisbonne ', la mer a été
*Ijesi."'noTeiiil)re 1755 et 3i mars 1 761. Pendant le
premier de ces tremblemens déterre , l'Océan inonda,
en Europe, lescôtesdelaSuctle, de l'Angleterre et de
l'Espagne i en Amérique, les îles Ântigua, laBarbade
et la Martinique. A la Barbadc, où les marées n'oot
généralement que a4 à sS pouces de hauteur, les eaui
e'éleTérenl de vingt pieds dans la baie de Carlide.
Elles devinrent eu même temps u noires comme de
l'encre, » sans doute parce qu'elles s'étoient mêlées
avec le pétrole ou asphalte qui abonde dans le fond de
la mer, tant sur les côtes du golfe de Cariaco, que près
de l'île de la Trinité. Aux Antilles et dans plnsieurs
lacs de la Suisse , ce mouvement extraordinaire des
eaus fut observé sis heures après la première secousse
qui se fit sentir à Lisbonne. {P/iil. lYans , Vol. XLIX,
p. 4o3, 4io, 544, 668; Ibid., Vol. LU, p. 4.ï4).
A Cadix, on vit venir du large, à huit milles de dis-
tance, une montagne d'eau de soisanie pieds de hau-
teur ; elle se jeta impétueusement sur les càtes, et
CHAPITRE IV. / I^CfJ
violemment agitée jusque dans le nouveau
inonde , par exemple , à Tîle de la Barbade%
éloignée de plus de douze cents lieues des
tôtes du Portugal. .
Plusieurs faits tendent à prouver que les
causes qui produisent les tremblemens de
terre ont une liaison étroite avec celles qui
raina un grand nombre d'édifices y semblable à la lame
de quatre-vingt-quatre pieds de haut qui^ le 9 juin
i586^ lors du grand tremblement de terre de Lima,
aypit couvert le port du Callao. {^ A cas ta, Hist. natu-
ral de las Indias , éd. de iSgi ^ p. i25. ) Dans l'Amé-
rique septentrionale , au lac Ontario , on avoît observé
de fortes agitations de l'eau des le mois d'octobre 1755.
Ces phénomènes prouvent des communications souter-
raines à d'énormes distances. ï^ comparant les épo-
ques des grandes ruines de Lima et de Guatimala , qui
se succèdent généralement à de longs intervalles , on a
cru reconnoitre quelquefois l'effet d'une action qui se
propage lentement le long des Cordillères , tantôt du
nord au sud y tantôt du sud au nord ( Cosme Bueno ,
Descripciondel Perà, ed\ de hima,^. 67.) Voici quatre
de ces époques remarquables :
Mexique. Piêrou.
( Lat. i3" 32 ' nord )^ ( Lat. 1 2** 2' sud ).
-3o Nov. 1677. 17 Juin 1578.
4 Mars 167g. 17 Juin 1678.
ag'issent dans les éruptions volcaniques '■
Nous avons appris à Pasto que la colonne
de ruinée noire et épaisse qui, en 1797,
sorloit depuis plusieurs mois du volcan voisin
12 Ftvr. 1689. 10 Oct. 1G88.
27 Sept. 1717. 8Févr, 1716.
J'fiTouc que , lorsque les secousses ne sont pas simul-
tanées, ou qu'elles ne se suivcut pas à peu de terapa
«l'intervalle , il reste beaucoup de doute sur la preieii-
,due communie a ti ou du mouvement.
' La liaison de ees eauses , déjà reconnue par li^s
anciens , frappa de nouveau les esprits à l'époque de la
découverte de l'Amérique. {^Acosta, p. 121.) Cette
découverie n'ofii-it pas seulement de nouyelles produc-
tions à la curiosité des hommes, elle donna aussi de
rétendue à leurs idées sur la géograpliîe physique i
sur les variétés de l'espèce humaine el sur les migra-
tions des peuples. U est impossible de lire les première»
relations des voyageurs espagnols, surtout celle du
jésuite Acosla, sans être surpris à chaque instant de
cette inlluence heureuse que l'aspeet d'un grand conti-
nent, l'étude d'une nature merveilleuse et le contact
avec des hommes des races diverses , ont exercée siir le*
progrès des lumières en Europe. I.e germe d'un grand
nombre de vérités physiques se trouve dans les ou-
vrages du seizième siècle, et ce germe auroit fructifié >
s'il n'eût point été étouifé par le fanatisme et la
supcratitiou,
CHAPITRE IV. 299
^e cette ville, disparut à Theure même où,
soixante lieues au sud, les villes de Riobamba,
Hambato et Tacunga furent bouleversées par
une énorme secousse. Lorsque, dans l'inté-
rieur d'un cratère enflammé, on est assis près
de ces monticules formés par des éjections
de scories etdç cendres, on ressent le mou-
vement du sol plusieurs secondes avant que
chaque éruption partielle ait lieu. Nous avons
observé ce phénomène au Vésuve en i8o5,
pendant que la montagne lançoit des scories
incandescentes; nous en avions été témoins
en 1802, au bord de l'immense cratère de
Pichincha , dont il ne sortojt cependant alors
qlie des nuées de vapeurs d'acide sulfureux.
Tout paroît indiquer dans les tremblemens
de terre l'action des fluides élastiques qui
cherchent une issue pour se répandre dans
l'atmosphère. Souvent sur les côtes de la mer
du Sud, cette action se communique presque
instantanément .depuis le Chili jusqu'au golfe
de Guayaquil, sur une longueur de six cents
lieues; et, ce qui est très-remarquable, les
secoUsSses semblent être d'autant plus fortes
que le pays est plus éloigné des volcans ac-
tifs. Les montagnes granitiques de la Calabre,
n
3oO LIVRE II.
couvertes de brèches très-réceoles, la chaîne
calcaire des Apennins, le comté dePifjnerol,
les côtes du Portugal et de la Grèce, celles
du Pérou et de la Terre-Ferme , offrent de»
preuves frappantes de celte assertion '. On
diroittjue le globe est agité avec d'autant plus
de force , que la surface du sol offre moios de
soupiraux qui communiquentavecles caverne*
de l'intérieur. A Naples et à Messine , au pied
du Cotopaxi et du Tunguragua , on ne craînl
les trcmblemeus de terre qu'aussi long-temps
que les vapeurs et les flammes ne sont pas
sorties de la bouche des volcans. Dans le
rojaunie de Quito , la grande catastrophe de
Riobamba, dont nous avons parlé plus haut,
a même fait naître l'idée à plusieurs personne*
instruites , que ce malheureux pays seroit
moins souvent bouleversé, si le feu souterrain
parvenoit à briser le dôme porphyritique do
Chimborazo, et si celte montagne colossale
devenoit un volcan actif. De tous les temps,
des faits analogues ont conduit aux mêmes
hypolhèses.LesGrecsquiattribuoient, comme
' Fleuriau de Bellevue , Journ. de Pkyi. tT.USU,
p. a-îi.
CHAPITRE ly. 5o^
Xkous, les oscillations du sol à la tension des
fluides élastiques ; citoient en faveur de leur
opinion la cessation totale des secousses à Tile
d'Eubée^ par Touverture d'une crevasse dans
la plaine Lelantine ' •
Nous avons tâché de réunir^ à la fin de ce
chapitre, les phénomènes généraux qu'offrent
les tremblemens de terre sous diSerens cli-
mats. Nous avons fait voir que les météore^
ilduterrains sont soumis à des lois aussi uni-
formes que le mélange des fluides gazeut qui
constituent notre atmosphère. Nous nous
sommes abstenus de toute discussion sur la
nature des agens chimiques qui sont les causes
des grands bouleversemens qu'éprouve de
temps en temps la surface de la terre. Il suffit
de rappeler ici que ces causes résident à d'im-
menses profondeurs , et qu'il faut les chercher
dans les roches que nous appelons primitives^
peut-être même, au-dessous de la croûte ter-
' fi Les secousses ne cessèrent qu'après qu'il se fut
OQTert dans la plaine de Lélante (près de Ghalcis) une
crevasse qui vomit un fl6uye de boue enflammée. »
Straboj Lib. I, ed, Oxon. 1807, T. I^ p. 85. (Voye«
aussi la traduetiou de U. Du XhM, T. I, p. xZjy
mot» 4. )
3o3 LITRE lï.
reuse et oxidée du globe, dans les abîmes
qui renferment les substances métalloïdes (te
la silice, de la chaux, de la soude et de h
potasse.
On a tenté récemment de considérer les
phénomènes des volcans et ceux des trem-
blcmens de terre, comme les effets de l'élec-
tricité voltaïque , développée par une dispo-
sition particulière de strates hétérog'ènes. On
ne sauroit nier que souvent , lorsque de fortes
secousses se succèdent dans l'espace de
quelques heures , la tension électrique de l'air
augmente ' sensiblement à l'instant ou le sol
est le plus agité; mais, pour expliquer ce
phénomène, on n'a pas besoin de recourir à
une hypothèse qui est en contradiclion directe
avec tout ce que l'on a observé jusqu'ici sur
la structure de notre planète , et sur la dispo-
sition de ses couches pierreuses.
' Voyeï les espériencea électroscopîques faites eu
Piéinont , dans les vallées de Pelis et de CIussoUj
en 1808. Joum. deP/iyn., T. LXVIl, p. 29a.
CHAPITRE V. So3
«^^.^/^■^t/^/^/^/^/«<%/^/^<^/^/«'^/«%^(^/^AV'%/'%/«l/M'«/^/%'^/'%^'«/^/%'%/%/%'^/%'^'%/^/%'%<>«/»
CHAPITRE V.
Péninsule d^Araya. — Marais salans, — Ruines
du château Saint- Jacques.
iJES pteniières semaines de notre séjour à
Gùmiana furent employées à vérifier nos ins-
trumèns, à herboriser dans les campagnes
voisines, et à reconnoître les traces qu'a voit
laissées le tremblement de terre du i4 dé-
cembre 1797. Frappés d'un grand nombre
û'objets à la fois, nous éprouvâmes quelque
embarras à nous assujétir à une marche régu*
lière d'études et d'observations. Si tout ce qui
nous environnoit étoit propre à nous inspirer
un vif intérêt, nos instrumens de physique et
d'astronomie excitoient à leur tour la curiosité
des habitans. Nous fûmes distraiîs par de
fréquentes visites; et, pour ne pas mécontenter
des personnes qui paroissoient si heureuses de
voir les taches de la lune dans une lunette de
Dollond, l'absorption de deux gaz dans un
3o4 LIVRE II.
tube eudîométrîque, ou les effets du galva-
nisme sur lesmouvemcDS d'une grenouille, il
fallut bien se résoudre à répondre à des ques-
tions souvent obscures, et à répéter, peadanl
des heures entières, les mêmes expériences.
Ces scènes se sont renouvelées pour nous
pendant cinq ans, chaque fois que nous avons
séjourné dans un lieu oii l'on av»it appris que
nous possédions des micruscopes, des lunettes
ou des appareils électro-moteurs. Elles étoient
généralement d'autant plus Gitiguantes, que les
personnes qui nous visitoieut avoient des
notioDs confuses d';istronomie ou de physique,
deux sciences que, dans les colonies espa-
gnoles, on désigne sous le nom bizarre delà
nouvelle philosophie, nucva Jiiosnjla. Les
demi-savans nous regardoient avec une sorte
de dédain , lorsqu'ils apprenoient que nous
ne portions point parmi nosMwesXe Spectacle
de la ISuture de l'abbé Pluclw , le Cours de
physique de Sigaiid La Fondj ou le Diction-
nuire de T'almont de Bomare, Ces trois
ouvrages et le Traité d'Economie politique
du baron de Bielfeld sont les bvres étrangers
les plus connus et les plus estimés dans l'Amé-
rique espagnole, depuis Caracas et le Chili
CHAPITRE T. 3o5
jusqu'à Guatimala et au nord du Mexique. Ou
ne paroit savant qu'autaoL qu'on peut eti citef
les traductions, et c'est seuleuient dans les
grandes capitales, à Lima, à Santa-Fe de
Bogota, et à Mexico, que les noms de Haiier,
de Gavendish et de Lavoisier couiineiicent à
remplacer ceux dont la célêlirilé est devenue
populaire depuis un deini-siécle.
La curiosité qui se porte sur les pliéno-
mènes du ciel et sur divers objets des sciences
naturelles, prend un caractère bien diffi'reuÈ
chez des nations anciennement civiiispes et
chez celles qui ont fait peu de progrès dans
le développement de leur intelligence. Les
unes et les autres offrent, dans les classes les
plus distinguées de la société, des exemples
fréquens de personnes étrangères aux sciences;
maiâ, dans les colonies et chez tous les peuples
nouveaux, la curiosité, loin d'être oiseuse et
passagère, naît d'un désir ardentde l'instruc-
tion; elle s'annonce avec une candeur et une
naïveté qui n'apparliennent en Europe qu'à
la première jeunesse.
Je ne pus commencer un cours régulier
d'observations astronomiques avant le 28 juil-
let, quoiqu'il m'importât beaucoup de con-
'arilp-l-pinfû
5()6 LIVHE II,
noîti'e liilongirude tiunnce parle garde-tempt
de Louis ISertliuud- Le Ii<isard voutut que,
dans un pa)'s où le ciel est constanimeot pur
et serein, il y eût plusieurs iniits sans étoiles.
Tous les jours, deux heures après le passage
du soleil par le méridien , il se formoit ua
orage, et j'eus beaucoup de peine à obtenir
des hauteurs correspondantes du eoleîl ,
quoique j'en prisse trois ou quatre groupes à
différens intervalles. La longitude chrononié-
trique de Cumuna ne dilïéra que de 4" en
temps de celle que j'ai déduite des phéno-
mènes célestes; cependant notre navigation
avoit duré pins de quarante jours, et, pen-
dant le voj-age à la cime du pic de Ténériffe,
l'horloge avoit été exposée à de grandes
variations de température'.
Il résulte de l'ensemble des observations'
que j'ai f.iites, en 1799 et iSoo, que la lati-
tude de la grande place de Cumana est de
10" 27' 52"; et sa longitude de Q\j° 3o' i"-
Celte longitude se fonde sur le transport du
lenips, sur des distances lunaires, sur l'éclipsé
GHAPITKE V. 5o7
du soleil do 28 octobre 1799» et sur dix im*
marsioùs des satellites de Jupiter, comparées
à des observaiionsiaites en Europe. Elle dif-
fere très-peu de celle que M. Fidalgo avoit
obteDne avant moi, mais par des moyens
Jpuremeût chronométriques. La plus ancienne
cfirte que nous ayons du nouveau continent,
celle de Diego Ribciro, géographe de l'em-
pereur Gharles-^Quint, place Gumana par les
g® 3o' de latitude ', position qui diffère de
^S' de la véritable latitude , et d'un demi-
degré de celle à laquelle s'arrête Jefferjs dans
ak)n Pilote de VAniériijue^ publié en 1 794. Pen^
dsatnt trois siècles dn traça toute la côte de là
T«rre-Eerme sur un parallèle trop méridio-
nal , parce que, aux attérages de Tîle de la
Trinité , les courans portent vers le nord ,
et que, d'après l'indication du loch, les navi-
ipateurs se croient plus au sud qu'ils ne le sont
]^éellement.
Le 17 août, un halo, ou couronne kimi-^
Bèuse autour de la lune , fixa beaucoup
* D'après Herera, lat. 9** Sd, {Jbescripcion de lau
Indias occid. , p. 9.) D'après la Carùe de T Océan
^atlantique, publiée au dépôt de la Marine y en 1792^
làt. 9** 52^. la caHé de Ribeiro est it Faunée 1629.
20*
Oo8 tlVRE II.
ratlenlion des habitans. On le regarda comme
le présage de quelque forte secousse de trem-
blement de terre; car, d'après la physique du
peuple, tous les phénomènes extraordinaires
sont immédiatement liés les uns aux autres.
Les cercles colorés autour de la lune sont
beaucoup plus rares dans les pays du nord,
qu'en Provence , en Italie et en Espagne. On
les voit surtout, et ce fait est assez remar-
quable , lorsque le ciel est pur et que le temps
serein paroît le plus constant. Sous la zone
torride, de belles couleurs prismatiques se
présentent presque toutes les nuits, même à
l'époque des grandes sécheresses : souvent,
dans l'espace de peu de minutes, elles dispa*
roissent plusieurs fois, sans doute parce que
des courans supérieurs changent l'état des
Tapeurs légères dans lesquelles la lumière se
réfracte. J'ai même observé quelquefois, me
trouvant entre les 16 degrés de latitude et
l'équateur, de petits halos autour de Vénus;
on y dbtinguoit le pourpre, l'orangé et le
violet ; mais je n'ai jamais vu de couleurs
autour de Sirius, de Ganopus ou d'Achernar.
Pendant que le halo fut visible à CumaDa,
riiYgromètrc marqua une forte humidité j
CHAPITRE V. S09
cependant les vapeurs paroissoient si parfai-
tement dissoutes^ ou plutôt/si élastiques et si
uniformément répandues^ qu'elles n*altéroient
pas la transparence de l'atmosphère. La lune
se leva^ après une pluie d'orage, derrière le
château Saint-Antoine. Dès qu'elle parut sur
l'horizon, on distingua deux cercles, un grand
blanchâtre de 44^ de diamètre, et un petit
qui , brillant de toutes les couleurs de l'arc-
en-ciel, avoit 1^ l^' de largeur. L'espace
entre les deux couronnes étoil de l'azur le
plus foncé. A 4o® de hauteur, elles disparurent
sans que les instrumens météorologiques in-
diquassent le moindre changement dans les
basses régions de Fair^ Ce phénomène n'avoît
rien de frappant > si ce n*est la grande vivacité
des couleurs , jointe à la circonstance que ,.
d'après des mesures prises avec un sextant de
Ramsden, le disque lunaire ne se trouvoit pas
exactement dans le centre des halos. Sans
cette mesure, on auroit pu croire que l'excen-
tricité étoit l'eflEèt de la projection des cercles
sur la concavité apparente du ciel '. La forme
*Le 17 août 1799 : thermomètre, 25°;3; liygFO-*
mètre de Deluc, 68^ La lune ayant 11° 28' de hau*-
teur, le diamètre horizontal de la petite couronne
des halos elles couleurs que présente l'atmos-
phère des Tropiques éclaiiée par la lune,
méritenl de nouvelles recherches de la part
éloil 1° 5o', et le diamètre vertical i" 43', 11 y aToil,
du centre tle In luue au bord supérieur du petit halo,
44', et au bord iaférieur, Sg'. Tout l'espace entre le
disque Uinaire el restrémilé du peut halo brilloitde
couleurs pris ma liques. Le diuinctre horizontal du graoJ
halo blanc étoit de 4a° .V. Lorsque la lune eut atteint
37° 3 (' de hauteur au-dessus de rhorlzon,le diamtlre
du grand hi.lo fut de 44 10', et la largeur delà bande
laiteuse de 3" 35'. La lune ne montra plus d'excen-
tricité, et le petit halo n'a voit que i' 27' de diamètre.
Ces mesures ont élé prises sans lunette el en rameuanl
dans le sextant le liord de la lune en contact avec \ei
eilrimités ircs-liarichLes des deiin couronnes, lime
paroît difficile d'admettre que j'aie pu me tromper
de 19' sur l'esceutriciié de la lune : la rcfracliRn an-
roit plutôt diminué qu'augmenté l'étendue du halo
vers le bord inTérieur. Il ue faut pas confondre ce
phénomène, qui appartient aux. dernih'es couches da
l'atmosphère, et qui s'obscrïe par un ciel pur et ssw
vapeurs visibles, avec ces cercles colorés qui sepm-
jeltcnt sur des nuages blancs chassés par le vent devant
le disque lunaire, el qui n'ont que sept à huit c«l»
toises de hautr^ur absolue. (Voyei Walker Jortian dani
le Journ. de Nie /toison , Vol. IV, p. l'ii; et Option»
de Neii'ion, 172a, p. 'i;6).
CHAPITRE V. 5ll
des physiciens. A Mexico , par un temps émi-
nemment serein, j'ai vu ' de larges bandes,
ayant tontes les couleurs de l'Iris, parcourir
la voûte du ciel et converger vers le disque
lunaire, météore curieux qui rappelle celui
qui a été décrit par M. Cotes ' en 1716.
Si l'exposition de noire maison à Cumana
favorisoit singulièrement l'observation des
astres et des phénomènes météorologiques,
elle nous procuroit quelquefois pendant le
jour un spectacle affligeant. Une partie de la
grande place est entourée d'arcades au-dessus
desquelles se prolonge une de ces longues
galeries en bois que l'on retrouve dans tous
les jiays chauds. Cet emplacement servoit à
la vente des noirs amenés des côtes d'Afrique.
De tous les gouvernemens européens , lé
Danemarck a été le premiet* , et long-temps
le seul, qui ait aboli la traite, et cependant
les premiers esclaves que nous vîmes exposés,
étoient venus sur un vaisseau négrier danois.
Rien ne peut arrêter les spéculations d'un vil
' La nuit du 8 mai i8o3.
^ Smith y Cours d'Optique ^ ^7^7 y '^' ^9 P* *7^7
§. 109, et p. 121, §, 169.
Ol2 LIVRE n.
intércl en lutte avec les devoirs de l'humanité,
l'honneur national et les luis de la patrie.
Les esclaves exposés en veote étaient de
jennes gens de qninze à vingt ans. On leur
dîstribuoil, tous les malins, de i'huile de cocos
pour se frotter le corps et pour rendre lenr
peau d'nu noir luisant. Â chaque instant se
prêsentoicnl des acheteurs qui jngeoient,par
Vétitt des dénis, de l'âge et de la santé des
esclaves; ils leur ouvroient la bouche avec
force, comme on fait dans les marchés aux
chevaux. Cet usageavilissanl date de l'Afrique,
comme le prouve le tableau fidèle que, dans
une deses pièces dramatiques', Cervantes, sorti
d'une tongHccaptivité parmi les Maures, a tracé
de la vente des chrétiens esclaves à Alger. On
giinil de penser q 11 "iiU|Ourd hmmêioe il existe
aux Antilles des colons européens qui mar-
quent leurs esclaves avec un fer chaud, pour
les reconnoitre lorsqu'ils s'enfuient. C'est ainsi
qu'on traite ceux qui a épargnent aux autres
hommes la peine de semer, de labourer et de
recueillir pour vivre ^. "
> £1 Tratf Jf Argil. Jorn. II {Viage alPamato,
i-Si.>...li(;).
■ I^, Bruyhe , Caract<m , Cliap. XI {td. itS5,
CHAPITRE V, 3l5
Plus étoit vive Tini pression que nous fit la
première vente des nègres à Cumana, et plus
nous nous félicitâmes de séjourner chez une
Dation et sur un continent où ce spectacle
est très-rare, et où le nombre des esclaves
est en général peu considérable. Ce pombre,
en 1800, n'excédoit pas six mille dans les deux
provinces de Cumana et de Barcelone, lorsque,
à la même époque, on évaluoit la population
entière à cent dix mille habitans. Le com-
merce des esclaves Africains que les lois espa-
gnoles n'ont jamais favorisé, est presque nul
5ur des côtes où le commerce des esclaves
Américains se faisoit au seizième siècle avec
une effrayante activité. Macarapan, appelé
anciennement Ainaracapana^ Cumana, Araya
pp 3oo). On aime à citer en entier un 'passage dans
lequel se peint avec force , on peut dire avec une noble
sévérité, l'amour de l'espèce humaine. «On trouve
(sous la zone torride), certains animaux farouches,
des piâles et des femelles , répandus par la campagne ,
noirci livides eX tout brûlé? du soleil, attachés à la
terre qu'ils fouillent et qu'ils reuuient avec une opi- '
niàtreté invincible; ils ont comme une voix articulée ;
et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent
une face humaine, et en effet ils sont des hommes.. »
ôi\ Livniî ir.
el surtout la Nouvelle -Cadix, fondée âam
l'itotdeCubagiia, poiivoieut alûfs être regiir-
dés comme des comptoirs établis pour faciliter
la traite. Girolamo Benzoni de Milan qui, à'
l'âge de vingt-deux ans, avoit passé à la
ïerre -Ferme, prit part à des expéditions
faites en i542, sur les côtes de Bordones, de
Ciiriaco et de Paria , pour enlever de mal-
heureux indigènes. Il raconte avec naïveté,
et souvent avec une sensibilité peu commune'
dans les historiens de ce temps, les exemples
de cruauté dont il dit témoin. Il vit traîner
les esclaves à la Nouvelle-Cadix, pour les
marquer au front et a» bras, et pour p;ij'er
le quint anx officiers de la couronne. De ce
poHt, tes ïndiensfurenl envoyés àl'île d'Haïti'
' " Noi |)iglinniino diigenlo et (juni'nnta sthi.iTÎ ff»
nuischi e l'cniinc, |)iccolî c ^r.tnili. Cosa veramenie
mo'to cnnipast>ionevole ilavcderelacoiidutla <lî quelU
njesdiitip cvciilure , niide, sliinche, slropiate. le
infelick mndri GOn tlue e Ire n^liimli su le spalle e in
ciillo, colnie (H pianlo e ili dolorc olllitte, Icgall tutti
tla corde e ili catfne tli (erra ai collo, nlle Iiracciae
aile ni.iui. Se coiiilitcono a Ciibagnn c tultï inar'
cliiauo in fuccia e au le Lraccin con ferro înfocato,
ïi'gnalo (l'un C ; poi gli cupitnili ni; faniio parie
^ sulclali, clic gli veuilono, o se ^li giiiocmo runo
CHAPITRE V, 3l5
OU Saint-Domingue, après avoir souvent
changé de maîtres^ non par voie d'achat ,
mais parce que les soldats les jouoient au dé.
La première excursion que nous finies, fut
dirigée vers la péninsule d'Araya et vers ces
contrées jadis trop célèbres par la traite des
esclaves et la pêche des perles. Nous nous
embarquâmes sur le Rio Manzanares, près
du faubourg indien , le 19 août , vers les deux
heures après minuiu Le but principal de ce
petit voyage étoit de voir les ruines de l'an-
cien château d'Araya, d'examiner les salines,
et de faire quelques observations géologiques
sur les montagnes qui forment la péninsule
étroite de Maniquarez. La nuit étoit d'une
fraîcheur délicieuse; des essaims d'insectes
phosphoresccns ' brilloient dans l'air, sur le
sol couvert de Sesuvium et dans les bosquets
de Mimojsa * qui bordent la rivière. On sait
COQ l'atro. Se paga il quînto délie perle, del oro
e dei scLiavi a gli uffîciali del Re. )) Benzoni, Hiat.
del Mondo Nuopo , i565 , p. 4 , 7 et 9. C'est ainsi que
les Phéniciens et les Gartliaginois cherçhoient jadis
des esclaves en Europe. Heyne, Opuscula^ T. III, p. Q^^
' ' £later noctilucus.
* Lamp}'ris italica , L. Noctiluca.
3lfi LIVnE 11.^
combien les vers luisans sont communs ea
Italie et dans tout le midi de l'Europe : mais
l'effet pittoresque qu'ils produisent ne sauroit
èlre comparé à ces innombrables lumières
éparseset mouvantes qni embellissent les nuîls
de la zone lorride, et qui semblent rcpéler
sur la terre, dans la vaste étendue des savanes,
le spectacle de la voûte étoilée du ciel.
Lorsqu'eiJ descendant la rivière nous nous
approchâmes des plantations ou chnras , nous
vîmes des feux de joie allumés par des nègres.
Une fumée légère et ondojfante s'élevoit vers
la cime des palmiers , et donnoit une couleur
l'ougeâtre au disque de la lune. C'étoit la nuit
d'un dinianclie, et les esclaves dansoieot au
son bruvant et monotone de la guitare. Les
peuples d'Afrique, de race noire, ont dans
leur caractère un fond inépuisable de mou-
vement et de fjaielé. Apres avoir été livré à
des travaux pénibles pendant la semaine,
l'esclave , les jours de fête , préfère cDCore la
musique et la danse à un sommeil prolonge.
Gardons-nous de blâmer ce mélange d'in-
souciunce et de légèreté, qui adoucit le)
nianx d'une vie pleine de privations et de
douleurs!
CHAPITRE V. 5l7
La barque dans laquelle nous passâmes là
golfe de Gariaco'étoit très-spacieuse. On avoit
étendu de grandes peaux de Jaguar ou tigre
d'Amérique, pour que nous pussions reposer
pendant la nuit. Nous n'avions pas séjourné
deux mois, sous la zone torride, et déjà nos
organes étoient tellement sensibles aux plus
petits changeinens de température < que le
froid nous empéchoit de dormir. Nous vîmes
avec surprise que le thermomètre centigrade
se soutenoit à 2i<^,8 '. Cette observation , trçs-
connue à ceux qni ont vécu long-temps aux
* Fig. de la terre y p. i.iv. La tautcur de de Sommet
est cle qZ^ toises d'après Dupuget, et de ^^^ toises
d'après M. Lebload. Celte éléyation n'est par consé-
quent pas adsez considérable pour que le sentiment du '
froid puisse être causé j comme au Chimborazo et à
Pichincha^ par la moindre quantité d^oxjgène qu'en*
lèvent les poumons à un air dilaté. Si le baromètre ,
par 16®^ 2 de température ^ se soutient à la cime de la
Montagne Pelée ^ à 24 pouces 2 lignes ( Le Blond y
f^oyage aux Antilles et dans t Amérique méridio^
noie, T. I, p. 87 ); l'élévation absolue de ce point est,
d'après la formule de M. La Place , de 660 toises , en
supposant , pour le niveah de la mer , la hauteur
du mercure à a8 pouces i ligne ^ et le thermomètre
à a3^
Indes, mérite lalteiition des pli^'siolog'istes.
Botijoer raconte qu'îtrrivé an sommet de la
Montagne Pelée, à l'iIe de la Martinique , lui
et ses compagnons trembloient de froid ,
quoique la chaleur excédât encore 217 de-
grés '. En lisant l'intéressante relation du
capitaine Blig;h qui, par une révolte à bord
du navire Bountj, avoît été forcé de faire
douze cents lieues dans une chaloupe ouverte,
on voit que ce navigateur, entre les 10 et
1 2 degrés de latitude australe, souffroit beau-
coup plus du froid que de la faim". Pendant
notre sciour à Guajaquil, au mois de jan-
vier i8o5, nous observâmes que les indigènes
se couvroient en se plaignant du froid , lors-
que le thermomètre baissait à 25",8, tandis
que la chaleur leur paroissoit suffbcanle à
5o",5. Six à sept degrés sufGsoient pour faire
' Bligli , Voyage à Lz mer du. Sitd , traduit par
Soiilès, p. a65 et 3] 6, L'équipage de la chaloupe éloil
souvent mouillé par les lames ^ mais nous savons tfi'k
cette latitude, la température de l'can de la mer ne
pfulètre au-dessous de 3^°. et que le Tioid produit par
Tévaporatioii est peu considérable pendant des nuits o"
in tempcrature de l'jir excède rarement aS".
' 83^.8 et SG"ji de riijgi'omèlre de Soussui-c.
CHAPITRE V. 019
naître les sensations opposées du froid et de
la chaleur, parce que , sur ces côtes de la mer
du Sud, la température habituelle de Tat-
niosphère est de 28 degrés. L'humidité, qui
|[nodifiç la force conductrice de Tair pour le
calorique , contribue beaucoup à ces impres-
sions. Dans le port de Guayaquil comme par-
tout dans les basses régions de la zone torride ,
le temps ne se refroidit que par des pluies
d'orage; et j'ai observé quç, lorsque le
thermomètre baisse à 26^,8, l'hygromètre de
Deluc se soutient à 5o et 62 de^^rés ' : il est
au contraire à Sy degrés par une température
de 3o^,5. A Cumana, par de fortes ondées,
on entend crier dans les rues : que hielo y
estojr emparamado % quoique le thermomètre
* 73® Sauss. Si la quantité de vapeurs n'augmentoît
pas, la différence des humidités apparentes ne seroit
que de 9 à 10 degrés.
* Quel froid glacé ! j'en suis transi comme si J'étois
fiur le dos des nwntagnes. Le mot proYÎncial empara^
marse ne peut être rendu que4>ar une périphrase très-
longue. Paramo, en péruvien Puna, est une déno-
mination que. Ton trouve sur toutes les cartes de
l'Amérique espagnole. £lle ne signifie , dans les colo'-
lues, ni un désert m* une lande, mais un endroit mon**
tueux^ couvert d'arbres rabougris^ exposé aux vent».
exposé à la pluie ne baisse qu'à 2i°,6. II
résiihfi de l'ensemble de ces observations,
qu'entre les Tropiques, dans les plaines où
la température de l'air est , le jour , presque
invariablement au-dessus de 27", on désire se
couvrir la nuit chaque fois que, par un air
humide, le tbermouiètre baisse de 4 à 5 ï de-
grés.
et dans lequel règne peqiL'tuellement un froid humide.
Sous la lone torrîde, les Paramos ont géuéi'alemeul
(le 1600 3 2QOO toises de hauteur. Il -y tombe souvent
de la neige qui ne reste que quelques heures ; car il uo
fnul pas confondre, comme les gi^ograpliea ont fait
souvent, les mots de Paramo et Pttna avec celui de
îievado, en péruvien Ritlicapa, montagne qui entre
dans les limites des neiges perpétuelles. Ces nolioni
ont un grand intérêt pour In géologie et la géographie
des végétaui, parce que, dans des contrées uh aucune
cime n'a été mesurée, on peut se former une idée eiarte
de la moindre hauteur a laquelle s'élèïent les Cordil-
liïres.en cherchant sur les cartes les mots de Paramo
et de Nevada. Comme les Paramos sont presque eon-
tinuellemenlenveloppés^l'une brume froide et L-paisse,
Je peuple dit, àSanta-Feet à Mexico ; cae un paramilo,
lor9<(ii'il tombe une pluie Cne et que la tempéraiare île
l'air baisse considérablement. De Paramo on a f.iit
tmparamarse , avoir froid comme si od étoît sur le
dos des Andes.
OHAPITBE V. 5^1
Nous débarquâmes , vers les huit heures du
matin ^ à la pointe d'Araja y près de la nou--
velle salincy. Une maison isolée * s'élève dans
«me plaine dénuée de végétaux, près d'une
batterie de trois canons, qui est Tunique
défense de cette cote depuis la destruction
du fort Saint -Jacques. L'inspecteur de la
saline passe sa vie dans un hamac, d'où il
donne ses ordres aux ouvriers : une barque
du roi i^la lancha del rej) lui porte, toutes
les semaines, ses provisions de Cumana. On
est étonné qu'une saline, qui jadis avoit excité
la jalousie des Anglois, des HoUandois et
d'autres puissances maritimes, n'ait pas donné
lieu à l'établissement d'un village ou d'une
ferme* A peine trouve-t-on, à l'extrémité de
la pointe d'Araja, quelques cabanes de pauvres
Indiens pécheurs.
On découvre à la fois, dans ce site, l'îlot
de Gubagua, les hautes cimes de la Margue-
rite , les ruines du château Saint-Jacques , le
Cerro de la Yela et la chaîne calcaire du
Bergantin, qui borne l'horizon vers le sud.
Te profitai de cette vue pour prendre les
* Xa Rancheria de la Satina nueva.
II. 21
325 LIVRE II.
angles entre ces différens points, en les ap-
piiyanl sur une base de quatre cents toisw
cnie j'avois mesurée entre la batterie et la
colline appelée la Pitîia. Comme le Cerro
de la Vêla , le ïîergantin et le château Saint-
Antoine de Cumana, sont également visibles
à la Punta Arenas , située à l'ouest du village
de Maniquarez, les relèvemens des mêmes
objets ,ont servi à délerminer approximalî-
vemenl la position respective de plusieurs
points qui sont indiqués dans la carte miaé-
ralo^que delà péniusule-d'Araja. Il en ré-
siille que la lagime de l'ancienne satine esta
peu près par les 10° 55', La dilFérence de
ionj^itude entre Cumana et la nouvelle saline
d'après M. Fidal^o, de 5' 34" en arc.
déterminé cette même différence par le
ransport du temps '; les angles horaires
étoient exacts, à 3 et 4 secondes près, mais
n'ai aucune confiance dans le résultat
chronométi-ique, parce qu'il ne s'agit qae
d'un très-petit nombre de secondes, et que
'avance de l'horloge snr le temps moven de
Cumana n'a pu être vérifiée immédiatement
' Observ.a.Ur. T. I. p. t, n. 17.
Chapitre V» 523
^pves mon retour, inais seulement quatre
jours plus tard.
L'abondance de sel * que renferme la pénin*
suie d'Araya fut déjà reconnue * par Alonso
Nino, lorsque, sur les traces de Colon >
d'Ojeda et d'Amerigo Vespucci, il visita ces
contrées en i499* Quoique de toutes les
Dations du globe, les indigènes de TAmé-
rique soient ceux qui consomment le moins
de sel, parce qu'ils se nourrissent presque
uniqueme'nt de végétaux, il paroit cependant
que les Guayqueries fouilloient déjà les ter-
rains argileux et muriatifères de la Punta
Arcnas^ Même les salines, que Ton appelle
aujourd'hui nouvelles ^ et qui sont situées à
l'extrémité du cap Araya», ont été travaillées
dans les temps les plus reculés. Les Espagnols^
établis d'abord à Cubagua, et bientôt après
sur les côtes de Gumana , exploitoient , dès
le Commencement du seizième siècle, les
marais salans qui se prolongent en forme de
lagune au nord-ouest du Cerro de la Vêla.
Gomme à cette époque la péninsule d'Araya
' Cauliny Hist, chorografica, p. ia3*
* Muriate de soude.
2ï*
324 tlVKE II,
ne renfermoit pas de population stable, les
HoUandois profilèrent de la richesse naturelle
d'un sol qui leur paroissoit une propriélé
commune à toutes la iialtons. De nos jours,
chaque colonie a ses salines particulières,
et la navigation est tellement perfectionnée,
que les néf^ocians de Cadix peuvent envoyer
à peu de frais du sel d'Espagne et de Por-
tugal dans l'héniisplicreaustral, aune distance
de iqoo lieues, pour les salaisons de Monte-
video et de Buenos-Ayres. Ces 'avantages
étoient inconnus du temps de la conquête;
l'industrie coloniale avait fait alors si peu de
progrès , que le sel d'Araya étoit transporir
à grands frais aux Antilles, à Carthagène el
à Portobelo'. En i(!o5, la cour de Madrid
envoya des bàlimens armés à la Punta Arays,
avec ordre d'y stationner et de chasser les
HoUandois de vive force : ceux-ci continuèrent
ccpeiidant encore à recueillir furtivement du
sel jusqu'à ce que l'on construisît, en i6ï3,
])rès des salines, uu fort devenu célèbre sous
le nom de Castillo de Santiago, ou de la
Beaî Fuevza de Âraja,
' MSS. th's .4rf/iiivs (le Citmana. ( Informes fucfitt
tcbré la Salina nim-a.)
CHAPITRE V. 525
Les grands marais salans sont indiqués sur
les cartes espagnoles les plus anciennes , tantôt
comme une anse, tantôt comme une lagune.
Laet^ qui écrivit son Orbis nos^us en 1633,
et qui avoit eu d'excellentes notions sur ces
côtes 5 dit même tout exprès que la lagune
étoit séparée de la mer par un isthme plus
élevé que le niveau de la marée montante.
En 1726^ un événement extraordinaire dé-
truisit la saline d'Araja, et rendit inutile le
fort dont la construction avoit coûté plus
d'un million de piastres fortes. On sentit un
coup de vent impétueux^ phénomène très-
rare dans ces parages où la mer n'est géné-
ralement pas plus agitée que l'eau de nos
grandes rivières. Le flot se porta bien avant
dans les terres, et, par l'efTet de l'irruption
de rOcéan , le lac salé fut converti en un
golfe de plusieurs milles de long. Depuis cette
époque , on a établi des réservoirs ou valets
artificiels au nord de la rangée de collines
qui sépare le château de la côte septentrionale
de la péninsule.
La consommation du sels'élevoit, on 1799
et 1800, dans les deux provinces de Cumana '
* Â l'époque de mon voyage, le goiivcrncmcal (T«
326 I-rVRE II.
ef de Barcelone , à neuf on dix mille fanogas,
chacune de seize arrobas ou quatre quintaux.
Celle consomma lion est trés-considérahie , et
donne, en décomptant sur In population to-
tale cinquante mille Indiens qui ne mano^eat
que trt-'S-peu de sel, soixante livres par indi-
vidu. Eii France, d'après M. Necker, on ne
compte que douze à quatorze livres, et celte
différence doit êlre attribuée à la quantité de
sel employée daus les salaisons. La viande de
Cumauii coDiprenoit les ileux provinces de la HouTelIe-
ADdalousie et de la Nouvelle-Barcelone. Les raota
province et govemio ou gouvernement de Cumona ne
sont par conséquent pas synonymes. Un Catalan, Juau
de Urpia, qaiaTuîi ùcé lour à tour chanoine , docteur
CD droit, avocat u Sa uto- Domingo et simple soldat
au château d'Araya, fonda, en i636, ]a ville de Niteva
Bareelona , et essaya de donner le nom de Nourelle-
Catalogne ( Nueva Valhalûna à la province dont U
Tille, récennneiil construite, dcTenoit la capitale. Cette
tentative est restée iufruclueusc , et c'est du chef-lieu
(pie la province entière a pris sa dénomination. Depuis
mon (tL|tHil (.r Amérique , elle a été élevée au rang de
Goi-ierno, Dans la Nouvelle-Andalousie, le nom indien
de Cuuiaiia a prévalu sur ceux de jVuefo ToUdo et
Kiieva Cordoba , ijut l'un trouve sur les cartes da
17,' siècle.
CHAPITRE V." 327
bœnf salée, appelée tasajoy est l'objet d'ex-
portation le plus important du commerce de
Barcelone. Des neuf à dix mille yî^/^^g'«^ que
fournissent les deux provinces réunies, il n'y
en a que trois mille produites par la saline
d'Araya ; le reste est tiré des eaux de la mer
au Morro de Barcelone , à Pozuelos , à Piritu
et dans le Golfo triste. Au Mexique , le seul
lac salé du Pehon Blanco fournit par an plus
de 260,000 Jan/egas de sel impur *.
La province de Caracas a de benes salines
aux écueils de los Roques j celle qui existoil
jadis à la petite île, de la Tortugay où le sol
est fortement imprégné de muriate de soude,
a été détruite par ordre du gouvernement
espagnol. On a fait un canal par lequel la mer
a un libre accès aux marais salans. Les nations
étrangères qui ont des colonies aux Petites
Antilles^ fréquentoient cette île inhabitée , et
la Cour de Madrid , d'après les vues d'une
politique ombrageuse , craignoit que la saline
de la Tortura ne donnât lieu à un établisse-
ment stable qui favorisât le commerce illicite
avec la Terre-Ferme.
' Nouvelle-Esp., Vol. lY, p. 60 et i3C de Icd. iu 8\
328 . LIVRE II.
La régie royale des salines d*Araya ne date *
que de Tannée 1792. Avant cette époque, elles
étoient entre les mains de pêcheurs indiens
qui fabriquoient le sel à leur gré , et le ven-
doient en payant au gouvernement la somme
modique de 5oo piastres. Le prix de ïàfanega
étoit alors de 4 réaux' ; mais le sel étoit extrê-
mement impur, grisâtre, mêlé de parties ter-
reuses , et surchargé de muriate et de sulfate
de magné^. Comme en outre Texploilation
' ou le travau des saulniers se faisoit d'une ma-
nière très-irrégulière , on manquoit souvent
de sel pour la salaison des viandes et des pois^
sons , circonstance qui influe puissamment^
dans ces contrées , sur les progrès de l'indus-
trie , le bas-peuple indien et les esclaves se
nourrissant de poissons et, d'un peu de tasajo.
Depuis que la province de Cumanà dépend
de l'inlendance de Caracas, la vente du sel
se fait par régie ; et la fanega ^ que les Guay-
' Dans cette Relation, comme dans YJSssaipoliiiqua
sur la Noui^eUe-Espagne , tous les prix sont évalués
en piastres fortes et en réaux d'argent » reçiles deplatcu
Huit de ces réaux équivalent à une piastre forte ^ ou
à io5 sous, monnoiede France. {Nouv, Esp., Vol. UJ,
p. 38i j IV, p. 178 j V, p. 191 de Téd. in-8«.)
GHÀFITRC V. 539
queries vendoient une demi -piastre, coule
une piastre et demie*. Cette augmentation
de prix est foibiement compensée par une
plus grande pureté du sel et par la facilité
qu'ont les pêcheurs et les colons de s'en pro-
curer en abondance pendant toute Tan née.
L'administration de la.saline d'Ara ja rendoit
à la trésorerie , en 1 799 , un produit net de
8000 piastres.
Il résulte de ces notions statistiques que la
fabrication du sel n'est pas d'un grand intérêt,
si on la considère comme une branche d'in-
dustrie. Elle mérite plus notre attention à
cause de la nature du sol qui renferme les
marais salans. Pour bien saisir la liaison géo-
logique dans laquelle se trouve le terrain mu-
riatifère avec les roches de formations plus
anciennes, nous allons jeter un coup d'œil
général sur les montagnes voisines de Gumana
et sur celles de la péninsule d'Arayà et de l'île
de la Marguerite.
* La fanega se vend aux Indiens et aux pécheurs qui
ne paient pas les droits royaux {derecAos reaies) k
Punta Araya 6, à Gumana 8 reaies. Les prix sont^
pour les autres casles , à Araya 10 , à Gumana ^^
12 reaies.
Trois grandes chaînes s'étendent parallèle-
ment de l'est à l'ouest. Les denx plus septeu-
trionales sont primitives , et renferment les
schistes micacés du Macanao et du Valle San
Juan , de Maniquarez et de Chuparipari : nous
les désignerons par les noms de Cordillère de
l'île de la Mari>ucrile , et Cordillère d'Araya;
la troisième chaîne, la plus méridionale de
toutes, la Cordillère du Bergantin et du Co-
collar, n'offre que des roches de formation
secondaire; et, ce qui est assez remarquable,
quoique analogue à la constitution géologique
des Alpes à l'ouest du St.-Gothard , le chaînon
primitif est beaucoup moins élevé que celui
qui est composé de roches secondaires '. La
' Dans la Nouvelle- Andalousie , la Cordillère du
Corollar n'offre nulle part des roches primitives. Si
EPS roches forment le noyau du chaînon , et s'élèvent
au-dessus du niveau des plaines voisines, ce qui esl
peu prohahic, il faut croire qu'elles sont toutes rtcou-
virtes de calcaire et de grès. Dans les Alpes de U
Suisse, au contraire, le chaînon que l'un dceigne sous
le nom trop vague de c/mtnOTi latéral et rnUaire , oÊfre
des roches primitives qui, d'après les belles observa-
tions de MM. Escher el Léopold de Biith , sont sou-
vent à dëcouvei'l jusqu'à huit cent et mille toises At
h;uileur.
N
CHAPITRE r. 53 1
•
nier a séparé les deux Cordillères septentrio-
nales , celles de l'île de la Marguerite çt de la
péninsule d'Araya; les petites îles de Coche
et de Cubagua sont les restes de ce terrain
submergé. Plus au sud, le vaste golfe de
Cariaco se prolonge , comme une vallée lon-
gitudinale formée par l'irruption de l'Océan ,
entre les deux chaînons d'Araya et du Cocol-
lar , entre les schistes micacés et le calcaire
alpin. Nous verrons bientôt que la direction
des couches, très-régulière dans les premières
de ces roches^ n'est pas tout-à fait parallèle
à la direction générale du golfe. Dans les
hautes Alpes de l'Europe , la grande vallée
longitudinale du Rhône coupe aussi quelque-
fois », sous un angle oblique , les bancs cal-
caires dans lesquels elle a été creusée.
Les deux chaînons parallèles d'Araya et du
GocoUar sont liés , à l'est de la ville de Cariaco,
entre les lacs de Campoma et de Putaquao ,
par une sorte de digue transversale , qui porte
le nom de Cerro de Meapire , et qui , dans
des temps reculés, en résistant au mouvement
' Près dé Sitlea. Alpina , T. IV , p. 295. BernouUi,
Geogn, Uehenicht der Schii^eiz , p. 35-4 x.
532 LIVRE n.
des flots, a empècbé les eaux du goHe de
Cariaco de s'unir à celles du golfe de Paria,
C'est ainsi qu'en Suisse, la chaîne centrale,
celle qui passe par le col de Ferrex , le Sim-
plon, le St.-Gothard et le Spliigeo, tient,
au nord et au sud, à deux chaînes latérales,
par les montagnes de la Fourche et de la
Maloja. On aime à rappeler les analogies
frappantes qu'offre , dans les deux cootineas,
la charpente extérieure du globe.
La chaîne primitive d'Araja se termine
brusquement dans le méridien du village de
Maniquarez. Nous ferons voir plus bas que,
trente-cinq lieues à l'ouest, on en trouve la
continuation dans les gneiss de la Siiia de
Caracas et dans le granité de las Tiincheras:
nous nous bornons ici à ce qui n directe-
ment rapport anx environs de Guiuana. La
pente occidentale de la péninsule d'Araja,
de même que la plaine au milieu de laquelle
s'élève le château Saint-Antoine, est recouverte
de formations trcs-récentes de grès et d'argile
mêlés de gypse. Peut-être ces mêmes forma-
tions ont-elles rempli jadis les vallées longitu-
dinales occupées aujourd'hui par l'Océan, et
peut-être onl-elles favorisé l'irruption des
CHAPITRE T. 35S
eaux y en opposant moins de résistance que
les schistes micacés et le calcaire alpin. Près
de Maniquarez^ une brèche ou grès à ciment
calcaire y qu'il est aisé de confondre avec une
véritable roche calcaire , est immédiatement
placée sur le schiste micacé; tandis que, sur
la côte opposée 9 près de Punta Delgada>
ce grès couvre un calcaire compacte, gris-
bleuâtre , presque dépourvu de pétrifications,
et traversé par de petits filons de chaux car-
bonatée , cristallisée. Cette dernière roche
est analogue à la pierre calcaire des hautes
Alpes *•
La formation de grès, extrêmement récente
de la péninsule d'Araya, renferme; i.% près
de Punta Arenas, un grès stratifié, composé
de grains très-fins qui sont liés par un ciment
calcaire peu abondant; 2.S &u Cerro de la
f^ela, un grès schisteux^ dépourvu de mica
et faisant passage à l'argile schisteuse ^ qui
accompagne la houille; 3«^, sur la côte occi*
dentale , entre Punta Gorda et les ruines du
' Alpenkalkstein,
* Sandstejnachieferf
' SchUfêrthon.
LIVUE H. ,
château de Santiago, une brèche composée
d'une innombrable quantité de coquilles ma-
rines pétrifiées et rénnies par ud ciment cal-
caire auquel sont mêlés des grains de quartz;
4.", près de la pointe du Barigon, où l'on
exploite In pierre eniploj'ée pour les cons-
tructions à Curaana, des bancs de calcaire
coquillier blancs-jaunâtres, dans lesquels on
reconnoît aussi quelques grains épars de
quartz; 5.°, au Pehas ne gras , à la cïrae du
Cerro de la V^ela , un calcaire compacte gris-
bleuâtre, assez tendre, presque dépourvu de
pétrifications , et recouvrant le grès schisteux.
Quelque extraordinaire que puisse paroître
ce mélange de grès et de calcaire compacte,
on ne sauroit douter que ces couches appar-
tiennent à une seule formation. Les rochei
secondaires très-récentes oiîrent partout dâ
phénomènes analogues : la molasse du pajï
deVaud renferme un calcaire coquillier fétide,
et le calcaire a cerithes des bords de la Seine
est quelquefois mêlé de grès '.
Les couches de brèches calcaires que l'on
' Cn-ier f\ Biongniart , Géitgr. min, des enviroa»
du Purk, l8ii, p. 18, a5 et i35.
CSAPITRB V* S3S
peut examiner le mieux , en allant , le long de
la côte rocheuse , de Punta Gorda au château
d'Araya, sont composées d'une infinité de
coquilles pélagiques de quatre à six pouces de
diamètre et en partie bien conservées. On y
reconnoît, non des ammonites ^ mais des
ampuUaireS; des solens et des térébratules*
La plupart de ces coquilles sont mêlées; les
huîtres et les peclinites sont quelquefois dis-
posés par famille. Toutes se détachent faci-
lement, et leur intérieur est rempli de cellu-
laires et de madrépores fossiles. Autrefois,
en examinant les bancs de grës qui^^à Textré-
mité septentrionale de la Punta ArofUy sont
fréquemment baignés par la mer, j'avois
pensé que des coquilles univalves, ressem-
blant au genre Hélix , et mêlées aux coquilles
bivalves pélagiques , apparteuoient à des
espèces fluviatiles*. Ce mélange se trouve
en eflPet^ dans le calcaire de très-nouvelle
formation qui recouvre la craie du bassin
de Paris; mais, pour vérifier un fait si im-
* Reuss, Lehrhuch der Geognosie, T. II, p. 44 1.
* D'après l'obseiTati<in intéressante de M. Beudan.
(Voyeac Cut^ier et JBrongrUart, /•<?., p» 8<^.)
S"6 i.ivnE II.
portiinl. il fiiiidroit avoir sous les jeux ta
ruquilles ftissiles tl'Araya', et les examiner
de nouveau avec cette scrupuleuse exactitude
qii'nDt mise récemment dans ce genre de
recbcrcbes MM. Lamarck , Cuvier et Broa-
f^iarl.
Nous venons ctc nommer les schistes mie^
ces (le Maniquarez et de Chtipâripitn. h
lormatiun de calcaire alpin de Punta Dn^ib
ft du Cocoltar, et celle de grés , defcwAB
calcaires et de calcaire compacte très-MVii^
que ton trouve réunis à rextrémibé maàiim-
lule de la Punta Araja , comme >■ «ftahBi
Saint-Âutuioe de Cumana. U aa^ ndfc «
|>arler dune quatrième formatioa ^b. aa)|R
probablemeot ' au-desscos da gccs cafts
' Des éckjBtîDonî ■!■ §r«s m 1*MIb ^mi^Sm
ckV-û* «s Pf^aj agg^j r t yif sv^w Mgfibf^fc^
CHAPITRE V. 537
d'^Araya, je veux dire de X argile murior
tîfère>.
Cette argile, endurcie, imprégnée dç.
pétrole et mêlée de gypse lamelleux et
lenticulaire , est analogue au salzthon qui
accompagne en Europe le sel gemme d^
Berchtesgadeo , et dam rAmérique méridio-
nale ' celui de Zipaquira. ËUe e^t généra-
lement gris de fumé^, l^rreuse et friable;
mais eUe enchâsse des masses plus solides d'un
brun*noirâtre , à ca^ure schi^teusç et queli-
)&oît d'une formation plus neuve que cette argile schis-
teuse, ovi qu'elle alterne avec des bancs de grès. Aucun
puits n'ayant été creusé dans ces contrées^ rien ne
peut nous instruire sur la superposition des couches.
Les bancs de grès calcaire que l'on trouve au nord dà
lac salé et près des cabanes de pécheurs, sur la côté
apposée au cap Macaoao , m'out paru sortir aunUêsous
de l'argile muriatifère.
' Près de Saptai-Fe de Bpgota. Cette forn^iatioa
^argile muriatjfkre , lopg-temps négligée dans les
systèmes de géognosle , caractérise le sel gemme plu9
que le gypse secondaire ancien ( altérer Flôzgyps)
qui repose sur le zechstein ou calcaire alpin , comme
je l'ai fait Toir en 1798, dans mon ouyrage sur les
ntoffettes des mines ( Uêbsr die unterisdirchen Gasar^
iëUj p. i43.)
338 tiTiiE II.
quel'ois conclioïde. Ces fragmens, de six n
huit pouces (le long, ont une forme angu-
leuse. Lorsqu'ils sont très-petits, ils donneot
à celle argile un aspect porphyroïde. On y
trouve disséminés , comme nous Tavons indi-
qué plus haut, soit en nids, soit en petits
filons, de la sélénite ', et plus rarement du
gypse fihreux. Il est assez reniarquahie que
cette couche d'argile, de même que les bancs
de sel gemme pur el le salzthon en Europe,
ne renTerme presque jamais de coquilles, tan-
dis que les roches circonvoisines en offrent
en grande ahondanre.
Quoique le muriate de soude ne se trouve
pas en parties visibles dans l'argile d'Araya,
on ne peut douler de son exislence. Il se
montre en grands cristaux, si l'on humecte
la masse avec de l'eau de pluie , et qu'on
l'expose au soleil. La Lagune, à l'esl (lu
château de Santiago, offre tous les ph(^no-
mènes qui onl été observés dans les lacs salés
de la Sibérie , décrits par Lepechin , Gm'elin
et Pallas, Elle ne reçoit cependant que les
eaux pluviales qui s'iuliltrent à travers Iw
CHAPITRE V. 339
bancs d'argile, et qui se réunissent au point
le plus bas de la péninsule. Tandis que la
Lagune servoit de saline aux Espagnols et
aux HoUandois , elle ne communiquoit pas
avec la mer ; aujourd'hui, on a de nouveau
interrompu cette communication , en plaçant
des fascines à l'endroit où les eaux de l'Océan
avpient fait une irruption en 1726. Après
de grandes sécheresses on retire encore , de
temps en temps , du fond de la Lagune y des
masses de muriate de soude cristalisé et très-
pur, d'un volume de trois ou quatre pieds
cubiques. Les eaux salées du lac, exposées à
l'ardeur du soleil , s'évaporent à leur surface ;
des croûtes de sel, formées dans une solution
saturée, tombent au fond, et, par l'attrac-
tion entre des cristaux d'une même nature et
d'une même forme, les masses cristallisées
s'aggrandissent de jour en jour. On observe
en général que l'eau est salée partout où il
s'est formé des mares dans le terrain argilleux*
n est vrai que, pour exploiter la nouvelle
saline , près de la batterie d'Araya , on reçoit
les eaux dé la mer dans des vasets ^ comme
aux marais salans du midi de la France ; mais,
à l'ile de la Marguerite ^ près de Pampatar,
22 "^
5^0 LIVRE II.
oo fabrique le sel en n'employant que les eaux
douces, qui ont lessivé l'argile muriatifêre.
Il ne faut pas confondre le sel dissémiDé
dans ces terrains argilleuK, avec celui que
renferment les sables des plages, et que l'on
bonifie sur les côtes de Normandie '. Ces
pliéiiomènes , considérés sous le rapport u;éo-
gnoslique, n'ont presque rien de commuir.
J'ai vu de l'argile muriatiiëre au niveau de
l'Océan , à la Punta Jraja, et à detix railles
toises de hauteur dans les Cordillères de la
Nouvelle-Grenade, Si dans le premier de ces
endroits elle se trouve placée au-dessous d'une
brèche coquillière Irès-récenle , elle forme
au contraire en Autriclie, près d'Ischel , une
couche puissante dans le calcaire alpin qui,
quoique également postérieur à l'exislence
des êtres organisés sur 1è globe, est cepen-
dant d'une haute antiquité , comme le prouve
le grand nombre de roches qui lui sont super-
posées. Nous ne révoquerons pas en doute
' Dans ta baie d'Avrancliesetdaos beaucoup d'autres
parlics de l'Europe. Chaptal , Chimie appliquée aux
am,T. IV, p. iGi.
''Bach, Geognost. B^obachtun^m , T.I, p. i55.
CHAPITRE V. 3^1
que le sel gemme pur ' , ou mêlé à Targile
muriatifere % ne puisse être le dépôt d'une
mer ancienne; mais tout annonce qu'il s'est
formé dans un ordre de choses qui ne res*
semble aucunement à celui dans lequel les
mers actuelles, par une lente évaporation^
déposent quelques parcelles de miiriaté dé
soude sur les sables dé nos plages. De même
^que lé soufre et les houilles appartiennent a
des époques de formation très-éloignées les
imes des autres, le sel gemme se trouve aussi>
tantôt dans le gypse de transition '^ tantôt dans
le calcaire alpin '^^ tantôt dans une argile
muriatifere couverte par le grès ^ coqnitlielr
très-récent, tantôt enfin dans un gj^^^e^ pos-
térieur à la craie*
' Ceux de Wielîczka et du Péro».
* Celui de Hallein , Ischl et Zlpaquîra.
^ Uebergangsgyps , dans le sctiste de traTtsîtiôn de
l'Allée blanche et enti»e le Gfauwacte et le cal-
caire noir de transition , près de Bei , au-dessoits
de la Dent de Chamossaire > éelon M. de Buch.
* Hall en Tyrol.
^ ]Punta Araya.
, ^ Gjpse de troisième formation parittî les gyp^'^»
f,econdaires, La premiète formation renferme le gypse
342 LIVRE II.
La nouvelle saline d'Ar;iya renferme cinq
réservoirs ou vasets , dont les plus grands ont
dans lequel sf trouTent les sources salées de la Thu^
ringe, et qui est placé, aoit (tsDs le calcaire alpin oa
mecliUeia, auquel il appartient esâcntiellemeni {^Freiei-
lebeiij Gevgnoel. Arbeiten , T. Il, p. 121 ), soil enlro
le zeckstein et le calvaire du Jura , soit pntre le zeck--
stein et le grès nouveau. C'est le gypse ancien de for-^
matlini secondaire, de l'école de "Werner (dltprer
FlOzfjyps) , qu'on pourroit presque appeler de préfé-
rence gypse muriatifère. La seconde formation 5e com-
pose ttu gypae fibreui. placé soit dans la Ticolashe ou
grès nouveau, soit entre ce1iii*ciet le calcaire supéneur.
Elle abonde en argile commune qui diflere essentiel-'
Icmcnl ilu Salzthon ou argile muriatifère. La troisième
formation de gypse est plus rcccntc que la craie;
c'est elle qui renferme le ^^Aeii nnsemensdeVaris, et,
comme il paroit résulter des recherclies de M. Steffens
(_G<-ogn. AufiàtsiSj i8io, p. i42), le gypse du Scge-
berg, enHoisiein, dans lequel le sel gemme est dissé-
miné quelquefois en nids très- petits {^Jsnaer Litlerat.-
Zcil, liii-'î, p. ito). Le gypse de Paris, placé entre
une pierre calcaire à céritbes qui recouvre la craie et
un giès sans coquilles, se distingue par des osse-
mcns fossiles de quadrupèdes détruits, tandis que les
gypses du Segtbeig et de Lunebourg , dont le gise^
meut est moins certain, sont caractérisés par les bora-
cilus qu'ils enveloppent. Deus autres formations, de
bijaucoup aniérieuies au\ trois que nous menons
CHAPITRE V. 543
\me forme régulière et deux mille trois cente
toises carrées de surface. Leur profondeur
^loyenne est de huit pouces* Ou se sert à la
fois des eaux de pluie ^ qui , par infiltration , se
réunissent au point le plus bas de la plaine y et
de Feau de la mer que Ton fait entrer par des
canaux ou martellières y lorsque le flot est
poussé parle vent. La position de celte saline
est moins avantageuse que celle de la Lagune^
Les eaux qui se jettent dans celle-ci viennent
piar des pentes plus inclinées, et ont lessivé
une plus grande étendue de terrain. Les^indi-
gènes se servent de pompes mues à bras
d^hommes pour transporter l'eau de la mer
d^indîquer , sont le g^pse de transition ( Uehergangs^
gyps ) d^ALigle , et le gypse primitif ( Urgyps ) de kt
vallée Canaria près d' Airolo. Je pense rendre service
au petit nombFe de géologues qui préfèrent la con-^
nois$ai¥;e des faits positifs à des spéculations sur L'ori-
gine des. choses > en leur fournissant des matériaux
d'après lesquels ils pourront généraliser leurs idées
sur le gisement des roches dans les deux hémisphères.
\j ancienneté relative des formations est l^'objet prin-
cipal d'une science qui doit nous faire counoître la
construction du globe , c'est-à-dir^ la nature et la
superposition des couches pierreuses qui constituent la
croûte extérieure de notre planète,.
544 LIVRE II-
d'un réservoir principal dans les vasets. Il
seroit cependant assez facile d'employer le
veiil comme moteur, la brise soufflant tou-
jonrs avec force sur cette côte. On n'a jam-iis
pensé ni à emporter les terres déiii lessivées,
Comme cela se pratique de temps en temps à
l'île de la Marguerite, ni à creuser des puits
dans l'argile muriatifère, pour trouver quel-
ques couches plus riches en murialede sonde.
Les saulniers se plaignent en général du
manque de pluie; et, dans la nouvelle saline,
il me paroît difficile de déterminer quelle est
la quantité de set qui est due uniqnement à
l'eau de la mer. Les indigènes l'évaluent à un
sixième du produit total. L'évaporalion est
extrêmement forte et favorisée par le mou-
venient constant de l'air : aussi la récolte du
sel se Fait dix-huit à vingt jours après qu'on
■1 rempli les bassins. Nous trouvâmes' la Iciii-
pcralure de l'eau salée, dans les 7'asels, de
52°, 5, tandis que l'air, à l'ombre, éloitde37%a,
et le sable des côtes, à six pouces de profon-
deur, de /i2",5. Nous fûmes surpris de voir
que le Uicrniomctre , plongé dans la mer,
' Lr iq août 179g, trois heures nprt^s midi.
CHAPITHE V, 34s
ne montoît qu'à 23**, ]u Celte basse tempéra-»
ture' est peut-être due aux bas-fonds qui
entourent la péninsule d'Araya et l'île de la
Marguerite, et sur les accores desquels les
couches d'eau inférieures se mêlent aux eaux
de la surface.
Quoique le muriate de soude soit fabriqué
avec moins de soin à la pétjinsule d'Araya
que dans les salines d'Europe, il est cepen-»
danl plus pur et renferme moins de muriates
et de sulfates terreux. Nous ignorons si cette
pureté doit être attribuée à la partie du sel
qui est fournie par la mer ; car . quoiqu'il
soit extrênqfement probable que la quantité
des sels dissous dans les eaux de l'Océan est
à peu près la même '^ sous toutes les zones,
' Voyez plus haut , p. 181.
* A Fexception des mers médî terra nées et des régions
011 se formel^t fes glaûes polaires. "Voy. plus haut, T. I,
p. i46,T. If, p. i58. Cette égalité <îe salure des eaux de Ta
mer [de o,024 à 0,028) rappelle Tuniformifé beaucoup
plui grande encore avec laquelle l'oxygène est répandu
dans l'Océan aérien. Dans Fun et l'autre de ces élé-
mens , les courans établissent et conservent l'équilibre
entre les parties dissoutes ou mêlées entre elles (JBayly
et Cook, Original Obseiv, , p. 345).
346 LIVHE ir.
il D*en est pas moins incertiiin si la propor-
tion, entre le muriale de sonde, les muriate
et sulfiile de mngnésie et les sulAite et
carbonate de chaux, est cgalement inva-
riable '.
Après avoir examiné les salines et terminé
nos opérations géodcsiqucs, nous partîmes
au déclin du jour pour coucher à quelques
milles de distance dans une cabane indienne
près des ruines du château d'Araja. Nous
nous fîmes précéder par nos instrnmens et
nos provisions; cur, fatigués par l'excessive
chaleur de l'air et la réverbération du sol,
nous ne sentions de l'appétit, dans ces cltmals,
que le soir ou à la fraîcheur du matin. Nous
traversâmes, en nous dirigeant vers le sud,
d'abord la plaine couverte d'argile muria-
tifére et dépourvue de végétaux, puis deux
' LaToisicr a trouve que dans les eaux de la mer,
près de Dieppe, la quaiitilé de miirîate de soude
est à celle des autres sels comme 2,36 à i. D'après
SIM. Bo ui 11 ou-La grange et Vogel, celte proportion
est comme 2,60 à i, \oj-ei! les observations judicieuses
de M. Tliomson , dans sa Chimie, T. "VI, p. 348-357-
(Henri, PhiL Trans.,\y, 10. P. l, p. t^fel laï; rt
Annnh^ de CA//n(>, TXXXXVIJ , p. 193-208).
CHAPITRE V. 3^7
chaînes de collines de grès, entre lesquelles
est placée la Lagune. La nuit nous surprit,
tandis que nous suivions un sentier étroit
bordé d'un côté par la mer, et de Tautre par
des bancs de roche»- coupées à pic. La marée
montoit rapidement et rétrécissoit notre
chemin à chaque pas. Arrivés au pied du
vieux château d'Araya, nous jouîmes de la
vue d'un site qui a quelque chose de lugubre
et de romantique. Cependant ni la fraîcheur
d'une sombre foret, ni la grandeur des formes
végétales ne relèvent la beauté de ces ruines*
Isolées sur une montagne nue et aride, cou-
ronnées d'agave, de cactus colonnaires et de
mimoses épineuses, elles ressemblent moins
aux ouvrages de l'homme qu'à .ces masses
de rochers brisées lors des premières révo-
lutions du globe.
Nous voulûmes nous arrêter pour admirer
ce spectacle imposant, et pour observer le
coucher de Vénus, donl le disque paroissoit
par intervalles entre }es masures du château ;
mais le mulâtre qui nous servoit de guide
étoit excédé de soif, et nous pressoit vive-
ment de rebrousser chemin. U s'étoit aperçu
depuis long-temps que /nous ctions égarés;
548 MCRE II.
el, comme il se flattoit d'agir sur nous par
la crainte, il pnrloit sans cesse du danger
(tes ligres et des serpens à sonnettes. LeS
reptiles venimeux sont en eOet trës-commnns
près du château d'Arajfa, et deux jaguars
avoient été tués depuis peu à l'entrée du vil-
lage de Maniquarez. A en joger par les peaux
qii nn avoit conservées, leur taille ne cédoiî
pas beaucoup à celle des tigres de l'Inde.
Nous avions beau faire observer à notre guide
que ces animaux n'attaquent pas lesbomnies
sur des cotes où les chèvres ]ei>r fournissent
one abondante ntiurriture, il fallut céder et
rclonrner sur nos pas. Après avoir marché
irofs quarts d'heure sur une plage couverte
par la marée moulante , nous fûmes rejoioft^
p;ir le nègre qui avoit porté nos provisions;
inquiet de ne pas nous voir arriver, il étoit
venu au-devant de nous. Il nous conduisît, à
Iravcrsun bosquet de raquettes , à une cabane
habitée par une famille indienne. Nous y
fûmes reçus avec cette franche hospitalité
(|iie l'on rencontre dans ces pays parmi les
hommes de tontes les castes. L'extérieur de
la cabiuie , dans laquelle nous tendîmes nos
hamacs , étoit Ircs-prnpre : nous y trouvâmes
CHAPITRE V. 3/^9
ctu poisson > des bananes, et, ce qui, dans
la zone torride, est préférable aux alimens les
plus exquis, de F eau excellente.
Le lendemain , au lever du soleil, nous
reconnûmes que la cabane dans laquelle nous
avions passé la nuit faisoit partie ji'un groupe
de petites habitations situées siir les bords
du lac salé. Ce sont les foibles restes d'ua
village considérable qui s'étoil formé jadis
autour du châteaq. Les ruines d'une église se
présenioient enfoncées dans le sable et cou-
vertes de broussailles. Lorsqu'en 1763, pour
épargner les frais qu'exigeoit l'entretien de
la trdupe , le château d'Araya fut totalement
démoli 9 les Indien^ et les gens de couleur,
établis dans le voisinage, émigrèrent peu à
peu pour se fixer à Maniquarez, à Cariaco
et dans le faubourg des Guayqueriçs à Cu-
mana. Un petit nombre , retenu par l'amour
du sol natal 9 resta dans cet endroit stérile
et sauvage. Ces pauvres gens vivent de la
pêche qui est extrêmement abondante sur les
côtes et les bas-fonds voisins. Ils paroissoieut
contens de leur position , ettrouvoient^trange
qu'on leur demandât pourquoi ils n'avoient
pas de jardins et ne culti voient pas des plantes
5do litre II.
aliinentnîres. Nos juriUns , disoient ils, sont
au delà du golfe: en porlant du poisson à
Cumana, nous nous procurons des bananes,
des cocos et du manioc. Ce système d'éco-
nomie, qui fblte la paresse, est suivi à Maoi-
quarez et dans toute la péninside d'Araya,
La principale richesse des habitans consiste
en chèvres qui sont d'une race très-grande et
très-belle. Ces chèvres errent dans les cam-
pafjnes comme celles du Pîc de Ténériffe:
elles sont devenues entièrement sauvages, et
on les marque comme les mulets, parce qu'il
seroit difficile de les reconnoîlre à leurphy
sionoinie , à leur couleur et à la disposition
de leurs taches. Les chèvres sauvages sont
d'un brun fauve et ne varient pas de couleur
comme les animaux domestiques. Si, dans
une partie de chasse, un colon tue iine chèvre,
qu'il ne regarde pas comme sa propriété, il
la porte de suite au voisin * qui elle appartient.
Pendant deux jours, nous entendîmes ciler
partout, comme un exemple d'une rare per-
versité , qu'un habitant de Maniquarcz avoit
perdu une chèvre dont probablement une
famille voisine s'étoit régalée dans un repas.
Ces li.iils qui prouvent une grande pureté de
CHAPITRE V. 35 1
mœurs parmi le bas-peuple , se répèlent en-
core souvent dans le Nouveau-Mexique, au
Canada et dans les pays situés à l'ouest des
AUeghanys.
Parmi les gens de couleur dont les cabanes
entourent le lac salé , se trouvoit un cordon-
nier de race castillane. Il nous reçut avec
cet air de gravité et d'amour-propre qui,
dans ces climats, caractérise presque tous
ceux qui croient posséder un talent particu-
lier. Il étoit occupé à tendre la corde de,
son arc et à aiguiser des flèches pour tirer
des oiseaux. Son métier de cordonnier ne
pouvoit être lucratif dans un pays dont la
plupart des habitans vont pieds nus : aussi
se plaignoit-il de ce que , par le renchéris-
sement de la poudre d'Europe , un homme de
sa qualité éloit réduit à employer les mêmes
armes que les Indiens. C'étoit le savant du
lieu; il connoissoit la formation du sel par
l'influence du soleil et de la pleine lune, les
symptômes des tremblemens de terre, les
indices par lesquels on découvre les mines d'or
et d'argent, et les plantes médicinales qu'il
divisoit, comme tous les colons depuis le Chili
jusqu'en Californie, en plantes chaudes et
t
352 LnnE it.
J'wîdes '. Ayant riisscmblé les Iraditious du
pays, il nous donna des détails curieux sut
les perles de Cubagua, objets de luxe qu'il
Iraitoit avec le dernier (iiépris. Pour faire ïoir
combien les livres sainte lui éloient (aiiiilier3>
il se plaisoit à citer Job qiîi préféroit la sagesse
à toutes les perles de l'Inde. Sa philosophie
éloit circonscrite dans le cercle étroit des
besoins de la vie. Un âne bien robuste, qui
pût porter une forte charge de bananes à
l'einbarcadcre , éloit l'objet de tous ses désirs.
Après un long discours sur le néant de»
grandeurs humaines , il tira , d'une poclie de
cuir, des perles bien petites et bien opaques,
qu'il nous força d'accepter. Il nous en)oignit
en même temps de marquer sur nos tabletles
qu'un cordonnier indigent d'Araya , mais
iionime blane et de raee noble castillane,
avoit pu nous donner ce qui, de l'autre côlé
de la mer ", étoit recherché comme une chose
' Excitantes ou débil liantes, slliiiniques ou asllié-
iiiq^ues clu sjstème de Broivii.
" Par alla, OU delolrj lado deliharcù (proprement
au-delà de la grande mare), expression figiii-ée, par
laquelle le peuple désigne l'Europe dans les colonie)
cspngiioîes.
CHAPITRE V. 353
très-précieuse. Je iii'acfjuitte un peu tard de
la. promesse que je fis à ce brave homme, et
je me félicite de pouvoir ajouler que son dé-
sintéressement ne lui permit pas d'accepter ta
plus légère rétribution. La côte des perles oS^re
sans doute le même aspect de misère que les
fxijx de l'or et des diamans , le Choco et le
Brésil; mais la misère n'y est pas accompa-
gnée de ce désir immodéré du gain qu'ex-
citent les richesses uilnérales.
L'aronde aux perles abonde sur les bas-
fonds qui s'étendent depuis le cap Paria
jusqu'à celui de !a Vêla '. L'île de la Mar-
guerite, Cubagua, Coclie , la Punla Araya
et l'embouchure du Rio la Hacha, étoient
célèbres au seizième siècle, comme le golfe
Persique et l'île Taprobanc l'étoient chez^les
anciens*. Il n'est pas juste de dire, comme
' CjBta de las Perlas. Herara, Dec. I, Lib. ril,
c. 9. Gomara , Ilisl. , c. 78. Pétri Bembi Cardin.
Hinl. VenHiB Libri Xll ( i555), p. 83. Chancel-
iifri, Oias. sopra Chrkt. Colombo { l»o^) , p, loi.
'Strabo, Lib. XV {pag. Oxon. 1017). Plin. ,
Lib. IX. c. 35, Lib.Xtl, a. i». SoUn. Pulyhist.,
r. fi6 {éd. i5i8, p. 3i6 et 324), et surtout v^M«/j.,
Veipnosoph. , Lib. lU , v. 45 (éd. Sdiuieighceusâr,
If. 23
S54 LrvnF. ir.
plusieurs historiens l'ont avancé » que les
indigènes de l'Amérique ne connoLssoieQtpas
le luxe des perles. Les premiers Espagnols
qui abordèreîit à la Terre-Ferme , Irouvéreot
les sauvages parés de colliers et de bracelets;
et , parmi les peuples civilisés du Mexique et
du Pérou , les perles d'une belle forme étoient
extrêmement recherchées. J'ai fait connoitre
le buste en basalte d'une prèLresse mexicaine',
dont la coiffe , ressemblant d'ailleurs au calan'
tica des lètes d'Isis , est garnie de perles. Las
Casas et Benzoni ont décrit, et non sans
quelque exagération, les cruautés que l'on
exercoit envers les malheureux esclaves in-
diens et nègres employés à la pêche. Au
commencement de la conquête , l'île de Coche
seule fournissoît i5oo marcs de perles par
mois, lue (juint j que les officiers du rot reti-
roient sur le produit des perles, s'élevoit à
i5,ooo ducats, ce qui, d'après la valeurdes
métaux dans ces temps, et d'après l'étendue
de la fraude, doit être regardé comme une
T. I,p. aeo-Sfi?), et Jnimat!fers. in Jihen., T. II,
p. lafi.
' Atlas pittoresque ,. PI. i et 3é
CHAPITRE V. 555
somme très-considérable. Il paroi t que^ jus-
qa'en i53o, la valeur des perles envoyées en
Europe s'élevoit, année commune^ à plus
de Soo,ooo piastres. Pour juger de Tim-
portance que Ton devoit donner à cette
branche de commerce à Séville, à Tolède,
à Anvers et à Gènes , il faut se rappeler qu'à
la même époque toutes les mines de TAmé-
rique ' ne fournissoient pas deux millions de
piastres, et que la flotte d'Ovando sembloit
être d'une richesse immense , parce qu'elle
renfermoit près de 2600 marcs d'argent.
Les perles et oient d'autant plus recherchées
que le luxe de l'Asie avoit été introduit
en Europe par deux voies diamétralement
opposées, par Gonstantinople , où les Paléo-
logues portoient des vêtemens couverts d^
réseaux de perles , et par Grenade , la rési-
* J'ai tâché de prouver , dans un antre endroit
{^Nouv.'Esp,, T. IV, p. aSg ), parThistoire détaillée
des anciennes mines du Mexique et du Pérou, combieu
jSout peu exactes les idées répandues en Europe sur
Féputsement des gîtes métallifères de l'Amérique, sur
leur ridiesse décroissante et sur la quantité de métaux
que VEspagne a reçus pendant les règnes de Charles-
Quint et de Philippe II.
23*
^
31)0 I.ITIIE II.
«lence des rois maures, qui déployoient à
leur cour tout le faste de l'Orient. Les perles
des Grandes-Indes furent préférées à celtes
de l'Occident ; mais le nombre de ces der-
nières qui circuloient dans le commerce,
n'en étoit pas moins considérable dans les
temps qui suivirent immédiatement la dé-
couverte de l'Amérique. En Italie, comme
en Espagne, l'îlot de Cubagua devint l'objet
de nombreuses spéculations mercantiles. Ben-
zoni' rapporte l'aventure d'un certain Louis
Laiiipagnano à qui Charles - Quint avoit
accordé le privilège de passer, avec cinq
cara^èles, snr les côtes de Cumana , pour
j pécher des perles. Les colons le reu-
■voyèrent avec la réponse bardie que l'em-
pereur, trop libéral de ce qui n'étoit pas à
lui , n'avoit pas le droit de disposer des hiiitrës
qui vivent dans le fond des mers.
La pêche des perles diminua rapidement
' 2.a Hist. del Monda JVuouo , p. 34. Louis Lampa-
guano , parent lie celui i^ui avoit assassiné le duc de
Milan, Galeazzo Maria Sfoi-za, nu putpayer les négo-
cians île Séville qui avoient fuit les avances de l'espé-
dition: il resta dnij ansaCubagua, cl mourut dans un
accts de dOr
CHAPITRE V. 357
vers la fin du seizième siècle; et, d'après le
rapport de Laet , elle avoit cessé depuis
long-temps en i633 *. L'industrie des Véni-
tiens , qui imitoient avec une grande perfec-
tion le$ perles fines , et l'usage fréquent des
diamans taillés', rendirent les pêches de Cuba-
gua' moins lucratives. En même temps les
nioules qui fournissent les perles devinrent
pius rares , non , comme on le croit d'aprèà
une tradition populaire , parce que ces ani-
maux, effrayés par le bruit des rames, s'étoient'
portés ailleurs, mais parce qu'en arrachant'
imprudemment lej coquilles par milliers, on
avoit empêché leur propagation. L'aronde auxi^^
perles est d'une constitution plus délicate'
encore que la plupart des autres mollusques'
* <c Insularum Cubaguae el Coches quondam magna
fuit dignitas, quum unionum captura floreret, nunç,
illa déficiente , obscura admodum fama. » LœU Nou»
Orbis y p. 669. Ce compilateur exacte en parlant de
la Punta Araya, ajoute que ce pays est tellement oublié :
(( ut yix ulla alia Americae meridionalis pars hodie
obscurior sit. »
* La taille des diamans fut inventée par Louis de
Berquen, en i456j mais elle ne devint très-commune
que dans le 5iècle suivant.
Jj8 LIVRE IT.
acéphales. A l'île de Ccjliin , où, dans la baie
de Coiideatcliy, la pêclie occupe six cenls
plongeurs, et où son rapport annuel est de
plus d'un deraî-million de piastres , on a
essayé en vain de transplanter l'animal sur
d'autres parlies de la côle. Le ^ouvernemenl
n'y permet la pêche que pendant un seul
mois, tandis qu'à Cubagua on exploitoil le
banc de coquilles dans toutes les saisons. Pour
se faire une idée de la destruction de l'espèce
causée p.ir les plongeurs, il faut se rappeler
qu'un bateau recueille quelquefois, en deux ou
trois semaines, plus de 35,ooo moules. L'ani-
mal ne vit que neuf à dix ans, et ce n'est que
dans sa quatrième année que les perles com-
mencent à se montrer. Dans 10,000 arondes,
il n'y a souvent pas une soûle perle de prix '.
La tradition rapporic que , sur le banc de la
Marguerite, les pècheuis ouvroient les co-
quilles une à une : à l'île de Ceyian, on
entasse les animaux, on les fait pourrir à
l'air; et, pour séparer les per]es qui ne sont
pas ul tachées à la coquille, on soumet a»
' Cordiner, Description ff Ceyian , 18J7, Vol. II,
CHAPITlt^ V. 5O0
tangage Ae& monceauxde pulpe animule, coQihie
font les mineurs avec les sables qui renferment
des pépites d'or , de Tétàin ou des diamans^
Aujourd'hui^ l'Amérique espagnole ne fotir^
nit d'autres perles au commeroe que ceMes
du golfe de Panama et de l'embouchure d«
Rio de la Hacha. Sur les bas-fonds qui entocH
rent Gubagua y Coche et l'ile de la Marguerite,^
la pèche est aussi négligée que sur les côtes de
Californie ^ On croit à Cumana que Taronde
aux perles s'est multipliée sensiblement après
deux siècles de repos * ; et l'on se demande
pourquoi les perles trouvées de nos jours dmi
tes coquilles qui s'attachent^ aux filet9 des
pécheurs^ dont si petites et de si peu d'éclat y
m
' Nouv.-rEsp, , T. II, p. 425; III, p. 265. Je suis
surpris de n^avoîr jamais eutendu parler , dans noa
▼ojages^ de perles trouvées dans les coquilles d'eau
douce de l'Amérique méridiQuale^ quoique quelqi^es
espèces du genrç Unio ak^onde^t dans les rivières du
Pérou. •
* £n 18 1 3 X OD a fait à la Marguerite quelques tenta*
tWes nouvelles pour la pèche des perles.
^ Les habilans d'Araya venden^t quelquefois de cea
petites perles aux petits marchands de Cijimi^Da. I^
fjn commun est d'une piastre la daiupalue.
ÔGO LIVBE II.
tapdis qu'à l'arrivée des Espagnols, od en vît
de très-belles parmi les Indiens, qui sans doute
ne se donnoient pas la peine de les recueillir
CD plongeant. Ce problême est d'autant plus
difficile à résoudre que nous ignorons si des
Iremblemeus de terre ont altéré la nature
du fond, ou si des changemens de courans
soumarins peuvent avoir influé, soit sur U
température de l'eau , soit sur la fréquence
de certains mollusques dont se nourrissent les
arondes.
Le 20 au matin, le fils de notre hûte^ jeune
Indien très-robuste, nous cundnislt, parle
Barigon et le Ganey, an village de Maniquarez.
Il y avoit quatre heures de chemin. Par l'effet
de la réverbération des sables, le thermo-
mètre se soutenoit à 5\'',3. Les cactiers cylin-
driques qui bordent la route, donnent au
paysage im aspect de verdure sans ofl'rir de
la Craîchenr et de l'ombre. Notre guide,
quoiqu'il n'eût pas fait une lieue, s'assevoità
chaque instant. Il voulut se coucher à l'ombre
d'un beau tamarinier, prés des Castis de la
Vêla, pour y attendre l'entrée de la nuit.
J'insiste sur ce trait de caractère que l'on
observe chaque fois que l'on voyage avec
CHAPITRE V. 56r
des Indiens ,. et <qui a fait naître le$ idées léi
plus fausses sur la constitution physique dés
différentes races d^h^mes. L'indigène cuivré,
plus accoutuméTrla chaleur ardente du climat
que le voyageur européen , s'en plaint davan-
tage^ parce qu'il n'est stimulé par aucun inté*^
rêt. L'argent est sans appât pour lui ; et s'il
s'est laissé tenter un moment par^ l'idée du
gain^ il se repent de sa résolution dès qu'il
est en route. Le même Indien, qui se plaint
lorsque , dans une herborisation , on le chargé
d'une.boîte remplie de plantes, fait remonta?
un canot contre le courant le plus rapide,
en ramant pendant quatorze ou quinze heufe^
de suite, parce qu'il désire retourner dans si
famille. Pour bien juger de la force mus-
culaire des peuples , il faut les observer
dans des circonstances où leurs actions sont
déterminées par une volonté également
énergique.
Nous examinâmes de près les ruines du
château Santiago % dont la construction est
> Sur la carte qui accompagne Phistôire de l'Amérique
de^Robertscn, on trouve le nom de ce château con- *
fondu ayec celui de la Nueva Cordoba, Nous avons
363 LITRE II.
remarqiiiible par son exlréine solidité. Les
jnurs, en pierre de taille , ont cinq pieds
d'épaisseur; on est par^nli à les renverser
en faisant joner des mines : on trouve encore
des masses t!e sept à huit cents pieds carrés
qui sont à peine crevassées. Notre guide nous
moDira une citerne {claljibe) qui a trente
pieds de profondeur, et qui, quoiqu'assez
endommagée, fournit de l'eau aux babttans
de la péninsule d'Araya. Cette citerne a été
terminé eu 1681 par le gouverneur Don Juan
de Padilla Gnardiola , le même qui conslruisil
à Cumana le petit fort de Sainte-Marie'.
Comme le bassin est couvert d'une voûle
en plein cintre, l'eaus'y conserve très-fraîche
et d'une excellente qualité. Les confervesqui,
tout en décomposant le carbure d'h^'dro-
gène , abritent aussi des vers et de pe'îls
insectes, n'y prennent pas naissance. On avoit
cru, pendant des siècles, que la péninsule
dtjà fait observer plus liant, p. 3a6j, que celte der-
nière déniiinination cloit jadis synonyme de Cumana.
(//™ra, p. ,4.)
■ Caslillu de Santa-Maria , ou Puerto de N. S.
de la Cabeza. Voyeif plus haut, p. a'i/. {^CùtUin,
p.»8i.)
CH\PITftE V. 36-7
d'Arnya étoil enlièrenient dépourvue de
sources d'eau douce j mais, en 1797, après
beaucoup de recherches inutiles, les habi-
tans de Maniquarez sont parvenus à en
découvrir.
En traversant les collines arides du cap^
Cirial , nous sentîmes une forte odeur de pé-
trole. Le ventsouffloit du côté où se trouvent
les sources de cette substance, dont les pre-^
niiers historiens de ces contrées ont déjà^
fait mention*. Près du village de Maniquarez,
le schiste micacé' sort au-dessous de la roche
secondaire en formant une chaîne de mon^
tagnes de i5o à 180 toises d'élévation. Cette
roche primitive iest dirigée, près du cap Sotto^
du nord-est au sud-ouest : ses couches inclinent
de 60® au nord-ouest ^ Le schiste micacé est
blanc d'argent, à texture lamelieuse et ondu*
lée, et renferme beaucoup de grenats. Des
couches de quartz, dont la puissance varie
' * Ot/iedo, Lib, XIX, cap. 1. « Liqueur résineuse^
aromatique et médicinale. »
* Piedra pelada des créoles^
^ Hor. 3-4 de la boussole de Freiherg. Tout prêt
du village de Maniquarez j, les couches varient hor. 1 1
et 12 eu inclinant souveul au sud-ouest.
/
36^ iivr.E n.
de 5 à 4 toises , traversent le schiste miciicé,
comme on peu t l'observer dans plusieurs ravins
étroits, creusés par les eaux. Nous déta-
châmes avec peitie un fragment de cyanite'
d'un bloc de quartz laiteux el fendillé, qui
etoit isolé sur la plage. C'est la seule fois que
nous ayons trouvé cette substance dans l'Amé-
rique méridionales
Les poteries de Maniqiiarez , célèbres de-
puis un temps immémorial , forment une
branche d'industrie qui se trouve exclusi-
vement entre les mains des femmes indiennes.
La fabrication se fait encore suivant la mé-
thode employée avant la conquête. Elle
annonce à la fois et l'enfance des arts et
cette immobilité de mœurs qui caractérisent
tous les peuples indigènes de l'Amérique.
Trois siècles n'ont pas suffi pour introduire
le tour de potier sur une cote qui n'est éloi-
gnée de l'Espagne que de trente ou quarante
jours de navigation. Les indigènes ont des
' Dislhciie, Haûj.
" A InPiouvellt-Espagne , la cyanite n'a encore élé
V <juc dans la proviace de Ouatiiualaj à
gramk-. Del fHo . Tablas min. , i8o4,
CHAPITRB V. 365
notions confuses sur l'existence dfe cef instru*
ment, et ils s'en serviroient si on leur en
présentoit le modèle. Les carrières d'où Ton
tire Faro^ile sont à une demi-lieue à l'est de
Maniquarez. Cette argile est due à la décom-
position rd'un schiste micacé coloré en rouge
par de l'oxide de fer. Les Indiennes pré-
fèrent les parties les plus chargées en mica.
Elles façonnent avec beaucoup d'adresse des
vases qui ont deux à trois pieds de diamètre,
et dont la courbure est très-régulière. Gomme
elles ne connoissent pas l'usage des fours,,
elles placent des broussailles de Desmanlhus,
de Cassia et de Gapparis arborescent autour
des pots, et leur donnent la cuite en, plein
air. Plus à l'est de la carrière qui fournit
l'argile , se trouve le ravin de la Mina. On
assure que , peu de temps après la conquête,
des orpailleurs vénitiens y ont tiré de l'or du
schiste micacé. Il paroît que ce métal n'est pas
réuni dans des filons de quartz, mais qu'il se
trouve disséminé dans la roche , comme il l'est
quelquefois dans le granité et le gneiss.
Nous rencontrâmes à Maniquarez des
créoles qui venpient d'une partie de chasse
de Cubagua. Les cerfs de. la petite espèce
566 LIVKE II.
sodI sit^omftiuns sur cet îlot inhabité , qu'une
personne peut en tirer trois ou quatre dans
un jour. J'ig'nore par quel accident ces ani-
maux y sout venus ; car Laet et d'autres
chroniqueurs de ces contrées, en parlant-de
la fondation de la Nouvelle-Cadix, ne font
mention que de la grande abondance de
lapins. Le f'enado de Cubagua appartient
à une de ces nombreuses espèces de pelils
cerls américains que les zoologistes ont con-
fondues pendant long-temps sous le nom
vague de Cenuis inejcicanits. Il ne me paroït
pas identique avec la Biche des Savonnes de
Cayenne ou Guazuti du Paraguay' qui vit
également en troupeau. Sa couleur est rouge
brun;\tre sur le dos , et blanche sous le ventre :
il est moucheté comme l'Axis. Dans les plaines
du Cari, on nous a montré, comme une
chose très-rare dans ces climats brùlans,
une variété toute blanche. L'éloit une femelle
de la grandeur du chevreuil d'Europe, et
' l'ennant, Quadrupi-des, p. îig, n, 5a. Aiaro,
Essai sur les cjuadrupcdes <iu Paraguay, T. I, p. 77.
Cuvïer, sur les Ruminans fossiles, dans les Annalti
drijVus., T. Xll, p. 365.
CHAPITAE Vi SGy
id'une forme extrêmement élégante. Les va-»
Tiétés . albînes se trouvent , dans le nouveau
continent 9 jusque parmi les tigres^. M. d'Àzara
a vu un jaguar dont la robe toute blanche
n'offroit, pour ainsi dire, que lombre de
quelques taches annulaires^
De toutes les productions des côtes d'Ara ja,
celle qui est regardée par le peuple comme
la plus extraordinaire , on peut dire comme
la plus merveilleuse, est la pierre des jeux ,
piedra de los ofos. Cette substance calcaire
est le sujet de toutes les conversations : d'après
la physique des indigènes, c'est une pierre
-«t un animal à la fois. On la trouve dans
le sable , où elle est immobile 2 mais isolée ^
sur une surface polie , par exemple sur un
plat d'étain ou de faïence , elle marche dès
qu'on l'excite par du jus de citron. Placé
dans l'œil > le prétendu animal tourne sur
lui-même , et chasse tout autre corps étranger
qui s'est introduit accidentellement. A la nou-
velle saline et au village de Maniquarez, les
pierres des jeux * nous furent offertes par
* On les trouve le plus abondamment près Je la
batterie, à l'extrémité du cap Araya.
368 LIVRE 11.
ceiiLoincs, el les indigènes s'enipressoient île
nous faire voir l'expérience du citron. Ou
Touloit nous introduire du subie dans les
yeux pour que nous pussions éprouver sur
nous-mêmes l'elficîicilé du reunide. Il éloit
aisé de reconnoître que ces pierres sont des
opercules miaces et poreuses qui ont fait
paiiie de petites coquilles univalves. Leur
diamètre varie de i à 4 lignes; de leurs deux
surfaces l'une est plane , el l'antre bombée.
Ces opercules calcaires font efl'ervescence
avec le jus de citron el se mettent en mou-
vement à mesure que l'acide carbonique se
dcLj^age. C'est par l'effet d'une semblable
réaction que des pains, placés an four, se
meuvent quelquel'ois sur un plan horizontiil,
phénomène qui a donné lieu, eu Europe,
au préjugé populaire des fours enchantés.
IjCs piedras de los ojos ^ introdnilesdans l'œil,
agissent comme de petiles perles et dilTérentes
graines rondes, emplojées par les sauvages
de r Amérique , pour augmenter l'écoulement
des larmes. Ces explications furent peu goû-
tées des habitaus d'Araya. La nature paroit
d'autant plus grande à l'honmie qu'elle est
plus mystérieuse , et la physique du peuple
rejette tout ce qui porte un cai'actère de
simplicité. , >j^
£0 suitant la côte méridionale > à Test de
*■ ,
MauiqUarez, on trouve rapprochées les unes
des autres trois langues de terre qui portent
les noms de Punta de Soto ^ Punta de la
Brea et Punta Guaratarito* Dans ces parages >
le fond de la mer est évidemment formé de
tehiste micacé > et c'est de cette roche que^
près du cap de la Brea ^ mais à quatre-vingts
pieds de distance de la côte ^ jaillit une source
de naphtç, dont 1 odeur se répand dans Tin^
térieur de la péninsule* H fallut entrer à mi-!-
corps dans la mer , pour examiner de près
ce phéiwmène intéressant. Les eaux sont
couvertes de Zlostera ; et > au milieu d'un
banc dlikcrbes trèsrétendu^ on distingue un
endroit libre et circulaire de trois pieds de
diamètre , sur lequel nagent c[uelques masses
éparses d^tJlva lactuca. C'est là que se montrent
les sources. Le fond du ^oUè est recouvert
%
^ Cap du Goudron. Le plus grand dépôt de pétrole
( Chapapote ) est celui de l'île de la Trinité^ décrit par
]MM. Span , Hatchett ^ Anderson et Dauxion Layaysse.
{y'oyage aux ileê dû Trinidad et de Tabago, T. I,
p* 24>^3o.)
u, 24
5^0 - LivnK II.
de sable; elle -pétrole qui, par sa transpa-
rence et sa couleur jaune, se rapproche du
Téritable naplite, sort par jets accompagné
de bulles d'air. En rufferniissant le sol avec
les pieds, on aperçoit que ces petites sources
changent de place. Le naphte couvre la sur-
face de la mer, à plus de mille pieds de
distancci Si l'on suppose de la régularité dans
l'inclinaisou des couches, le schiste niicacé
doit se trouver à peu de toises au-dessous
du sable.
Nous avons fait observer plus haut que
l'argile muriatifère d'Araya renferme du pé-
trole solide et friable. Ces rapports géolo-
giques entre la soude muriatée et les bitumes
se manifestent partout où il y a des mines
de Sel ^emnie ou des fontaines salées : mais
un l'ait extrèiiiement remarquable est l'exis*
tence d'une source de naphte dans une for-
mation primitive. Toutes celles que l'on
connoit jusqu'ici appartiennent aus mon-
tagnes secondaires', et ce mode de gisement
' Pieira Mata; Fanano ; Mont-Zibio; AmiaM,
oïl sont les sources qui fouruissent le naphte poar
l'illumination de la ville de Gâiies; Backou^ elc.
CHAprrliE V. S71
'tembloît favoriser l'idée que tous les Intumes
minéraux étaient dus à la destruction des vé-*
gétaust et des animau jc < > Ou à Tembrasement
des honilleSi Ala péninsule d' A raja, le naphte
découle de la roche primitive même, et ce
phénomène acquiert une nouvelle importance
si l'on se rappelle que le même terrain primitif
renferme les feux souterrains , qu'au bord des
'Cratères enflammés l'odeur du pétrole se fait
sentir de temps en temps ^, et que Jia plupart
des sources chaudes de l'Amérique 'sortent
•du gneiss et du schiste micacé.
Après avoir examiné les environs de Mar
-aiquarez, nous nous embarquâmes la nui|
dans un canot de pêcheurs piour, retourner
À Gumana. Rien ne prouve plus« combien la
4Ber est paisible dan^ ces parages , que Tex-r
tréme peiitesseet la mauvais état de ces canots^
•qui portent une voile très-haute^ Celui quç
xious avions choisi comme le moins endom^
jnagé , faisoit tant d'eau que le fils du pilote
étoit continuellement occupé à la puiser avec
^ Hatehétt y dans les Trana^ of the Lin. Society,
'v « Vôye« pluft haut j p., T. I , p. ^94. ^ ■ ^
24*
5-2 LIVRE II.
un Tutuma ou fruit du Crescencîa cujele. H
arrive assez souvent, dans ie golfe de Cariaco,
et surtout au nord de la péninsule d'Araja,
que les pirogues chargées de cocos chavirent,
en gouvernant trop près du vent , droit couire
la lame. Ces accidens ne sont redoutés que des
passagers peu habitués à nager; car sila pirogue
est conduite par un pêcheur indien accompa-
gné de son fils, le père redresse la nacelle et
commence à en faire sortir l'eau, tandis que
le fils rassemble les cocos en nageant à l'ea-
tour. En moins d'un quart d'heure la pirogue
est de nouveau sous voile, sans que l'Indien,
dans son imperturbable indifférence, ait pro-
féré une plainte.
Les habitans d'Araya , que nous avons
visités uue seconde Tois en revenant de l'Oré-
noque, n'ont pas oublié que leur péninsule
est un des points les plus anciennement peu-
plés par les CastilKins. Ils aiment à parler de
la pêche des perles, des ruines du château
Saint-Jacques, qu'ils se flattent de voir recons-
truit un jour , et de tout ce qu'ils appellent
l'antique splendeur de ces contrées. En Chine
et au Japon, on regarde comme des inven-
tions récentes celles que Ton ueconnoîtqu*
CHAPITRE V. 073
depuis deux mille ans : dans les colonies euro-
péennes, un évéïiemeut parOît ^extrêmement
ancien s'il remonte à trois siècles , à Tépoque
de Ja découverte dci rAmérique.'
Ce manque de souvenirs quî caractérise
les peuples nouveaux , soit dans; hs Etats-UAis,
6oit dans les possessions espagnoles et portu-
gaises, est bien digne d'attention. Il n'a pas
seulement quelque chose de pénible pour I0
voyageur qui se trouve privé des plus belles
jouissances de l'imagination, il influe aussi
sur les liens plus ou moins puissans qui
attachent le colon au i^l qu'il habite , à la
forme des rochers qui entourent sa cabane ,
aux arbres qui ont ombragé son berceau.
Chez les anciens, les Phéniciens et les Grecs,
par exemple , les traditions et les souvenirs
nationaux passèrent de la métropole aux colo-
nies, où, se perpétuant de générations en
générations , ils ne cessèrei|t d'influer favôra^
blement sur les opinions, les mœurs et la
politique des colons. Les climats de ces
premiers établissemens ultrâmarins diffe-
roient peu de celui de la mère-patrie. Les
tîrecs de l'Asie mineure et de la Sicile ne
devinrent point étrangers aux habitans d'Ar-
3-4 LIVRE II.
gos, d'Alhènes et de Corinlhe, dont ils se
giorifioienl de descendre. Une grande ana->
logie de mœurs contribuoit à cimenter l'union
qui se fondoil sur des intérêts relif^ieiix et
politiques. Souvent les colonies ofFroient les
prémices des moissons aux temples des mé'
tropolçs; el lorsque, par un accident sinistre,
le feu sacré s'éloit éteint sur les autels d'Hestia,
on envoyoit, du fond de ITonie, le chercher
aux Prytanées' de la Grèce, Partout, dans la
Cyrenaïque, comme sur les bords de la Méo-
tide , se conservèrent les anciennes traditions
de la mère-patrie. D'autres souvenirs, éga^
lemenl propres à émouvoir l'imagination ,
éloïenl attachés uutç colonies mêmes. Elles
avoienl leurs bois sacrés, leurs divinités tuté-
laires, leur mythologie locale, et ce qui donne
de la vie et de la durée aux fictions des pre-
miers Ages, des poètes dont la gloire éten-:
doit son éclat jusque sur lu métropole.
Ces avantages, et bien d'autres encore,
manquent aux colonies modernes. La plu-
part sont fondées dans une zone oiile cUmai,
■ Clavier, IIUU des premiers temps de la Grèce,
T. 11, p. 67 (T. I,r- '88).
CHAPITRE r. 375.
les productions, Taspect du ciel et du paysage.
diifè!pent tptalement de ceux de FEu^ppé. Le.
colon a beau donner aux inootagnes, aux>
rivières, aux vallées des nomisqui rappellent
les sites de la mèrerpatriè ; ces noms perdent
bientôt leur attrait, et ne parlent plus aux;
générations suivantes. Sous Tinfluence d^une
nature exotique naissent des habitudes adapr
tées à de nouveaux besoins; les souvenirs
nationaux s'eflfacebt insensiblement, et ceust
qiii se conservent, semblables iaux fantômesi
de l'imagination, ne se rattachent plus ni
à un temps, ni à un lieu déterminé. La gloire
de Don Pelage et du Cid Campeador a péné-
tré jusque dans les montagnes et les forêts
de FAmérique ; le peuple prononce quelque-;»
£bis ces noms illustrés , mais ils se présentent
à son esprit comme appartenant à un mondei
idéal , au vague des temps fabuleux.
Ce ciel nQuvçaù, ce contraste des climat^>
cette conformation physique du pays agissent
bien plus sur l'état de la société dans les colo-f
Dies, qm(3 réloignçment absolu de la ^uétro^
pôle. Tel est le perfectionnement de la navi-r
gation moderne que les bouches de TQrénoque
et du Rio de la Plata seml^çût plus rappro-v
5-6 iivnn n.
chées de l'Espagne que ne l'ëloiênt jadis le
phase et Tartessus des côtes de la Grèco
et de la Pliénicie. Aussi ohservons-^nous que,
dans des régions également éloignées, les
mœurs et les traditions de l'Europe se sont
plus conservées dans la zone tempérée et
sur le dos des montagnes équatoriales que
dans les plaines de la zone torride. L'ana-
logie de posilion contribue, jusqu'à un cer^
tain point , à maintenir des rapports plus
intimes entre les colons et la métropole. Cette
influence des causes physiques sur l'état des
sociétés naissantes se manifeste surtout lors^
qu'il s'agit de portions de peuples d'une même
race et qui se sont nouvellement séparés. En
parcourant le nouveau monde, on croit trou-
ver plus de traditions, plus de fraîcheur dans
les souvenirs de la mère- patrie partout où le
climat permet la culture des céréales. Sous
ce rapport, la Pciisylvanie , le Nouveau^
Mexique et le Chili, ressemblent à ces pla-
teaux élevés de Quito et de la Nonvelle-
Espjignc qui sont couverts de chênes et de
sapins.
Chez les anciens . i'hisfoirc , les oplnioiii
religieuses et l'état physique d'un pays se
' CHAPITRE V. ^77
ten'oièût pât des liens indissolubles^ Pour
oublier Taspcct des sites et les aûciénnés révo-
lutions dé la métropole , le cîoloh aiiroit <fô
fenôncfer au cuhe transiai^ par ses ancétrës;
Chez les peupleif modernes , la religion n'a
plus, pour ainsi dire'j uiie teinte locale. En
donnent plus d'étendue aux idées , en rap-
pelant à tous les peuples qu ils font partie
d^une même famille , le cfaristianisnie a aflPbibli
le sentiment national; il a répandu dans les
deux mondes les traditions antique^ de FOrient
et d'autres qui lai sont propres^ Des nations
qui difierent d*origne et d'Idiomes ont reçit
par lui des souvenirs communs ; et rétablis-
sement des missions , ftprës avoir jeté lès bases
de la civilisation d^ns une grande partie dii
nouveau continent; a donné aux idées cos-
mogo niques et religieuses une prééminence
marquante sur les souvenirs purement natio-
tiaûx.
Il y a plus encore : les colonies de l'Ame-
riqué sont fondées presque toutes dans dés
contrées où les générations éteintes ont à
peine laissé quelque trace de leur existence.
Au nord du Rio Gîla, sur les bords du Mis-
souri, dans les plaines qui s'étendent à Xi^
5j8 LIVRE II.
des Andes, les traditions ne remontent pas
au-delà d'un siècle. Au Pérou, à Guatimala
et au Mexique, des ruines d'édifices, des
peintures historiques et des monumens de
sculpture alleslent , il est vrai , l'ancienne
civilisation des indigènes; mais, dans une
province entière, on trouve à peine quelques
familles qui aient des notions précises sur
l'histoire des Incas e^ des princes mexicains.
L'indigène a conservé sa langue , son cos-
tume et son caractère national: mais le manque
de quippus et de. peintures symboliques,
l'introduction du christianisme et d'autres
circonstances que j'ai développées ailleurs,
ont fait disparoître peu à peu les traditioas
historiques et religieuses. D'un autre côté,
le colon de race européenne dédaigne tout
ce qui a rapport aux peuples vaincus. Placé
entre les souvenirs de la métropole et ceux
du pajs qui l'a vu naître, il considère les un^
et les autres avec la même indifférence; sous
un climat où l'égalité des saisons rend presque
insensible la succession des années, il ne se
livre qu'aux jouissances du présent , et porte
rarement ses regards dans les temps écoulés.
Quelle différence aussi entre l'histoire
CHAPITRE V. 379
monotone des colonies modernes elle tableau
Tarie qu^ofFre la législation, les mœurs et les
révolutions politiques des colonies anciennes!
Leur culture intellectuelle , modifiée par les
formes diverses de leur gouvernement , exd-
toit souvent lenvie des métropoles. Par cette
heureuse rivalité , les arts et les lettres attei-
gnirent le plus haut degré de splendeur en
lonie; dans la Grande -Grèce et en Sicile,
De nos jours, au contraire , les colonies n'ont
ni histoire ni littérature nationales. Celles ^u
nouveau monde n'ont presque jamais eu de
voisins puissans , et Fétat de la société n'y a
subi que des chahgemens insensibles. Sans
existence politique , c^s établissemens de com-
merce et d^agriculture n'ont pris qu'une part
passive aux grandes agitations du monde.
L'histoire des colonies modernes ne pré-
sente que deux événemens mémorables, leur
fondation etleur séparation de la mère-patrie.
Le premier de ces événemens est riche en
souvenirs qui appartiennent essentiellement
aux pays occupés par les colons; mais, loin
de rappeler les progrès paisibles de l'indus-:
trie ou. le perfectionnement 4e la législation
coloniale^ il n'offre que des acjtes d'injustice
38o LIVRE II.
et de violence. Quel cLarnie peuvent avoir
ces temps extaordiiiaires où, sous le règne
de Charles-Quint, les Castillans déployoient
plus de courage que de vertus, et où l'hon-
neur chevaleresque, comme la gloire des
armes, furent souilh'S par le fanutisme et
la soif des richesses? Les colons, doux de
caractère, et afiFranchls par leur position des
préjugés nationaux, apprécient à leur juste
valeur les exploits de la conquête. Les
hommes qui ont brillé à cette époque sont
des Européens , ce sont les soldats de la
métropole. Ilsparoissent étrangers aux habi-
tans des colonies, car trois siècles ont suffi
pour dissoudre les liens du sang. Parmi les
coni^uislaehres , il s'est trouvé sans doule des
hommes probes et généreux; mais, confondus
dans la masse, ils n'ont pu échapper à la
proscription générale.
Je crois avoir indiqué les causes princi-
pales qui, dans les colonies modernes, font
disparoître les souvenirs nationaux sans les
remplacer dignement par d'autres qui aient
rapport au pays nouvellement habité. Cette
circonstance , nous ne saurions le répéter
assez, exerce une grande influence snr la
CHAPITAB V. 38 1
position des colons. Dans les tems orageux
d'une régénération politique , ils se trouvent
isolés^ semblables à un peuple qui^ renon-
çant à Tétude de ses annales , cesseroit de
puiser des leçons de sagesse dans les malheurs
des siècles antérieurs.
TABLE DES MATIERES
COKIÏNUES DANS LE DEUXIÈME VOLUUf.
SUITE DU PBEMIER LIVRE.
CflAïiTHE III. Traversée île Ténérîffe aus côtes
de l'Amériijue mi;ridionaIe. — ReconnolS'
sance de l'ile de ïabago. — ArrÎTée à
Cumana. Pag. i
Chafitsb IV. Premier séjour à CuiDaaa. —
Rives du Manzanares. s^o
CoAritaE V. Péoînsule d'Araya, — Marais
«alans, — Ruines du cliàtcau St. -Jacques. 3o5